INNOVATION : UN DÉFI DE MAÎTRISE INDUSTRIELLE

Les systèmes de production à caractère technologique sont transférables d'un pays à l'autre et d'une entreprise à l'autre. Mais leur maîtrise s’arrache, se construit et s'enrichit essentiellement par l’innovation qui, elle, est rarement transférable.

En considérant que les phénomènes de l’univers regorgent de lois relativement accessibles, il y a lieu d’admettre que la science est la connaissance des principes universels. Elle est alors assimilable à un savoir qui cherche à connaître la nature, à la lumière de processus qui permettent à la réalité du monde d'être utilement subsumée.

Dans ce cadre d’analyse, la technologie stricto sensu se différencie de la science par son objet, mais lui emprunte la rigueur méthodique pour tenter d’appréhender les activités individuelles et collectives. En prolongeant la technique, elle constitue un savoir incorporable aux êtres humains, aux biens matériels et aux vecteurs informationnels.

Composantes de l'innovation

Aussi étroits que soient, par ailleurs, les liens entre la science et la technique, attendu que l’extension de la seconde est liée au progrès de la première, leur altérité n’est pas moins réelle : la technique intervient dans le réveil de nouvelles «lois de la nature», mais elle ne consiste pas, par elle-même, en une telle performance. De même, par un contraste marqué avec la science, la technologie obéit davantage à des préoccupations sociétales qu’elle ne participe à l’investigation des principes universels.

De manière générale et consubstantielle, la science est indépendante a priori de toute mise en œuvre particulière. Elle s’insère a posteriori ratione quam experientia dans les activités humaines, révélant des situations où la technique et le savoir-faire nourrissent l’innovation, autour d’un procès de travail, sous l’égide principale de la technologie. Il en résulte que la science est une connaissance organique non orientée, à l'inverse de la technologie qui est orientée ; tandis que le savoir-faire est une connaissance empirique non codifiable, contrairement à la technique qui est codifiable.

À partir de là, il est difficile de résister à l’envie de restituer à l’innovation sa pleine configuration. Limiter ses inputs à la technique codifiable, au savoir-faire non codifiable, à la science non orientée ou à la technologie orientée, se traduirait par un réductionnisme qui fait litière du savoir-être et de l’environnement multidimensionnel. Il faudrait plutôt admettre qu’il y a aussi les comportements individuels et les contextes institutionnels qui peuvent se révéler inhibants et contraignants.

Innovation discontinue ou continue ?

De fait, l’innovation représente un ensemble d’étapes techniques susceptibles de déboucher sur la cession d’une idée, d’un procédé, d'une prestation de biens et/ou de services entièrement nouveaux (innovation discontinue), voire simplement améliorés (innovation continue). Elle peut contenir l'invention stricto sensu, dès lors que ses outputs inédits s'avèrent manifestement exploitables ou aliénables sur un marché. La question qui s’impose alors à l’esprit est de savoir lequel de ces deux processus d'innovation compatibles devrait-il être privilégié.

L’innovation discontinue se caractérise par une rupture. Elle est fondée sur des avancées scientifiques et technologiques extraordinaires, concourant à l’offre de prestations inconnues ou à l’exploitation de procédés méconnus. Les outputs protégés de ce processus sont censés, tôt ou tard, s’appliquer de manière transversale dans différents secteurs porteurs de progrès. Les effets sont indéniables sur la compétitivité industrielle, à l’instar de l’avènement du laser, du nylon, du transistor ou du moteur à réaction.

En revanche, l’innovation continue est incrémentale. Elle repose sur l’amélioration progressive des connaissances accessibles et le développement des procédés disponibles. La maîtrise industrielle y est obtenue à travers la pratique productive, en accumulant, prestation par prestation, procédé par procédé, les connaissances éprouvées. Le processus est moins spectaculaire en amont du cycle d'exploitation, mais dominé en aval par l’expérience professionnelle. Aussi devrait-il être encouragé dans les pays organisés.

Problématique systémique

Les résultats de l’innovation privilégiée supra, par définition endogène et spécifique, peuvent surgir de l’amélioration graduelle des facteurs de production déjà existants. À certaines notables exceptions près, le processus lui-même n’est guère transmissible à des tiers intéressés, à la différence de ses résultats qui, compte tenu de l’ampleur des enjeux en présence, sont hétéro-greffables mais nullement à l’abri de déconvenues éventuelles.

Les voies d’accès aux résultats précités sont polymorphes : développement autonome, accord de coopération, croissance externe, sous-traitance mandataire, acquisition de brevets ou de licences, etc. Elles sont variablement astreignantes quant au temps requis, au coût supporté, au risque encouru et à la maîtrise obtenue. Les conditions minimales s’articulent autour de la demande potentielle, de la disponibilité des ressources mobilisables, mais surtout de la capacité d’exploiter opportunément les connaissances organiques (science, technologie) et empiriques (technique, savoir-faire).

Il s’agit finalement d’une problématique systémique d’appropriation des connaissances en interrelation avec les moyens matériels et l'environnement éligible, sous l’exigence d’une volonté explicite des dirigeants et d’un savoir-être vertueux des agents économiques. La problématique n’est pas facile à résoudre, notamment en Afrique où les principaux acteurs semblent peu sensibles aux impératifs de maîtrise industrielle.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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