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Billet de blog 26 avril 2020

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DÉCONFINEMENT HERCULÉEN : LE DILEMME CORNÉLIEN

Dans sa sortie médiatique du 25 avril 2020, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) déclare qu’il « n’y a actuellement aucune preuve que les personnes qui se sont remises [à la] Covid-19 et qui ont des anticorps soient prémunies contre une seconde infection ». Le communiqué n’est guère un scoop conjectural, sauf pour ceux qui croient dur comme fer au traditionalisme immunitaire des maux viraux.

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Physiologiste et épistémologue, Claude Bernard, bien avant l’édition posthume de ses « Principes de médecine expérimentale » en 1878, militait déjà pour une clinique fondée sur l’observation des faits, mais prolongée par des approches transversales ou longitudinales porteuses de nouvelles connaissances : « Gardez vos faits mais changez vos théories, parce qu’en les gardant vous faites que la science reste stationnaire », répondait-il à ceux qui l’accusaient de vouloir nûment « substituer à l’hôpital le bureau et le laboratoire ».

Terrain controversé d’Hippocrate

Le point de vue plus que séculaire du célèbre initiateur français de la médecine expérimentale associe heureusement, dans une réflexion globale et substantielle, la physiologie, la pathologie, la thérapie et la méthodologie, avec une limpidité éclatante qui provoquerait aujourd'hui des humeurs méfiantes dans le vaniteux microcosme des hallucinés de l'azur médical, généralement prompts à ressasser des convictions éculées et à léguer des omissions avérées.

Il en résulte que l’observation des facteurs évolutifs de la morbidité reste déterminante autant pour les épidémiologistes que pour les cliniciens hospitaliers et ambulatoires, car ces derniers en ont aussi besoin, dans le cadre de l'exercice de leur noble art, pour formuler le diagnostic et établir le pronostic, quelle que soit la lourdeur des patients pris en charge sur le terrain controversé d’Hippocrate.

Flou des récidives fatales

Tout d’abord, la Chine continentale, territoire de naissance de l'agent pathogène, a récemment annoncé une deuxième vague de contamination rampante, avec des poches plus ou moins marquées de virulence attentatoire du micro-organisme vagabond dans certaines régions de l’Empire du Milieu. Dans la même veine, l'Iran a exprimé, dès le premier jour du ramadan en cours pour les Musulmans de piété, des inquiétudes légitimes face à une forte recrudescence des cas de pneumonie virale, dans ce pays du Moyen-Orient qui semble jusqu'ici le plus frotté à la terrible épidémie.

En Afrique, l’Observatoire de la santé a pris acte, le 17 avril 2020, de la « multiplication par deux du nombre de personnes infectées [à la] Covid-19 », depuis le début de cette affection désormais prise au sérieux au sein des sphères régnantes du « Berceau de l'humanité ». Tedros Adhanom Ghebreyesus a reconnu, le même jour, lors d’une conférence de presse organisée virtuellement au siège de l’OMS à Genève, qu’il y a « une augmentation de 51 % du nombre de cas signalés sur [son] propre continent, l’Afrique, et une augmentation de 60 % du nombre de décès renseignés ». La question sans réponse du flou des récidives fatales demeure néanmoins d'actualité.

Contagion du faire-semblant

J’appréhendais malheureusement ce guet-apens cruel du SARS-CoV-2, en particulier dans un billet publié par Mediapart le 21 avril 2020. Le projet des « passeports d’immunité », envisagé par des pays européens et sud-américains, notamment l’Allemagne et le Chili, pourraient avoir du plomb dans l’aile si l’alerte sur la discontinuité immunitaire venait à se confirmer dans un proche avenir.

Sous prétexte de favoriser la reprise de l’activité économique, suite à l'enfermement ininterrompu de leurs forces vives, ces pays auront probablement de la peine à délivrer des certificats génériques ou des cartes numériques, attestant de la réelle guérison des résidents préalablement infectés, mais solidairement réinfectables, à la faveur d’une levée hâtive de l’obligation de rester chez soi. Dans le cas contraire, ce serait une sorte de contagion du faire-semblant.

Absence de véritables thérapies convaincantes

Certains acteurs décisionnels se demandent, sans enthousiasme débordant, s’il n’y a pas lieu, dans les conditions désarmantes du moment, d’éviter derechef la « double peine » et de « déconfiner » carrément la population active, dans l’attente d’une potentielle immunité collective ou d’une prochaine campagne de vaccination vainquante, en l’absence de véritables thérapies convaincantes.

D’autres parties prenantes au « drame coronaviral » saluent plutôt, avec plus ou moins de gaieté du cœur, les dispositions courageuses afférentes au confinement, prises par leurs autorités respectives, pour privilégier le sort des « préoccupations proportionnellement sanitaires » au détriment des disproportions économiques qui ont prévalu sur la planète au cours des décennies de mondialisme.

Parieurs aventureux sur l’avenir incertain

Dans ce dilemme cornélien, il y a le déconfinement herculéen. Le choix politique réside vraisemblablement entre le refus souverain d’un emballement agressif à court terme des décès alarmants, pour sauver une économie plombée par un malheur évadé de la boîte de Pandore, et l’étalement progressif à moyen terme de moult décès équivalents, pour supporter une dépression invisible sur un horizon temporel imprévisible. Le chef du gouvernement français, Edouard Philippe, résume ainsi la situation : « Nous allons devoir vivre avec le virus [...]. Un peu trop d'insouciance et c'est l'épidémie qui repart. Un peu trop de prudence et c'est l'ensemble du pays qui s'enfonce ».

Comme tout entêtement vaniteux confine au rien miteux, la communauté scientifique aux représentations discordantes et les gouvernements aux visions divergentes ne manqueraient pas d’observer, de semaines en semaines et de mois en mois, comment ils se seraient gourés, le cas échéant, au mépris de l’acceptabilité populaire et du bon sens collectif, en leurs pronostics hasardeux de parieurs aventureux sur l’avenir incertain des prises de décisions.

Alain Boutat
Épidémiologiste,
Économiste et Politiste 
Lausanne

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