Des chauffeurs UBER bloquent plusieurs bureaux: en marche vers l’ubérisation

Il est des néologismes qu’on ne voudrait pas voir apparaître – ubérisation en est un bel exemple. L’expression, toute récente, a envahi la sphère médiatique, politique et quotidienne. Qui sait ce qui se cache derrière ce mot ? Jusqu’où son sens tentaculaire pourra-t-il se déployer ? Uber Eats et Uber Confort, derniers nés, s’imposent déjà en force.

   Ce mercredi 13 novembre 2019, plus d’une centaine de chauffeurs bloquent le bureau Uber à Lille tandis qu’une protestation de la même ampleur a déjà eu lieu à Lyon, la veille. Les chauffeurs réclament de meilleures conditions de travail et ont donc décidé de mettre toutes les courses en attente afin de ralentir la prise en charge des clients et ainsi manifester leur colère. « Fermer les bureaux permet d’empêcher les nouvelles inscriptions Uber et Uber Eats, c’est pour l’instant notre manière de préserver les anciens chauffeurs qui ont connu « Les Trente Glorieuses d’Uber ». Quelles sont les deux principales revendications des chauffeurs aujourd’hui? La mise en place d’un numerus clausus afin de limiter le nombre de nouveaux chauffeurs et de mieux protéger la profession. L’augmentation du prix de la course minimum sur tout le territoire et le retour d’une tarification dynamique sont impératifs. Face à ce jargon un peu technique, on veut en savoir plus…

L’un des chauffeurs s’exprime : « à ses débuts, il y a cinq ans, Uber ne prenait que 20% sur la course et proposait des primes alors qu'aujourd'hui ils prennent 25 % de commission. De plus, aujourd’hui le prix de la course est fixe et ne prend plus en compte les ralentissements générés par des déviations ou les embouteillages ni le temps que nous mettons pour rejoindre le client ; nous souhaitons que le temps d’approche soit rémunéré cinq euros net notamment pour les courses situées à plus de dix minutes de notre point de départ ». Il explique ensuite que le système fonctionne sur un turn over : « énormément de chauffeurs sont embauchés chaque jour et on n’est pas du tout gêné pour déconnecter les anciens qui, justement, se plaignent de la dégradation des conditions de travail. C’est un modèle économique qui se donne l’allure d’un service, mais dans le fond, ce qui intéresse, ce sont les données numériques des chauffeurs et des clients ainsi que la maximisation du profit – c’est une véritable guerre car plusieurs plateformes existent, Heetch, Kapten, Bolt, etc. – il faut avoir le plus de chauffeurs possibles ». Il poursuit, en des propos plus généraux : « Pourquoi le gouvernement accepte-t-il cette précarité extrême qui nous tue ? Pourquoi les politiques ne prennent-ils pas certaines mesures pour nous protéger, protéger les clients et pour que l’application soit bien utilisée ? La solution serait que tous les chauffeurs boycottent l’application et s’organisent ensemble mais ça n’arrivera jamais. Nous sommes des individus, chacun pense à sa propre survie, à assurer le quotidien. Uber le sait, on ne sortira jamais du piège ».

Le porte-parole de l’intersyndicale Nationale des VTC à Lille et chauffeur depuis 2016, Brahim, donne une analyse à partir de son expérience et de différents témoignages : « quand on découvre l’application, on sécrète de la dopamine parce qu’on est invité à la performance, à être en chasse… C’est ainsi qu’on promet au chauffeur en pleine nuit une course où il est possible de gagner trois fois le prix habituel. En tant que chauffeur indépendant, ça semble être l’idéal, parce que t’as ton crédit voiture sur le dos, l’assurance, le carburant – tu croules sous les factures – là, on te promet une course majorée : tu y vas direct !  Mais lorsque tu arrives, la course n’est finalement plus majorée – l’application a ce pouvoir de modulation – tu es alors fin prêt pour passer quinze heures d’affilée à conduire, pour gagner environ cinq euros de l’heure. Beaucoup de chauffeurs y ont déjà laissé leur peau, beaucoup leur santé : nous souhaitons que le prix de la course s’affiche et reste inchangé, comme c’est le cas en Angleterre ». Il souligne également la nécessité de renforcer la lutte contre les chauffeurs pirates en créant un comité de contrôle. « Le ministère des Transports a mis en place le BRBV sous mon impulsion : il s’agit d’un fichier consultatif permettant de vérifier que le chauffeur possède bien la vignette VTC ainsi que la carte professionnelle délivrée en préfecture ». Mais ce dispositif n’est toujours pas appliqué systématiquement ; « il y a énormément de chauffeurs pirates à Lille et ailleurs ; tout ce que l’on voudrait c’est protéger le métier et défendre l’humain – chauffeur et client – plutôt que donner priorité au profit généré par la plateforme ».

Ce qui met très en colère, c’est aussi une nouveauté : depuis mardi 5 novembre « uber Confort » a été lancé aux côtés de Uber X (la formule classique) et Uber Berline (la plus luxueuse). D’après Uber France, cette course est environ 20% plus chère mais dès que les chauffeurs en parlent, ils précisent  : « on t’incite à acheter une voiture plus chère pour répondre aux demandes « confort » et on te promet que tu te feras plus d’argent mais finalement ce n’est pas vrai car le prix de la course n’est pas plus élevé pour le client en ce moment, elle est même moins chère – ils font un prix d’appel – et toi tu gagnes toujours aussi peu. Quelle est la stratégie ? Uber veut faire disparaître les courses bas de gamme pour regagner un prestige. Mais moi, en tant que chauffeur, je dois acquérir une voiture récente et spacieuse (le véhicule doit satisfaire plusieurs exigences dont celui des marques imposées), et finalement je m’endette davantage ». « Uber Confort : une option gagnante pour tous » annonce la punchline, une stratégie marketing séduisante…

Le gros point noir est aussi celui des déconnexions abusives : un chauffeur peut être radié de l’application de manière arbitraire et sans aucun droit de réponse. De ce fait, beaucoup de chauffeurs sont au chômage et réclament une présence syndicale : « j’ai refusé des courses qui étaient trop courtes pour être rentables mais lorsque tu as un trop fort taux d’annulation, on te déconnecte automatiquement. La course minimum est à 6 euros, Uber récupère 1 euros 50 soit 25% ; en comptant tout ce qui reste à ta charge (entretien de la voiture, assurances, TVA), il ne reste finalement qu’un euro. Il faut conduire quinze heures par jour pour espérer gagner 1200 euros par mois lorsqu’on est contraint à de petites courses. Dans les centres de formation Uber, on promet la liberté et un confort de vie or c’est tout l’inverse qui se produit pour moi. Je suis père de famille, je pense avant tout à nourrir mes enfants mais aujourd’hui je ne peux même plus travailler car j’ai été déconnecté. Un autre collègue a été suspendu alors qu’il avait 12 125 courses au compteur, effectuées en seulement deux ans et demi, il avait acquis 7000 courses cinq étoiles. Un soir, il a rencontré un problème avec des clients, son compte a été immédiatement suspendu, sans aucune possibilité de s’exprimer à propos de l’incident ». Si les chauffeurs se réunissent, c’est donc également pour demander qu’il y ait confrontation lorsque les clients se plaignent, avant de prendre la lourde décision de déconnexion. « Le problème c’est que l’on donne immédiatement raison au client et qu’on ne prend pas du tout en compte ton profil alors que nous avons des avis, des étoiles attribuées. Notre parole n’a aucune valeur alors que certains clients sont mal notés, signalés mais ils ont encore le droit d’utiliser l’application ».

Depuis jeudi 14 novembre matin, le bureau lillois est fermé. Les bureaux de Nice, Toulouse, Bordeaux ont pris la même décision. Paris devrait rejoindre le mouvement à partir de demain. Dans ce contexte, il faut garder en mémoire la remarquable prise de position de Ken Loach, dans son dernier film, Sorry We Missed You (sorti le 23 octobre dernier – toujours en salle) qui montre, en un ton juste et percutant, les conséquences sociales de ce nouveau modèle économique. Il dénonce la façon dont cette transformation du travail, dirigé par la plateforme numérique, vire du rêve (d’indépendance) au cauchemar (numérique). Croire à la liberté des chauffeurs c’est oublier la puissance d’asservissement de l’application.

Hélène Courtel

 Bande annonce Sorry We Missed You

Façade du bureau UBER Lille, jeudi 14 novembre 2019 Façade du bureau UBER Lille, jeudi 14 novembre 2019

 

 

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