ÉCONOMIE EN TEMPS DE CRISE

La science économique est censée étudier comment les ressources plus ou moins rares sont utilisées pour satisfaire les besoins humains de consommation, de production et de distribution. Qu’en est-il à la lumière de la crise actuelle?

Trois grands courants structurent la pensée économique depuis le dix-huitième siècle:
• le courant libéral, initié par Adam Smith;
• le courant social, dont la paternité est attribuée à Karl Marx;
• le courant social-libéral, prêté à John Maynard Keynes.

Dans le sillage des trois grands courants précités, remaniés ou marginalisés, s’accumulent et s’articulent plusieurs écoles qui s’attachent à l’élucidation des problématiques économiques, notamment autour des fonctions musgraviennes de l’État.

Économie de crise et rôle de l'État

En période de crise, quel que soit le courant économique dominant dans un pays, le rôle de la puissance étatique a logiquement tendance à être amplifié. C’est aux pouvoirs publics de s’endetter pour financer les mesures d’urgence et de prendre les dispositions susceptibles de contrer les dangers encourus par la patrie, tout en rassurant la population éprouvée. Les principes fondamentaux de l’économie cessent alors d’être prépondérants, sachant qu'aucun État performant ne saurait disparaître par le seul fait de son surendettement répartissable entre les générations.

Avec l’avènement cruel du Covid-19, nous assistons à la propagation de l'épidémie à l’ombre de la mondialisation économique, avec des souches virales souvent semblables dans divers continents. Les échanges y induisent des brassages polymorphes, accélèrent la contagion internationale, au rythme du parcours destructeur d’un micro-organisme vagabond aux effets multiples, malgré de lourds efforts consentis pour le contenir. Selon Stephen Harris, «Le choc est double, puisque les conséquences de l’épidémie sur les comportements et les mesures prises pour limiter sa contagion réduisent brutalement la consommation, tout en paralysant les transports et une partie de l’activité productive».

Il devient ainsi de plus en plus difficile à chaque État de prévenir ou de guérir la mystérieuse pathologie, en l'absence d'un vaccin prophylactique ou d'une thérapie radicale, dans un monde globalisé qui attise l’égoïsme multilatéral et perpétue des jeux collectifs à somme nulle. Il en résulte des pertes et des gains de toutes sortes qui ne sont pas équitablement partagés, comme s’il s’agissait, en plus de la désolation provoquée par un coronavirus coriace, d’une guerre sans canons dans laquelle il y aurait des vaincus préalablement désignés.

Jeux collectifs à somme nulle

De manière générale, les pays du Tiers-monde sont demeurés jusqu’ici dans l’arrière-monde, condamnés à la mendicité d’aides intéressées ou à la prévarication élitaire de la fortune publique, en marge des richesses de leurs sous-sols dont le négoce est déplorable. Comme le souligne Milton Friedman, «Si un échange entre deux parties est volontaire, il n’aura lieu que si les deux pensent qu’ils en tireront profit. La plupart des erreurs économiques découlent de l’oubli de cette idée, de la tendance à supposer qu’il y a un gâteau figé, qu’une partie ne peut gagner qu’au détriment de l’autre».

Les propos critiques du regretté Prix Nobel américain d’économie sont limpides et pertinents, mais ils ne doivent guère rester au stade des connaissances théoriques universitaires. Les matrices subtiles des génies mathématiques John von Neumann et Oskar Morgenstern ont certes éclairé d’un jour nouveau l’analyse des comportements en sciences économiques, politiques et sociales, mais elles seraient davantage prégnantes en ouvrant le champ fécond des jeux stratégiques utiles aux gouvernements.

En effet, dans le concert des nations, toute transaction sur des prestations dissemblables devrait être à somme positive non nulle, justifiant au demeurant le bien-fondé de l'échange. Aussi importe-t-il de fonder les stratégies nationales sur les comportements des parties prenantes et de pouvoir adopter celles qui semblent les plus favorables à chacune de ces parties, sous l'égide d'un partenariat régulièrement revisité.

Courant économique libéral

Nul doute, l’échange est source de richesse, comme l’a démontré l’économiste libéral David Ricardo, il y a plus de deux siècles. Toutefois, contrairement à la logique privilégiant le commerce international de ce disciple autodidacte et prolifique d’Adam Smith, l’échange devrait être précédé, au mieux, de la transformation locale des ressources en prestations consommables intra-muros et, le cas échéant, exportables extra-muros, sans être conséquemment prisonnier de la théorie fruste des avantages comparatifs.

Et cela d’autant plus que le contexte économique international se distingue, depuis belle lurette, par une concurrence imparfaite et présente, du fait de l’existence du nouveau coronavirus, des interventions publiques désordonnées face à une crise atypique qui affecte conjointement l’offre et la demande. Dans ce nouveau cadre économique, le rôle de l’État devrait être réaffirmé, aussi bien pour atténuer les tohu-bohus insidieux que pour limiter la prolifération d’élites inciviques et d’agents portés sur des privilèges individuels au détriment de l'intérêt collectif.

Dans certains pays, l'équilibre mythique par la «loi de la main invisible» d’Adam Smith montre à outrance ses inévitables aberrations. Le détournement des désinfectants, des masques et des gants de protection contre la contagiosité coronavirale, pour alimenter ensuite la contrebande antiéconomique, est instructif à plus d’un titre. Comment ces pratiques marchandes odieuses ne sauraient-elles exiger des sanctions de l’État, compte tenu des préjudices économico-sanitaires subis par les communautés lésées?

Courant économique social

Karl Marx, l’un des économistes les plus influents de l’histoire, a prouvé d’abondance la nécessité du rôle prédominant de l’autorité publique dans la perspective inaliénable de l'intérêt général. Il empruntait ainsi à la pensée hégélienne l’idée selon laquelle «la réalité du monde n’est pas un complexe de choses achevées», mais devrait «rentrer de force dans le moule forgé par l’esprit».

Lorsque l’esprit est précisément vertueux dans sa phénoménologie, il ne saurait longtemps étouffer des intérêts particuliers. Il s’exprime notamment dans la valeur-travail, élaborée conceptuellement par Ricardo et mise à profit analytiquement par Marx. En complétant la rémunération primaire du travail productif par la rémunération secondaire du capital investi, il y a lieu d’obtenir, au gré des risques entrepreneuriaux encourus et des innovations technologiques contributives, une combinaison factorielle qui détermine la valeur essentielle d’échange.

À l’ère de malheur de l'impénitent coronavirus, même les grandes économies du globe prouvent leur faiblesse à influer sur cette valeur d’échange et à maîtriser les prix d’importation des produits médicaux vitaux en provenance de l’Empire du milieu, dont les dirigeants revendiquent pourtant l’affiliation radicale au courant social. Tel est le triste constat des errements entretenus par une division internationale du travail qui a fini par favoriser la création d'une usine mondiale asiatique et la suprématie chinoise sur le commerce planétaire.

Courant économique social-libéral

La macroéconomie keynésienne suggère des politiques alternatives qui s’enracinent dans le social-libéralisme, en faisant notamment bon marché de la vulgate marxiste ou engelsienne opposant socialisme utopique et socialisme scientifique. Ces politiques régulatrices keynésiennes ont pu contrarier, comme au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la déprime économique et, dans une notable mesure, «l’exploitation aliénante des travailleurs», fustigée à juste titre par le courant social.

La vision sociale-libérale pèche, à son tour, par un recul écologique en faveur d'une croissance économique tous azimuts, la conception discutable de la fonction temporelle de consommation par rapport aux nécessités fluctuantes des ménages et la propension désharmonieuse à l’État-providence. Il s’ensuit non seulement une sorte de mépris sournois à l'égard de la nature, mais également une multiplication de dispositions parfois contradictoires qui imposent, sous des prétextes démocratiques, des contraintes identiques aux plus démunis et aux plus nantis.

En l’occurrence, certaines mesures destinées à dompter la crise en vigueur font litière du dynamisme de l’économie informelle dans plusieurs pays et appauvrissent davantage ceux qui occupent déjà le bas du pavé sociétal. Dans ces conditions, il y a lieu d'introduire des leviers d'humanité plus puissants dans des pans socialement différenciés de consommation et relancer prioritairement la production intérieure dans des domaines économiques d'activités stratégiques, le cas échéant, en recourant à des contrats de performance en contrepartie des financements publics reposant sur un endettement opportuniste et sur des sanctions impératives contre les dérives managériales ou prévaricatrices.

Pour une économie humaniste

La pandémie rampante affiche au grand jour les tares de la mondialisation exacerbée et les défectuosités de la globalisation déséquilibrée. Au lieu d'accorder des blancs-seings aux profanateurs du vivre-ensemble et aux grands pollueurs de la planète, elle suggère une restructuration des schémas de pensée mercantilistes et des courants économiques dominants, dans le cadre d'une intellection préventive et systémique des risques multidimensionnels.

Notre ignorance de la genèse effective du SARS-CoV-2 ne dispense pas de reconnaître l'existence de relations étroites entre la santé de l'économie, la santé des écosystèmes et la santé de la population. Comme le rappelle le virologue français, Meriadeg Le Gouil, «il y a évidemment un lien entre le débordement de l’humain sur [...] la nature et l’émergence des pathogènes».

Au-delà de la crise sanitaire en cours, nous avons désormais besoin d’une économie humaniste, à l'abri des dogmatismes habituels, qui sonne le glas des idéologies manichéennes et tient compte des bienfaits à la fois du libéralisme, du socialisme et du social-libéralisme, tout en minimisant drastiquement les méfaits écologiques corrigibles et les fonctions étatiques inintelligibles.

La transition sera sans doute longue, car il s’agit dorénavant d’organiser une nouvelle vie collective mondiale. Vertueusement encadrée, à l'abri d'anathèmes, elle aura l’avantage d’autonomiser progressivement les économies rénovées et responsables, sous l’emprise de l’intérêt général et de l’équilibre des écosystèmes, en particulier dans les instances décisionnelles qui sont décentralisables et plus proches des peuples!

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

 

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