POURQUOI L’AFRIQUE DEVRAIT-ELLE ENGAGER SA PROPRE RÉVOLUTION INDUSTRIELLE ?

Il n’est guère piètre jeu de s’interroger sur le retard pris par l’Afrique sur d’autres continents. Le thème est de circonstance, amplifié par des aspirations démocratiques désordonnées, des considérations géostratégiques réveillées et des propensions aryétiques à la dégradation de l’environnement économique international.

L'un des spécialistes des marchés bancaires africains, Cheikna Bounajim Cissé, préconise une rupture avec les programmes émanant des institutions financières comme le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, respectivement dédiés à l'origine au maintien de la stabilité économique et à l’éradication de la pauvreté : «Assis sur des mines d’or et des gisements de pétrole, les pieds dans l’eau, les pays africains continuent à tendre, sans discontinuité et pour tout ou rien, la sébile pour obtenir l’obole».

Faisant litière de l’évidence selon laquelle la matière grise est plus contributive que la matière première, l’économiste malien n’a cependant pas tort de mettre l’accent sur la nécessité d'un véritable «développement endogène». Mais, comme le souligne le Contre-amiral camerounais Jean-Pierre Nsola, «On ne peut comparer le décollage de l’Inde ou de la Chine à celui des pays Africains». Ces «États-continents, poursuit-il, au moment du départ des puissances coloniales [...], étaient déjà des pays semi-industrialisés».

Développement asiatique

De fait, à l’époque où l’Europe devint le principal foyer de la révolution industrielle entre 1760 et 1840, l’Inde était réputée pour la dextérité et l’habilité de sa légion d'artisans, comme l’a décrit abondamment plus tard sir Thomas Henry Holland (1868-1947). Cette république sud-asiatique, jadis sous le joug des Maharadjas voluptueux et des Gouverneurs britanniques, était alors dans le peloton de tête de nombreux métiers tels que les textiles, les métaux ou les constructions navales.

Karl Marx, l’un des économistes les plus influents de l’histoire, écrivit en 1853 que les importations coloniales, «inondant de cotonnades la mère patrie des cotonnades», ont parallèlement «déraciné, sur toute la surface de l’Hindoustan, l’union archaïque qui régnait entre l’agriculture et l’industrie». Conformément à un aphorisme bien connu, «l’Inde est un pays riche habité par un peuple pauvre», indépendamment de son potentiel dans divers domaines scientifiques, technologiques et techniques.

S’agissant de la Chine, son économie fut longtemps dominée par la problématique agraire, avec 90% environ de paysans sans terres jusqu’à la première moitié du XXe siècle. Le «pouvoir ouvrier» procéda d’abord à l’accaparement du «pouvoir d’État», précédemment détenu par les nationalistes du Kuomintang, qui représentait en 1949 l’essentiel de la force industrielle de l’Empire du Milieu. Ce «pouvoir d’État» déclencha ensuite l’absorption progressive du secteur capitaliste privé par la «violence légitime». Ainsi, à la fin des années 1950, la transformation effrénée des relations de propriété était quasiment bouclée sous le règne déterminé de Mao Zedong.

Dans ces conditions particulières, nonobstant l’idéologie importée par les leaders du parti communiste dès sa fondation en 1921, doctrine politico-socio-économique diversement adaptée à la sauce réformatrice des disciples plus ou moins fidèles du «Grand Timonier», l’aide intéressée des puissances étrangères apparaissait plutôt comme la cerise sur le gâteau de dessert, couronnant une volonté manifeste de progrès, grâce à la formation continue d’une main-d’œuvre autrement qualifiée, énergiquement disciplinée et relativement bon marché, dans le cadre d’une orientation stratégique initialement tournée, au-delà de la vulgate marxiste, vers un développement autocentré.

En somme, la Chine populaire, puis l’Inde postcoloniale, n’ont pas omis de considérer que l’agriculture domestique «ne trompe jamais» et que la production manufacturière a toujours été le marqueur de la prospérité économique. Et cela, à la faveur notable des principes anti-monétaristes et post-keynésiens, privilégiant le rôle cardinal et central de l’industrie locale dans l’émergence des nations.

Trajectoire africaine

La trajectoire subie par l’Afrique est bien différente. En effet, elle n’a cessé de souffrir de nombreux maux : abâtardissements identitaires, conflits ethniques, coups d’État, désastres écologiques, paupérismes chroniques... Ces maux sont si sévères qu’il semble désormais illusoire de pronostiquer leur prompte guérison sur la base des thérapies socio-économico-organiques venues d’Asie, d’Europe ou d’Amérique.

Les maîtres des seigneuries régnantes et les chevaliers corrompus des oppositions de pacotille qui les ont continûment accompagnés, depuis la violation européenne de la Terra incognita au XVe siècle, ont sans doute leur part de responsabilité regrettable dans ces malheurs des populations inexorablement meurtries, malheurs successivement alourdis par l’esclavagisme, le colonialisme et le néocolonialisme.

En complément de fléaux séculaires, force est de constater amèrement une expansion contemporaine des malversations et des prévarications élitaires dans tous les azimuts, une sorte de prolifération massive des vols à peine voilés qui constituent autant de freins à l’envol économique. Dans le dernier rapport de la CNUCED sur le développement en Afrique, il y a notamment lieu de noter l’effroyable scandale des flux financiers illégaux, «provenant de la corruption, du détournement de fonds, de l’abus de fonction, du trafic d’influence et de l’enrichissement illicite».

L’organe subsidiaire de l’Assemblée générale des Nations Unies à Genève révèle, en outre, des «valeurs aberrantes absolues» de la fortune privée détenue dans des comptes bancaires offshore : «Cette fuite de capitaux prive les pays concernés d’accéder au développement et retarde leur décollage. Elle les empêche d’investir dans les secteurs vitaux tels que l’éducation, la santé, l’infrastructure et, in fine, elle compromet sérieusement la réalisation des objectifs de développement durable [...]. Et qui plus est, les sommes qui trouvent refuge dans les paradis fiscaux dépassent de loin les montants reçus au titre de l’aide publique au développement ou ceux reçus sous forme d’investissements directs étrangers [...]. C’est dire que nous sommes en face d’une machine appauvrissante à plein régime !».

Par ailleurs, la croissance africaine, tant vantée ces dernières années, n’est pas synonyme de développement, car elle découle essentiellement de l’exportation des ressources non transformées du sol et du sous-sol, sans valeur ajoutée significative mais misérablement pourvoyeuse d’emplois productifs. Selon les projections récentes de la Banque mondiale, 75% des jeunes ne pourront accéder au marché du travail salarié dans les années à venir. Et, d’après la Banque africaine de développement (BAD), pour atténuer d'inévitables tensions, les économies du continent le plus martyrisé de l'univers devraient créer 29 millions d’emplois par an d’ici 2030, emplois qu’elles ne sauraient trouver à suffisance dans la précieuse agriculture, l’exploitation décevante des matières premières ou le tourisme incertain de masse.

Signes de vulnérabilité et défis herculéens

Entre-temps, des signes précurseurs de vulnérabilité s’ajoutent à des défis herculéens. La population africaine, estimée à deux milliards en 2050 (un habitant du monde sur quatre), est à la fois une bombe à retardement et une arme à double tranchant. Comment faire face à ce surplus extraordinaire de désœuvrés acquis au mirage de l’exotisme, de ventres sans oreilles tiraillés par l’expatriation risquée et de bouches ouvertes à nourrir dans un contexte de tumultes socio-politiques exacerbés ?

Après une progression décennale de l’ordre de 3% à 4% en moyenne annuelle, le produit intérieur brut (PIB) par habitant stagne désormais à moins de 3’700 dollars constants, tandis que l’encours de la dette publique représente 56% du PIB continental et celui des créances privées avoisine 70% des recettes d’exportations. Seuls les pays dépourvus de matières premières conséquentes, à l’instar de l’Île Maurice, de l’Éthiopie ou du Rwanda, résistent, autant que faire se peut, aux fluctuations erratiques des marchés confisqués et à la malédiction des produits de base.

Du côté des infrastructures, une étude de la BAD montre que la situation n’est guère reluisante : environ 650 millions de résidents vivent sans électricité, avec un taux d’accès à l’énergie inférieur à 40% et un coût effectif moyen pour les entreprises manufacturières quatre fois plus élevé que les tarifs industriels pratiqués dans d’autres continents; la part de la population au bénéfice des services d’eau consommable est d’environ 63% contre plus de 90% en Asie et en Amérique latine; le réseau routier demeure le moins dense du monde (7 kilomètres de bitume pour 100 kilomètres carrés), mais présente des prix de fret deux à quatre fois plus élevés par kilomètre qu’aux États-Unis et des temps de parcours des corridors d’exportation deux à trois fois plus longs qu’en Asie, constituant ainsi des obstacles majeurs aux échanges intracontinentaux.

Or, il est établi, depuis belle lurette, que les infrastructures fondamentales représentent des facteurs prépondérants de production pérenne et de développement équitable. L’accumulation nuisible de projets industriels mort-nés et l’hécatombe nocive d’éléphants blancs témoignent, par surcroît, de la malgouvernance endémique qui sévit dans les secteurs-clés des économies en présence.

Il en résulte que l’Afrique ne peut répondre aux défis polymorphes de l’heure, sans sursaut radical, quels que soient les taux de croissance antérieurement enregistrés. Elle n’a pas de terres connues où transférer ses excédents démographiques. Elle n’a pas d’exceptionnels gisements miniers propices aux surenchères des ressources de son sous-sol. Elle n’a pas de coudées franches pour modifier le négoce déséquilibré de ses produits d’exportation. La «mère de l’humanité» n’a qu’une alternative : engager distinctement et résolument sa propre révolution industrielle, dont l’échec éventuel serait une catastrophe pour l’ensemble de la planète !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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