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Billet de blog 11 juin 2020

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L’INHUMANITÉ PÉRENNE SOUS LE JOUG DE L’IMPÉNITENCE

La Table des peuples de la Genèse attribue à Noé et à ses trois fils, Sem, Cham et Japhet, l’origine des habitants de la Terre, à la fois généalogiquement distincts et collectivement apparentés, dans un monogénisme amphibologique et diversement interprétable à force d'équivoques théologiques rebattues ou reconsidérées.

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Il est certes impossible de certifier l’authenticité du récit biblique précité, mais il y a lieu de souligner que sa lecture exégétique a longtemps servi de socle spirituel à l'inhumanité pérenne sous le joug de l'impénitence, notamment avec le prétexte de l'antique malédiction de Canaan, prêtée à son père Cham depuis le XVIIIe siècle. Selon moult interprétations brouillées du chapitre IX de la Genèse, après le Déluge, Noé s’enivra de vin et s'endormit. Cham aurait vu le patriarche nu ou aurait perpétré un acte abject, avant de révéler le secret à Sem et à Japhet qui auraient couvert la victime en détournant les yeux. L'ayant su à son réveil, Noé maudit le fils de Cham et le condamna à la servitude infinie. Canaan fut-il l'étroit complice de son père ? Nul ne le sait, hormis que la chimérique malédiction est devenue un argument idéologique de l’hilotisme.

Déshumanisation de l’homme par l’homme

En réalité, depuis l’antiquité et pendant le Moyen Âge, l’histoire abonde de révélations sur l'existence plus ou moins formalisée des pratiques d’indignité et des vecteurs d’inhumanité tels que l’anti-judaïsme en prélude à l’antisémitisme, la rude structuration sud-asiatique des castes, le servage systématique entre des peuplades africaines, la traite appliquée par les Arabes aux soi-disant maudits descendants de Cham en Alkebulan, avant l’instauration par les négriers occidentaux du vil négoce transatlantique des esclaves.

La déshumanisation de l’homme par l’homme s’est poursuivie et transformée, à la faveur des conceptions révisées de la supériorité et de l’altérité raciales à prétention scientifique, sous les doctrines perfides du colonialisme et de l’impérialisme. Ces dogmes font la part belle à une classification des groupes humains reposant sur les spectres désastreux de domination politique, d'imposition socio-culturelle et d'exploitation économique des peuples asservis.

Massacre de Tulsa aux États-Unis

Sur le plan des relations intercommunautaires, les malheurs des temps explosent souvent à partir des rumeurs incontrôlables et des fureurs lamentables, des clichés tenaces et des préjugés coriaces, de l'intolérance fanatique et de la brutalité dramatique qui en dérivent, dont le paroxysme de l'horreur peut s’illustrer par diverses tragédies effroyables comme l'inqualifiable massacre de Tulsa aux États-Unis.

En effet, dans cette localité de l’État d’Oklahoma, les violences raciales débutent, le 31 mai 1921, par une rumeur accusant Dick Rowland, un cireur de chaussures de 19 ans, d’avoir sexuellement agressé Sarah Page, une téléphoniste blanche de 17 ans. L’infortuné adolescent aurait simplement écrasé, par mégarde, le pied de la présumée victime dans l’ascenseur du seul immeuble qui, à côté de son modeste étal de travail, proposait des toilettes aux Noirs.

Cruelle désolation

Une rixe éclata d’abord autour du poste de police où était détenu le jeune suspect, menacé par les uns de lynchage et protégé par les autres du supplice, dans un déchaînement aigu des passions, des hostilités et des rancœurs accumulées. La confrontation féroce s'est poursuivie jusqu’au 1er juin de l'année 1921, dans le quartier noir de Greenwood, y occasionnant des morts, des incendies et des pillages, dans une cruelle désolation qui poussait des mères, noyées dans la douleur, à étreindre les corps mutilés de leurs innocents enfants.

Les descendants des centaines de défunts et de la dizaine de milliers des citoyens spoliés au cours de l’horrible tragédie n’ont jamais été indemnisés, nonobstant le « programme de dédommagement » prôné en 2001 au sein d'une commission ad hoc d’investigation, préalablement approuvée par le 46e État américain d’Oklahoma.

Pandémie durable de la haine

Aujourd’hui, la terreur raciale, exercée notamment par d'ignobles suprémacistes du pays de l’Oncle Sam, est comparativement moins exubérante que par le passé, mais les discriminations continuent d'y sévir, demeurent actives dans d’autres régions du globe terrestre et entretiennent une sorte de pandémie durable de la haine. Et les forces de l’ordre qui sont censées protéger les communautés et les populations, ne sont pas exemptes de pernicieuses connivences timidement contrôlées et dérisoirement sanctionnées. Dès lors, il n'est pas rare que des « ripoux » ne fassent pas dans la dentelle.

À la réflexion, le fléau du racisme, voire de l’ethnicisme, existe à des degrés variables, depuis la nuit des temps, dans toutes les sociétés et dans tous les groupes humains. Il s'agit là d'un vulgaire déchet de l’égocentrisme historico-culturel, dont les artefacts ont tendance à croître partout où les critères d’appartenance communautaire sont particulièrement discriminants et les moyens opposables inégaux.

Battre chaudement le fer pédagogique

À l’instar des réparations réclamées sur les crimes épouvantables de l’esclavage multiséculaire, il est illusoire d’attendre le triomphe des revendicateurs fragiles, en position de minorité ou d'impuissance, gobant platement les mouches dans un rapport de forces qui leur est particulièrement défavorable sous le carcan de l’insensibilité.

Aussi n’est-il pas vain de battre chaudement le fer pédagogique de la dignité universelle de l’être et de mener constamment le combat médiatique de l’humanisme civilisationnel, au lieu de se manifester uniquement à la suite d’atrocités saisies par des caméras discrètes ou de faire épisodiquement le pied de grue pour protester contre la régression des sociétés. En l'absence d’une répartition naturelle des armes de la raison, il y a encore lieu d’escompter l’effet globalement équitable des compensations volontaires, par lequel le bien tend à supplanter graduellement le mal dans les destinées humaines.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politiste 
Lausanne

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