CANCER DE LA PROSTATE ET SEXUALITÉ : UN LIEN HASARDEUX

Le cancer de la prostate touchait 1,3 million de personnes en 2018, selon les dernières données épidémiologiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Trônant en tête du peloton des causes de mortalité, cette pathologie maligne représente le deuxième cancer masculin le plus répandu, avec un taux d’incidence de 13,5%.

L’agence spécialisée des Nations Unies prévoit, au cours des deux prochaines décennies, une augmentation des cas de cancers de 60% sur la planète et celle de 81% dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. En présumant un coefficient standardisé d’équivalence avec le cancer de la prostate, il y aurait lieu d’extrapoler, sous le sceau de la circonspection, une hausse des cas en Afrique d'au moins 10% durant cette période.

Situation inégalitaire

Le sous-directeur général de l’OMS, Ren Minghui, explique la vertigineuse progression des cas attendus dans les pays en développement par le fait que « les services de santé ne sont pas équipés pour prévenir et traiter les cancers ». Il en résulte « un coup de semonce qui nous appelle tous à nous attaquer aux inégalités inacceptables qui existent entre pays riches et pays pauvres concernant les services de lutte contre le cancer ».

Dans la foulée, poursuit-il, « Lorsque les individus ont accès aux soins primaires et aux systèmes d'orientation, il est possible de détecter le cancer à un stade précoce, de le traiter efficacement et de le guérir ». La guérison systématique de l'être humain n’étant guère assurée dans l’absolu, les mesures préventives et diagnostiques semblent toutefois de nature à favoriser au mieux une prise en charge salutaire.

Concernant précisément l'adénocarcinome de la prostate, il est dû à une affection de la glande de l’appareil reproducteur masculin qui se trouve sous la vessie, à hauteur du pubis. La glande a la forme d’un œuf et la taille d’une petite noix, qui génère et véhicule le liquide séminal. L’affection est fréquente après la cinquantaine, mais culminante autour de 75 ans en moyenne. Elle se développe généralement sans symptômes à l’entame de la maladie, au détriment des cellules glandulaires de la partie périphérique.

Diagnostic et traitement

Le diagnostic est de préférence établi à l’aide d’une biopsie tissulaire tumorale, au moyen invasif d’une aiguille fine passée à travers la paroi du rectum pour parvenir à la prostate éprouvée. Il peut être amélioré par l’imagerie à résonance magnétique (IRM) sur les zones cancéreuses identifiables, paramétrables et ciblables à telle fin que de raison.

Quant au traitement médical, moult options thérapeutiques sont exploitables pour braver le cancer de la prostate. Elles sont notamment tributaires des spécialités cliniques disponibles, en vue d’un échange interdisciplinaire de propositions appropriées aux cas avisés en présence : urologie, oncologie, pathologie, radiologie, psychologie, etc.

Compte tenu des critères du moment diagnostique et du stade plus ou moins avancé de l’affection tumorale, il s'avère loisible de recourir, de manière distincte ou conjointe, à différents types d’intervention : la radiothérapie, la chimiothérapie, l’hormonothérapie, la chirurgie, voire la cryothérapie focale sur la base d’ultrasons de haute intensité.

Prévention incertaine

Au-delà des stratégies thérapeutiques auxquelles le cancéreux prostatique gagnerait à participer, il subsiste, dans notre état actuel d’ignorance, une prévention inévitablement incertaine et fatalement réduite à la portion congrue, souvent distraite par des élucubrations plus ou moins scientifiques reposant sur la sexualité masculine. Il en est ainsi de la corrélation entre le cancer de la prostate et la fréquence d’éjaculation.

Selon une étude américaine des Universités de Harvard et de Boston, publiée en 2016 dans la revue European Urology, le suivi d’une cohorte de 32 000 hommes adultes, pendant 18 ans, permettrait de conclure qu’une vingtaine d’éjaculations mensuelles présente un risque de cancer de la prostate inférieur de 20% à celui de « congénères » qui s'activent désespérément à moins de sept éjaculations mensuelles.

Confirmés globalement plus tard par une étude australienne, ces « résultats encourageants » auraient dû s'appuyer sur la problématique consistant à comprendre comment l’éjaculation saurait-elle modifier l’environnement cellulaire de la glande génitale, jusqu’au point de contrarier la prolifération tissulaire pathologique. Si l'évacuation du sperme était protectrice, ne devrait-elle pas aussi éliminer les nocivités bactériennes et chimiques qui s'y incrustent au fil du temps ? Aucune réponse scientifiquement crédible n’a été apportée jusqu’ici à de tels aspects majeurs !

Corrélation contradictoire

Les résultats largement diffusés des recherches précitées ne concernent-ils pas majoritairement les tumeurs à bas grade ? Qu’en est-il de celles à haut risque de morbidité sévère ? Peut-on exclure subrepticement l’hypothèse contraire selon laquelle plus les relations et les partenaires sexuelles sont nombreuses, plus la gent masculine se trouve considérablement exposée au danger probable du cancer de la prostate ?

En tout cas, une étude chinoise, avec un échantillon statistique non moins représentatif d'individus, publiée en 2018 dans le Journal of Sexual Medecine, révèle plutôt une corrélation contradictoire entre le nombre élevé d’éjaculations hebdomadaires et celui des cancers de la prostate. Dès lors, n'y a-t-il pas autrement qu'un soupçon de cause à effet ? La fréquence d’émission du liquide séminal est-elle inversement prophylactique ?

En réalité, il n’existe aucun nombre extraordinaire d’éjaculations favorables ou défavorables au cancer de la prostate. Et nul épidémiologiste ou chercheur en sciences médicales n’a réussi à expliquer l’intensité éventuelle du lien positif ou négatif entre les deux facteurs. Le nerf fondamental de la raison ne devrait-il pas être investigué dans l’état général de santé des individus concernés ? De fait, la sexualité saine n’est pas malsaine en physiologie. Eh bien, profitez-en autant que faire se peut !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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