MATIÈRE PREMIÈRE OU MATIÈRE GRISE ?

Le constat courant de l’intelligentsia active sur les réseaux sociaux, quant aux « scandaleuses » ressources minières de l'Afrique dont elle ne profite point, n’est pas absurde. Et la conclusion habituelle sur le développement incertain du continent n’est pas non plus saugrenue. Que faut-il en penser dans le contexte actuel de revendications plurielles, souvent touffues et désordonnées ?

Il est regrettable que l'intelligentsia africaine loquace omette, chaque fois, d’esquisser une once de réponse aux interrogations sur l'avenir du continent le plus pauvre de la planète. Or, c’est précisément sur cette réponse que réside le principal obstacle, la véritable difficulté, la sourde exigence de solution à toute question fondamentale sur le réveil de la « Mère de l’humanité ».

Leviers de progrès inégalement répartis

Dussé-je encourir quelque fureur afro-futile, j’observerai que l’élite en vue sait constater et interroger, mais ne sait pas résoudre ses propres problématiques. D’ailleurs, une fois cette élite aux affaires, n’assiste-t-on pas souvent à des velléités prévaricatrices qui épousent le système en vigueur et prennent le dessus sur les majestueuses aspirations correctrices du temps passé ?

À mon humble avis, l’essentiel n'est pas de regorger de matières premières, mais d’exploiter les opportunités qui se présentent à la faveur d’une matière grise judicieusement orientée. Dans ce monde où les leviers du progrès sont inégalement répartis, les pays qui s’en sortent le mieux ne sont pas généralement ceux qui possèdent en abondance des ressources naturelles.

Les geigneries récurrentes contre « l’appropriation étrangère » de ces ressources en Afrique sont dérisoires. Imaginons l’absurdité provisoire selon laquelle les occidentaux ne seraient plus intéressés par les minerais du sous-sol continental, qu’en feraient les pays qui en bénéficient ? 

Supposons encore que le continent des « éléphants blancs » disposât de systèmes technico-industriels de transformation des matières premières en produits finis, où viendrait la demande dans ces économies de prédation singulièrement cloisonnées et tournées vers d’autres continents ?

Le diamant est probablement éternel, mais combien d’adeptes subsahariens de Cupidon seraient-ils en mesure d’offrir à leurs dulcinées des parures confectionnées à partir de cette pierre précieuse pour faire prospérer les firmes productrices locales ?

Ce n’est point un secret que, depuis les « indépendances », chaque fois qu’il y eut une moindre volonté d’émancipation politico-économique, la trahison fraternelle assassine a laissé orphelins des peuples en quête de héros, armés d’enthousiasme folklorique et, a fortiori, d’impuissance chronique.

Fléaux tenaces et concussions élitaires

À force de bourrer ces peuples de misères, d’obligations, de mépris, on en arrive à les ahurir jusqu’au paroxysme du désespoir qu’ils en deviennent étourdis, je-m’en-foutistes ou ethno-cruellistes. Faudrait-il aussi attribuer ces dérives sociétales aux anciens colonisateurs à la gloire du soleil couchant ?

Il importe d’arrêter le délire selon lequel la situation de l’Afrique proviendrait seulement de tiers comploteurs étrangers. Sa trajectoire n’a cessé de souffrir de nombreux maux : abâtardissements identitaires acycliques, conflits fratricides périodiques, désastres écologiques, coups d’État cycliques, paupérismes endémiques... 

Ces maux traditionnels sont si sévères aujourd’hui qu’il semble illusoire de pronostiquer leur prompte guérison sur la base des thérapies socio-économico-organiques venues d’Asie, d’Europe ou d’Amérique.

En complément de fléaux tenaces, force est de constater amèrement une expansion contemporaine des malversations et des concussions élitaires dans tous les azimuts, une sorte de prolifération massive des vols à peine voilés qui constituent autant de freins rigides à l’envol économique. 

Dans le dernier rapport de la CNUCED sur le développement en Afrique, il y a notamment lieu de noter l’effroyable ignominie des flux financiers illégaux, «provenant de la corruption, du détournement de fonds, de l’abus de fonction, du trafic d’influence et de l’enrichissement illicite».

Il en résulte que l’Afrique ne peut répondre aux défis polymorphes de l’heure, malgré ses richesses potentielles, sans révolution des mentalités ni sursaut industriel radical. Son émergence est davantage tributaire de la robustesse de sa confiance en elle-même et de l’abnégation de ses dirigeants que des matières premières au négoce d’infortune !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne 

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