UNE PÉTITION CONDAMNÉE À FAIRE CHOU BLANC

Une pétition singulière a été déposée en janvier 2020 au Grand Conseil (parlement) de la République de Genève. Soumise prochainement au vote, cette pétition demande expressément au Conseil d’État (gouvernement cantonal) de saisir le Conseil fédéral (gouvernement national) pour déclarer le président du Cameroun persona non grata.

Les pétitionnaires justifient notamment leur curieuse initiative par le fait que les gardes du corps, affectés à la protection d’un chef d’État menacé dans son lieu de séjour, auraient «attaqué des manifestants camerounais à l’hôtel Intercontinental de Genève, ainsi [qu’un] journaliste de la Radio Télévision Suisse [...], mercredi 3 juin 2019».

Routinerie préétablie

En ajout à la hargne débordante, il est indiqué que la personnalité mise à l’index «louerait à l’année un étage entier dans l’hôtel de luxe genevois pour lui-même et une cinquantaine de proches aux frais du contribuable camerounais. L’argent avec lequel [elle] paie ses somptueux séjours à Genève est soustrait à son peuple. Une nuitée [...] coûterait environ 40’000 dollars, sans compter les déplacements en avion».

Supposons que les arguments avancés par les signataires de la requête parlementaire soient tous vérifiables, l’appréciation de leur impact sur un État souverain n’est-elle pas du ressort de sa communauté citoyenne, à l’abri des interférences et ingérences importées ? Par surcroît, quelle législation d’airain serait-elle de nature à assimiler à un crime international la couverture par un trésor public national des dépenses légalement dévolues à une magistrature suprême, fussent-elles, le cas échéant, moralement ou éthiquement discutables ?

Indépendamment des critères relatifs de gouvernance multidimensionnelle et de performance institutionnelle, les séjours à l’étranger de moult dirigeants politiques de la planète procèdent ordinairement d’une routinerie préétablie et induisent corrélativement des frais à la charge budgétaire de leurs pays d’origine, sans pour autant susciter une animadversion de bonnets malicieux, ni une quelconque supplique rageuse auprès des autorités de céans.

Séance parlementaire patiemment attendue

Le Cameroun n’est certes pas au-dessus de tout soupçon. À l’instar d’autres pays, il est perméable aux prévarications élitaires et aux malversations coutumières qui peuvent soulever des passions orgueilleuses et réveiller des animosités en veilleuse. Mais cette «Afrique en miniature» ne mérite point de frémir de tant d’arrogances condescendantes et de rodomontades exogènes !

La séance parlementaire est patiemment attendue à Genève. Quand bien même la pétition soumise aux députés passerait, il y a lieu de douter qu’un seul État sur 26 puisse infléchir la politique étrangère de la Confédération helvétique, robuste de ses 8,5 millions d’habitants répartis dans quatre régions culturelles et linguistiques distinctes (allemande, française, italienne, romanche).

En effet, comment imaginer une unanimité politique discriminatoire dans cette nation dépourvue d’unicité contraignante depuis l'an 1291, à l’exception d’une identité communautaire éminemment forgée sur un fond historique de valeurs partagées comme le fédéralisme strict, la démocratie directe et le symbolisme alpin ?

Démarche vouée à l'échec

Le pays neutre du légendaire Guillaume Tell semble au demeurant vertueux, selon les classifications des Nations Unies, pour rester maître de son destin, sans succomber à la tentation de la partialité crasse : il est l’un des moins corrompus du monde, possède le deuxième PIB nominal le plus élevé par habitant, bénéficie de la deuxième plus haute espérance de vie et trône comme leader de la compétitivité économique.

Sans ressources naturelles significativement tirées du sous-sol de son environnement physique, d'une superficie totale de 41'285 km², la Confédération helvétique est aussi le berceau traditionnel d’un tourisme plurinational de luxe qui ne saurait s’accommoder d’anathèmes contre des représentants élus d’autres nations de la planète.

Dans ce contexte propice aux fortes divergences de clocher et réfractaire aux agitations distantes des préoccupations suisses du moment, la pétition genevoise ne peut que faire chou blanc, au grand dam d’activistes manipulés et remontés qui travaillent manifestement du chou au milieu d’indifférences je-m’en-foutistes !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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