PEAU DÉPIGMENTÉE ET BEAU EMPRUNTÉ

Le blanchiment artificiel de la peau connaît un engouement dans plusieurs pays de la planète, où le teint clair est considéré comme un critère saillant de joliesse et un signe apparent d’aisance sociale. Cette pratique bornée renvoie toutefois au mythe éculé de «l’esthétique blanche», érigée en un modèle obstiné de faire-valoir qui sacrifie la santé précieuse à la beauté artificieuse.

Tout commence dans les années 60, à la faveur d’une innovation quasi banale et anodine, née du constat fortuit de l’effet blanchissant d’un composé organique sur les mains noires d’ouvriers Afro-Américains, suite à l’usage prolongé en atelier d’une substance apparentée à l’hydroxybenzène. Depuis lors, l’industrie du cosmétique s’est jetée à brûle-pourpoint, avec une avidité déconcertante, dans le business de la dépigmentation corporelle, en créant un marché international lucratif et continûment en expansion.

Phénomène croissant en Afrique

De fait, le décapage délibéré de la peau naturelle connaît une ampleur croissante en Afrique, suscitant des interrogations cruciales quant à ses conséquences sanitaires polymorphes, notamment en physiopathologie. À ce titre, une étude de la Société camerounaise de dermatologie (Socaderm), réalisée sur un échantillon de 10’000 hommes et femmes âgés entre 15 et 50 ans, révèle une proportion relativement élevée des adeptes du décapage au sein de la population, avec des pics de 27,8% à Douala, en zone francophone, et de 24,1% à Kumba, en zone anglophone.

Rendue publique le 21 juin 2019, lors d’un congrès consacré à la dermatologie et à la vénérologie, cette étude indicative, sans prétention épidémiologique, évoque une tendance générale à l’application alarmante du ndjansang «dans presque toutes les villes du Cameroun, ainsi que dans les campagnes». Des recommandations y sont apportées pour la prise de conscience de la population, dans l'attente d'une intervention appropriée des autorités en charge de la santé publique. 

La situation n’est guère différente dans d’autres pays subsahariens, où la «quête du teint clair» est devenue une préoccupation unisexe, aussi bien parmi les adolescents et les adultes que parmi les nantis et les démunis, empruntant au passage divers noms d’ambiance, à l’instar du khessal au Sénégal, du tcha-tcho au Mali ou du bojou au Bénin...

Dépigmentation en temps de Covid-19

Même en dehors de l’Afrique, la dépigmentation de la peau a le vent en poupe et fait fureur au sein de sa diaspora. En France, par exemple, Le Point Santé du 28 février 2018 révèle que «la Mairie de Paris estime qu’environ 20% des femmes d’origine africaine habitant la capitale appliquent crèmes et sérums blanchissants à base d’hydroquinone».

Face à ce phénomène inquiétant et embarrassant, qui traverse les continents, certains pêcheurs en eau trouble en arrivent aujourd’hui à soupçonner, au mépris des acquis scientifiques, le blanchiment de la peau d’être «un facteur d’affaiblissement immunitaire et de vulnérabilité infectieuse au Covid-19». En réalité, il n’existe aucun essai clinique, ni preuve épidémiologique, sur la contamination ordinaire du Covid-19 à travers la peau humaine, fût-elle lourdement affectée par des produits toxiques et malfaisants. 

Dans notre état actuel de connaissance et d’ignorance, les postillons respiratoires, les contacts interhumains, étroits et prolongés, ainsi que les touchers de surfaces inertes et infectées, demeurent les clés d’accès du coronavirus dans l’organisme, principalement par les canaux faciles de la bouche, du nez et des yeux. Il n’en reste pas moins que l’éclaircissement inhibiteur des cellules pigmentaires, associé à la disparition provoquée de la mélanine, à l’impact préjudiciable généré dans l’acide désoxyribonucléique (ADN), est incontestablement problématique et néfaste.

Effets dommageables

Hormis les dommages esthétiques moins périlleux, tels que les vergetures, l’acné, l’ochronose ou l’atrophie, il y a lieu de signaler la probabilité d’infections létales qui induisent des défaillances circulatoires aiguës, des dermohypodermites bactériennes et des complications hémodynamiques.

Selon les sujets gravement exposés, d’autres pathologies mortelles, à processus tumoral cancéreux, ne sont pas exclues, en particulier les carcinomes épidermoïdes cutanés, cliniquement observés auprès de patients ayant longuement eu recours à la dépigmentation par hydroquinone ou au traitement à base de dermocorticoïdes. 

Dans le même registre, certaines substances de décapage de la peau sont de nature à entraîner des effets systémiques redoutables : complications rénales du diabète et de l’hypertension artérielle, altération de la minéralisation osseuse et des nerfs périphériques, exposition à des risques toxiques durant la grossesse et l’allaitement de nouveaux-nés...

Il en résulte une double nécessité de santé publique : la sensibilisation des populations cibles aux méfaits de la dépigmentation galopante, et l’introduction de mesures internationales contre la production et la distribution massives des produits blanchissants nocifs.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.