L’AFRIQUE ENCOMBRÉE D’INUTILES DÉBATS ÉLITAIRES

Alors que l’Afrique concentre, selon les Nations Unies, la « plus grande misère de la planète », une bonne partie de son intelligentsia active s’emploie, notamment dans les réseaux sociaux, à enfler assidûment le passé glorieux du continent et à fustiger invariablement la perpétuation inhibitrice du « néocolonialisme ».

Les enjeux de l’heure sont pourtant ailleurs. D’après un rapport alarmant de la Banque mondiale, repris par le Journal Le Monde du 23 août 2019, « 40% de la population, soit plus de 400 millions de personnes, vit encore en dessous du seuil normatif de l’extrême pauvreté, fixé à 1,90 dollar par jour (1,70 euro) selon les critères internationaux ».

Passé glorieux

Nonobstant cette situation désolante, certaines élites semblent ignorer les soucis du moment, mais excellent dans le registre infructueux d'un passé glorieux. On apprend ainsi que Boudha, Confucius, les Pharaons égyptiens... auraient tous été des Noirs, comme l'assènent régulièrement moult publications, sans preuves examinables dans le cadre du paradigme rigoureux de l’illustre historien-anthropologue Cheikh Anta Diop.

L’Afrique est certes le « Berceau de l’humanité ». Aucun scientifique sérieux ne saurait le contester. Dès lors, qu’est-ce que ce patin-couffin usé peut-il bien apporter aux millions de gamins qui, aujourd’hui, n’ont pas accès à la scolarité primaire, à l’eau potable ou à l'énergie électrique, mais souffrent d'une forte pollution, travaillent une terre malmenée par le dérèglement climatique ou ramassent des ordures pour calmer la faim ?

Dans le même répertoire d’un passé glorieux, les fractales, formes nobles d’une nouvelle mathématique, proviendraient d’une invention africaine. Bien qu’elles présentent des structures quasi identiques à différentes échelles géométriques et hologigognes, s'agit-il réellement d'expressions tirées des cheveux tressés et des pagnes de tissus Wax hollandais qui sont confectionnés dans les arrière-boutiques de Douala ou de Lomé ?

La modernité rythmée par la maîtrise industrielle n’a rien à voir avec les fonctions itérées de Sierpinski, les ensembles de Mandelbrot ou les figures de Lyapunov. Il eût été sensiblement significatif que ces curieuses fractales célébrées apparussent dans une analyse édifiante des systèmes chaotiques qui grangrènent éperdument l’Afrique.

Les coups d’encensoir de la consécration rêvée ne contribuent en rien de fécond dans le vécu quotidien des âmes paupérisées et ratatinées par la régression socio-économique. Il faudrait sortir de la fierté afro-futile et s’affranchir de l’orgueil délirant, afin de retrouver les pistes imaginatives d’une véritable émergence qui fait actuellement défaut.

Sociétés secrètes

D'autres allégations faciles font florès au mépris des préoccupations de développement. Il est ainsi question des politiques gouvernementales, qui seraient régulées par des forces obscures et hostiles d'origine occidentale, telles que la Franc-maçonnerie ou la Rose-Croix. On parle alors d'organisations conspirationnistes ou conjurationnistes, comme jadis en Égypte antique ou dans les cultes mystérieux gréco-romains.

Que ce soient l'ésotérisme fermé au sein d'une société initiatique de membres restreints ou l'exotérisme ouvert à un large public d'individus tourmentés, de telles pratiques occultes, rituelles ou spirituelles ne sauraient à elles seules enclencher le processus de décrépitude des États, jusqu'au point de prendre en otage la majorité des responsables ministériels et de verrouiller corrélativement l'ensemble des perspectives d'avenir. 

De fait, ces croyances marginales prolifèrent davantage dans les ornières et ne méritent guère autant d'importance sur les plateaux de télévision. À la place de saines discussions, il est malheureusement servi un bredouillement confus d'affirmations manichéennes, un tohu-bohu de propos tant ressassés sur les anciennes puissances coloniales, qui ne restituent aucun éclairage substantiel quant aux impératifs majeurs de l'instant.

L'infertilité du champ discursif des orateurs très en vue permet d'en faire des caisses et de pousser le bouchon un peu loin, en évoquant la « servitude philosophique, économique, politique et culturelle » des sectes étrangères envahissantes. Eh bien, cette « servitude » multiforme n’est pas une fatalité indomptable par des logiques dialectiques, volontaristes, automotrices et salvatrices d’émancipation pluridimensionnelle. 

À quand le dépassement des redites éculées en faveur de réflexions constructives sur les leviers de progrès ? Les sociétés secrètes importées ne regorgent de prouesses vertueuses ou vicieuses que dans les esprits sous-développés. Certains dirigeants avisés peuvent les utiliser opportunément, sachant que le fonds de commerce politique des idioties y afférentes est un tremplin de stupidités mentales et de stérilités élitaires.

Rupture avec le vote

On retrouve aussi, parmi les polémiques routinières, des assertions telles que « Voter en Afrique est un luxe qui ne sert à rien ». Ce type d'affirmations discutables est pareillement présenté en opposition avec le fléau coriace du « néocolonialisme ». Cependant, si la proposition était vraie, il s’ensuivrait que l'abandon du vote n’est pas un « luxe » pour le continent, mais sert mieux ses intérêts en l’absence de scrutin.

En imaginant, par surcroît, que cet abandon du vote électoral ne soit guère accompagné de violences inter-ethniques, de dérives dictatoriales et de prévarications massives de la part de ceux qui tiendraient le haut du pavé, la rupture s'avèrerait plutôt un « luxe » extraordinaire. Aussi devrait-elle, tôt ou tard, être légitimée par l’acquiescement absurde des forces de progrès, dépourvues en même temps du droit de vote. Ce qui représenterait finalement une sorte de cul-de-sac politique et ne servirait non plus « à rien » !

En réalité, l’existence et l’absence éventuelles de votes populaires en Afrique, compte tenu des expériences foireuses de dizaines d'années d'indépendance officielle et inachevée, constituent un faux dilemme qui ne révèle aucun raisonnement disjonctif (modus tollendo-ponens), ni alternative crédible à l’appréciation utile des conséquences contrastées des deux propositions évoquées supra (argumentum ad consequentiam).

Au lieu de vaines rhétoriques et de sélectives spéculations historiques, les défis à relever se rapportent aux urgences socio-économiques imposées par « la plus grande misère de la planète » et « l'extrême pauvreté » d'une partie essentielle des peuples concernés. Face à ces urgences particulières, il y a lieu de se souvenir de la boutade du dramaturge nigérian et Prix Nobel de littérature Oluwole Babatunde Soyinka, au sujet de la négritude de Léopold Sédar Senghor, de Léon-Gontran Damas et d’Aimé Fernand Césaire : « Un tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore ».

En attendant des lendemains peu funestes qui chantent, forgés progressivement par le refus croissant de l’abâtardissement ténébreux des esprits et soutenus graduellement par la confiance collective en un meilleur destin, des légions d’Africains continueront vraisemblablement à faire semblant dans diverses sphères sociétales, y compris celle du vote de leurs représentants politiques. Ce qui ne sert pas forcément à rien !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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