LA MONNAIE EST-ELLE ÉCONOMIQUEMENT UNE AFFAIRE D’OR ?

Dans le contexte actuel de crise sanitaire, marqué par l’explosion de l’endettement et caractérisé par des idées acquises à un nouvel ordre économique international, l’attention de divers débats passionnés se porte notamment sur la problématique monétaire africaine et sur le retour nostalgique au système de l'étalon-or.

L’économiste malien, Cheikna Bounajim Cissé, fustige ainsi le retard du continent le plus fragmenté et le plus pauvre de la planète, assis sur 40% des réserves mondiales d’or et sur un potentiel minier unique, mal exploité, dont «les retombées économiques pour les populations sont marginales». Dans cette «situation désastreuse», poursuit l’essayiste émergentier, une «partie de la réponse est certainement dans la monnaie».

Système de l'étalon-or

Dans la même veine, l’homme d’affaires Paul Fokam oppose un scepticisme amusé aux avantages substantiels qui naîtraient du remplacement du franc CFA par l’eco dans les États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Selon le richissime septuagénaire camerounais, «c’est bonnet blanc et blanc bonnet». Autrement dit, une simple approche cosmétique de substitution...

Cet auteur d’ouvrages sur le développement de la «Mère de l’humanité» estime, en outre, que «les pays africains sont les mieux placés pour avoir une monnaie reconnue sur le plan international». Car, explique-t-il, «plus de 90%» d’entre eux possèdent dans leurs sous-sols respectifs «de l’or stockable dans les banques centrales».

De telles affirmations paraissent toutefois imprudentes et hâtives, quand bien même les politiques monétaires seraient soumises à une discipline symétrique et à une sauvegarde rigoureuse de la parité fixe des taux de change dans l’ensemble des pays intéressés.

En effet, l’étalon-or est un système usé dans lequel chaque monnaie est directement convertible en or, et son émission strictement limitée par des stocks centralisés du précieux métal, nonobstant les fluctuations inévitables des cours boursiers, des volumes d’échanges, des prix de transactions et des salaires nominaux.

Les Accords de Bretton Woods ont reconnu, dès 1944, la faiblesse et la nocivité avérées de ce système, dont l’abandon fut officiellement confirmé en 1976 par les Accords de la Jamaïque. Il semble décidément curieux de voir ressurgir aujourd'hui un relatif emballement pour la vertu prometteuse d’un tel régime monétaire.

Économies de prédation

Certes, le régime évoqué supra permet de lier les mains des autorités gouvernementales par des «menottes en or», mais il est aussi inducteur de risques d’affaissement de la masse monétaire, de la production et, corrélativement, de l’emploi, en raison de l’insuffisance manifeste de l’or par rapport aux nécessités économiques.

De surcroît, la valeur du brillant minerai détenu par toutes les banques centrales de la planète reste en deçà de 2% de celle des dépôts bancaires mondiaux. Dans la zone franc CFA, par exemple, le stock d’or qui est porté à l’actif des instituts d’émission membres, ne représente que 1,7% des encaisses correspondantes de la Banque de France. L’or serait-il alors de nature à générer, dans chacun des pays africains concernés, des agrégats monétaires rapidement transformables en liquidités et susceptibles d’accompagner étroitement l’évolution de la production intérieure brute?

Qui pis est, dans ces économies de prédation, vulnérables et anémiées, environ 300 millions de dollars de flux financiers illégaux s’en échappent quotidiennement, selon l’organe subsidiaire de l’Assemblée générale des Nations Unies (CNUCED). Avec la convertibilité assurée en devises, il y a fort à parier qu'un transfert plus massif de capitaux se dirigerait vers d’autres cieux, et non l’inverse.

Par ailleurs, les cadres institutionnels existants ne favorisent guère le respect scrupuleux des règles monétaires et le retour au système de l’étalon-or, sachant que les déficiences économiques, financières et managériales y sont profondément structurelles. Aussi faudrait-il se résoudre à l’évidence : il n’est pas acquis que ce système puisse enrayer les déséquilibres aigus que subit actuellement l’Afrique.

Enfin, s’il est établi, depuis plusieurs siècles, que le métal jaune est une récurrente valeur refuge, matérielle et estimable dans le monde entier, il n’en reste pas moins que son rôle vertueusement économique est plutôt exagéré, jusqu’au point de faire croire sans réserve que la monnaie est nécessairement une affaire d’or.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne

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