De l’Ombre aux étoiles, texte et mise en scène de Jonathan Châtel.

Qu’est-on prêt à sacrifier pour accéder à l’Idéal ? C’est à cette question monumentale que s’intéresse la dernière création de Jonathan Châtel, qui se joue – concordante coïncidence – au Théâtre de L’Idéal, à Tourcoing, jusque demain soir.

          On aurait tendance à répondre à cette immense question en un instantané, et à se positionner dans l’un ou l’autre des excès – celui de l'absolu : « prêt à tout », ou à l’inverse, celui de la désillusion la plus statique : « prêt à rien ». De l'Ombre aux étoiles, pièce créée au ThéâtredelaCité à Toulouse en 2019, invite à moduler cet élan et à le questionner en explorant un rythme qui n’est pas celui de la fougue mais celui des regards qui se croisent, s’écoutent, se considèrent avec attention.

     Le dispositif scénique est épuré et offre l’essentiel –une plante qui apporte de l’oxygène, l'eau indispensable à la vie. La relation aux autres et les liens entre personnages se limitent à la sphère minimale et, sans doute, la plus irremplaçable : celle de la famille. Et l’intrigue ne se fonde pas simplement sur un état présent mais surtout en lien avec un passé, une Histoire collective avec laquelle on se demande s’il faut renouer ou demeurer à distance. Elle prend pour personnage central Alexandre, frère-fantôme, déchu et attendu, qui a fait le choix de l’engagement face à Andreï, le père, qui a fait le choix de l'exil. Si le texte est d’une puissance poétique maîtrisée qui ne s’égare jamais dans le cliché ou les élans lyriques, la mise en scène laisse les mots, les questions – les douleurs aussi– se déployer en un espace sombre, sobre et habité d’un alliage d’intuitions, de rationalité et de métaphores. Chaque personnage est un passionné – d’astronomie, de musique, de théâtre. Mais que faire de cette passion, des transports, des turbulences ? Faut-il les étouffer? Mettre les forces au service des autres ? Se laisser emporter, s'adonner absolument ?

Face à ces insolubles questions, un moment de profonde respiration et de grâce est offert au spectateur: l’espace s’agrandit lorsque la sonate de Gabriel des Forêts est jouée par Ezra, fils adolescent, écrasé par le poids du frère-fantôme, de l'enfant-prodige, d'Alexandre...

La force de cette proposition théâtrale réside dans sa capacité à ne pas répondre aux questions ni à tracer des lignes de conduite. Elle aide le spectateur à construire un espace disponible, sensible, propice aux réflexions sur nos choix – notre liberté de choisir ou de s'abstenir – notre rapport au monde et aux autres.

Hélène Courtel

 

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