Selon la définition proposée de la gouvernance, il est envisageable d’élaborer une typologie des dirigeants politiques, en recourant à deux critères substantiels : la sensibilité aux aspirations populaires et la sensibilité aux objectifs de performance. En effet, en amont des conceptions fonctionnelle et organique du pouvoir, se retrouvent notamment ces critères qui marquent l'exercice de l'autorité d’État sur les missions d’intérêt commun et les entités encadrées par le gouvernement (ministères, tutelles publiques, organismes distincts), en vue de répondre aux besoins des populations et de la société.
Typologie des dirigeants politiques
La représentation du leadership politique s'appuie ici sur les deux critères énoncés supra, en rapport avec l’organisation structurale et la pratique gouvernementale au sein d’un régime de jure ou de facto. Dans une optique taxinomique, elle permet la classification de huit types de dirigeants suprêmes étatiques, au mieux ou au pire, qui se prêtent à des regroupements, deux à deux, dans une matrice carrée à quatre quadrants, dont le modèle simplifié est présenté infra.
- Le meneur au mieux et le manipulateur au pire ont une sensibilité aiguë à la fois aux aspirations populaires et aux objectifs de performance gouvernementale (quadrant I).
- Le centralisateur au mieux et l’autocrate au pire ont une sensibilité faible aux aspirations populaires et une sensibilité aiguë aux objectifs de performance gouvernementale (quadrant II).
- Le bureaucrate au mieux et le je-m’en-foutiste au pire ont une sensibilité faible à la fois aux aspirations populaires et aux objectifs de performance gouvernementale (quadrant III).
- Le démophile au mieux et le démagogue au pire ont une sensibilité aiguë aux aspirations populaires et une sensibilité faible aux objectifs de performance gouvernementale (quadrant IV).
Il résulte de cette typologie des dirigeants politiques des modes de gouvernance contrastés, qui indiquent la manière selon laquelle ils peuvent orienter les systèmes décisionnels, les domaines d'activités et les ressources multiformes vers des aspirations populaires et des objectifs de performance gouvernementale. Face aux nécessités du quotidien, du prévisible et de l’incertitude, ils usent en principe de la légitimité officielle et de la qualité de leadership pour décider, déléguer et contrôler l'exercice de l’autorité par des organes d'État.
Styles extrêmes de gouvernance
La diagonale principale de la matrice carrée, à deux lignes et deux colonnes, passe au point d'intersection des quatre quadrants du modèle et renvoie à deux styles extrêmes de gouvernance situés aux antipodes : le style dictatorial et le style démocratique. Ces styles se distinguent en fonction de la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), du niveau d’implication des parties intéressées (populations, syndicats, partis politiques, collectivités territoriales) et du degré de transparence de la gestion des ressources publiques.
Entre les deux styles extrêmes de gouvernance existent plusieurs configurations intermédiaires et des propensions plus ou moins autoritaires du pilotage politique, qui peuvent être subsumées par la graduation des axes à la faveur de sondages statistiques. Le style dictatorial correspond à la situation où le dirigeant réputé suprême structure le contexte de la gouvernance, à partir d’une démarche descendante et impérative, dont le suivi explicite des décisions est assuré par une hiérarchique hétérorégulation. A contrario, le style démocratique favorise une démarche ascendante et itérative, qui privilégie la négociation inclusive dans moult azimuts, la patiente recherche des compromis et le contrôle partagé des résultats ou des contrats de performance sur la base discutée d'une autorégulation.
Approche transdisciplinaire
Il n'en reste pas moins que, par temps limpide et serein, la banale gouvernance a tendance à faire appel à l’hétérogulation et à la vaine vanité de l’aurore réconfortante, snobant l’adversité concurrentielle, antagoniste ou partisane. Alors que, par temps nébuleux et trouble, la même gouvernance peut s'avérer celle de l’autorégulation et de la modestie du crépuscule couchant, admettant autant que possible une saine contrariété ou une manifeste opposition participative.
De fait, l’existence de nuances multiples dans le firmament de la décision politique et de la gouvernance publique varie selon les pays et les personnalités en présence. Elle requiert indubitablement une approche transdisciplinaire pour cerner, par le biais d'enquêtes, les attributs prégnants de la société, dans la perspective arbitrale d'un durcissement ou d’un allégement de la gouvernance régulatrice.
Gouvernance en période critique
Lorsque les vents sont défavorables, en rompant les fils d’embellie et en rapetissant les facultés d’action, avec des radars d’observation plongés dans la nuit d'une crise sociale, économique ou politique, la gouvernance en période critique révèle diversement l’inquiétude ou la quiétude, les atouts ou les limites, la prédisposition caractérielle ou l’idiosyncrasie réelle de celui qui tient la barre et choisit le cap d'une navigation à vue pour son peuple attentif ou résigné. Aussi revient-il au capitaine chargé du gouvernail politique de présenter le profil de l'expérience patriotique et du salut commun, le courage sensible aux passagers d’un navire dont le destin est pris en main.
Au-delà de ces expressions imagées de navigation et d’héroïsme, la légitimité des dirigeants demeure aléatoire. Elle est chaque fois à reconquérir ou à consolider, ne serait-ce qu’à travers la rupture avec un passé importun ou coupable, l’aptitude flexible au changement imposé par des tensions exacerbées au sein de la société ou suggéré par de nouvelles conditions contextuelles de l'exercice du pouvoir. Cet exercice est certes bourré de contraintes, mais la caractéristique remarquable d’un leader consiste à passer d’une ardeur maximale à un engagement optimal, sans se laisser immerger ou noyer dans les prétentions excessives et les agitations abusives d'une crise aiguë.
Facteurs concordants et discordants
Dans la plupart des cas, toute crise aiguë revitalise, çà et là, d'avisées rénovations idéologiques et de consolatrices opportunités. Mais elle peut aussi provoquer des manœuvres factieuses et des contrecoups radicaux. Il serait captivant de savoir comment décident, délèguent, contrôlent et interagissent différents dirigeants suprêmes étatiques, soumis à la conjonction des facteurs concordants et discordants.
À chacun de situer celui de son pays sur la diagonale principale et l'un des quadrants matriciels du modèle de leadership politique, selon la perception logique qu'il a nettement de sa sensibilité aux aspirations populaires majeures et de sa sensibilité aux objectifs de performance prédominants du fonctionnement gouvernemental.
Alain Boutat
Épidémiologiste,
économiste et politiste
Lausanne