KEVIN CARTER, LE GARÇONNET ET LE RAPACE

Une photo d’un enfant lourdement fragilisé par la faim, lors de la guerre civile au Soudan, circule abondamment dans les réseaux sociaux. À la fois poignante et instructive à moult égards, elle interpelle, en ces temps de déshumanisation rampante, toute conscience soucieuse de l'épanouissement collectif de l'espèce humaine. Aussi importe-t-il de restituer les faits.

Kevin Carter était un brillant reporter-photographe sud-africain, né à Johannesburg, le 13 septembre 1960, activement opposé à l’apartheid dès les années 1980. Il décide, en 1993, avec un ami associé du «Bang-Bang Club», Joao Silva, d’aller couvrir l'horreur de la guerre civile au Soudan. Certains de ses clichés seront distribués dans le monde entier, notamment la célèbre image prise à Ayod, intitulée «La fillette et le vautour», qui montre un mouflet soudanais affamé, prostré au sol et guetté par un rapace nécrophage.

Polémique vénimeuse

La photo sera récompensée par le prix américain Pulitzer, décerné par l’Université Columbia de New York en 1994, mais vaudra aussi à son auteur honoré une polémique vénimeuse et outrancière sur son incapacité à sauver une «fillette noire», condamnée à la dévoration équarrisseuse d’un Accipitridé.

En réalité, l’enfant meurtri sur cette fameuse photo était plutôt un garçonnet, qui a survécu à la famine imposée par la guerre civile soudanaise, avant de décéder ultérieurement des suites malheureuses d’un paludisme endémique en 2007, soit 14 longues années après le mémorable cliché de Kevin Carter.

Le gosse sévèrement dénutri, gravement épuisé par une pénible marche à pied, a été filmé à quelques mètres de ses parents, faisant la queue pour obtenir une ration alimentaire offerte par une ONG médicale de solidarité internationale, comme le prouve d’ailleurs le bracelet autour de son poignet droit.

Autolyse de Kevin Carter

Après plusieurs tentatives de suicide, qui ont successivement eu lieu avant le périple photojournalistique au Soudan et la mort tragique d’un autre ami, Ken Oosterbroek, associé lui aussi du «Bang-Bang Club», le regretté Kevin Carter, addictif aux sédatifs, mit fin à ses jours, le 27 juillet 1994, à 33 ans, par empoisonnement au monoxyde de carbone au beau milieu du désert silencieux sud-africain.

Il laissera à son enfant Megan, à sa mère Roma et à son père Jimmy, le message post-mortem suivant : «Je suis déprimé… sans téléphone… sans argent pour le loyer… sans argent pour la pension alimentaire… sans argent pour mes dettes [...]. Je pars rejoindre Ken, si je suis suffisamment chanceux».

Le gamin sur la célèbre photo n’est donc pas directement lié à l’autolyse de Kevin Carter. Hélas, son acte volontaire découla non seulement de la force qu’il n’avait plus, de l’espoir qu’il avait perdu, de la souffrance dont l’étau se resserrait, mais également de l’humanisme qui s’était progressivement éteint en lui!

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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