RELIGION ET SOUS-DÉVELOPPEMENT : UN LIEN DOUTEUX

Des provocations osées inondent la toile et les réseaux sociaux sur les méfaits présumés de la religion. Il n’est ainsi pas rare d’y retrouver des assertions tentant d’établir un lien direct entre le nombre croissant de lieux de culte en Afrique et le sous-développement pérenne du continent le plus pauvre de la planète.

Avec un brin de démagogie, plusieurs forcenés vont jusqu’à manier des analyses simplistes, feignant d’ignorer que les réalités économiques, sociales et culturelles sont infiniment plus complexes. Et à force de caricaturer ces réalités polymorphes, ils en arrivent à des affirmations gratuitement appuyées sur de parfaits sophismes.

Données fausses

Un auteur intentionnellement polémique n’y va pas avec le dos de la cuillère pour comparer le nombre d’églises en Afrique subsaharienne et celui de lieux religieux chrétiens dans des pays considérés comme prospères, en l'occurrence la Finlande, le Danemark et la Suisse, auxquels il attribue respectivement moins de 30 églises.

Or, au Danemark, où le christianisme a été introduit il y a plus de 1000 ans, la religion évangélique luthérienne compte désormais 2300 paroisses dirigées toutes par des pasteurs. De ces paroisses se réclame le 79% d’une population de 5,8 millions d'habitants, le reste étant réparti entre d’autres églises chrétiennes non négligeables.

En Finlande, ancienne province du royaume suédois, la religion évangélique luthérienne est vieille  de près de cinq siècles, depuis la consécration du pasteur Mikael Agricola comme évêque insoumis au Pape. Elle revendique aujourd’hui 410 églises fréquentées par 69% de fidèles sur une population approximative de 5,5 millions d’habitants.

En Helvétie, peuplée par 8,6 millions de résidents, où il n’y a pas de religion d’État comme en Finlande ou au Danemark, le culte catholique rassemble 35% de la population, et y possède environ 1600 églises et 1500 prêtres diocésains, sans compter le patrimoine cérémonial et liturgique d'autres mouvances chrétiennes (29% des habitants).

Recherche facile de boucs émissaires

De manière générale, à la faveur de données souvent fausses, les discours confus ou orientés présentent un semblant de précision et d’objectivité. Et pourtant, sans nier l’apport des statistiques à la connaissance des phénomènes scientifiques, force est de constater que les chiffres ont rarement le caractère auguste qui leur est réservé.

Comparer maladroitement le nombre d’églises en Afrique et celui d'églises officiant dans d’autres continents n’a pas de sens pour expliquer les écarts de performance, de progrès ou de gouvernance, qui ont d'ailleurs toujours existé entre les nations du monde. 

Hélas, à la suite de la respectable approche wébérienne de la dimension éthique du protestantisme et de l'esprit du capitalisme*, des corrélations apparaissent de plus en plus fantaisistes pour mettre tout et n’importe quoi sur le dos des religions, en vue de la recherche facile de boucs émissaires responsables des maux contemporains !

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politologue
Lausanne 

* Die protestantische Ethik und der Geist des Kapitalismus, 1905.

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