Non, ce ne fut pas un grand pas en avant pour l’humanité

L’alunissage de 1969 est présenté par tous les médias comme un grand pas en avant pour l’humanité. Il ne le fut en aucune manière. Il fut surtout un grand pas en faveur de la technisation de la science, responsable majeur de l’effondrement à venir de notre civilisation. Il fut aussi un facteur important de la destruction de l’URSS, aux conséquences sociales dévastatrices sur toute la planète.

Depuis des semaines, les médias nous serinent la phrase prononcée par Neil Armstrong sur la lune le 31 juillet 1969 (mais sans doute rédigée bien avant, et pas par lui) : « Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’humanité ». Et chaque journaliste, commentateur, communicant professionnel de verser sa larme et de souligner combien ce premier alunissage fut un « progrès » qui promettait des jours meilleurs pour l’humanité. A l’heure où l’effondrement des écosystèmes terrestres et de la civilisation humaine est à l’ordre du jour, il convient d’être plus que réservé à l’égard de cette propagande.

En fait, qu’a apporté à « l’humanité » cette expédition coûteuse et hyper-médiatisée ? Du « rêve » pour beaucoup, certes. Quelques connaissances, dont la pertinence et surtout l’urgence devraient faire l’objet d’un examen critique. Mais rien en matière de sécurité, de santé publique, d’alimentation, de paix, de tolérance, de culture, ou dans d’autres domaines concernant la population humaine dans son ensemble. En revanche, elle a apporté beaucoup à certains groupes particuliers d’humains.

Tout d’abord, elle a été une des premières opérations massives, après le projet Manhattan qui avait abouti au largage des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki, mais d’apparence plus « politiquement correcte », tendant à imposer l’idée que la « science » et la « technique » ne font désormais plus qu’une et constituent un facteur considérable de progrès. Le projet de la science ne serait plus la connaissance de notre univers, ou même de la découverte de moyens de faciliter la vie des humains et de les libérer d’un certain nombre de fléaux (maladies, sous-alimentation, conflits, contingences et catastrophes naturelles, etc.) mais de permettre des « progrès techniques » auto-justifiés mais inutiles ou nuisibles aux populations.

Cette omni-présence et omni-puissance de la technique dans le domaine scientifique s’est depuis confirmée, avec des conséquences considérables sur le fonctionnement de la science. Désormais, et depuis déjà des décennies, tout chercheur, tout laboratoire, tour projet de recherche est « évalué » avant tout en fonction des « innovations techniques » dont il dépend et dont il est porteur, mais ni de la pertinence ou de l’urgence des questions qu’il pose ni des avancées des connaissances qu’il produit. De nos jours, il est devenu extrêmement difficile de financer des recherches ayant pour but l’accroissement « désintéressé » de la connaissance humaine et exigeant avant tout des cerveaux et des bras, c’est-à-dire des salaires. La très grande majorité des recherches menées à bien s’appuient sur des techniques lourdes et coûteuses. Non seulement il s’agit de recherches aux buts appliqués à court terme, avant tout dans les domaines militaire, policier et commercial, mais de plus elles constituent un « circuit court » permettant le retour des financements dans le domaine industriel privé, ce que ne permettent pas les salaires des chercheurs. Mais le plus grave est que, comme il est facile de le constater aujourd’hui, cette « technisation » de la science a été porteuse de la grande majorité des atteintes à l’environnement planétaire qui sont la source de la destruction en cours et inéluctable des conditions mêmes de survie de la civilisation humaine sur la planète.

Tout cela est connu et a fait l’objet de nombreuses analyses. Mais une autre conséquence de cette « prise de pouvoir » de la technique sur laquelle l’attention a été bien moins portée est le fait qu’elle a joué un rôle crucial dans l’histoire de la fin du 20e siècle en précipitant l’effondrement de l’URSS. La « course aux étoiles », à l’exploration spatiale et à l’armement nucléaire, imposée par les USA à l’URSS, a été menée par le « complexe militaro-industriel » états-unien, qui dirige en fait la planète depuis plus d’un demi-siècle. Sa force directrice, à l’instar des « marchands de canon » de la première guerre mondiale, n’est autre que la recherche du profit. Il a contraint l’URSS à des dépenses gigantesques. Or le moteur de l'économie de celle-ci, contrairement à celle des pays capitalistes, n’était pas la recherche de la plus-value. Cette économie ne pouvait soutenir cette compétition monstrueuse sans s’effondrer, et sans entraîner avec elle l’effondrement de l'État stalinien de l'URSS.

Ce faisant, le « camp capitaliste » a fait d’une pierre deux coups. Il a enfin, après près d’un siècle de propagande vaine et de tentatives militaires et politiques infructueuses, réussi à faire revenir l’ex-URSS, ce grand marché, dans le giron impérialiste, et sous la forme la plus dégradée qui soit, celle d’un État-mafia. Et, avant tout, il a réussi à faire que cet effondrement ne soit pas le fait de la mobilisation des masses d’URSS contre le régime dictatorial, policier et concentrationnaire de ce pays : plus encore que le retour de la propriété privée dans celui-ci, c’est cet échec définitif de la « révolution politique », qui aurait préservé les acquis sociaux de l'URSS tout en la débarrassant du pouvoir mortifère de la nomenklatura stalinienne, qui a été la victoire principale de l’impérialisme dans cette opération. Or le principal facteur agissant de celle-ci a été la prééminence prise par la technique, sous sa forme la plus coûteuse et la moins respectueuse des hommes et des écosystèmes.

Quelles qu’aient été les horreurs perpétrées par le stalinisme pendant plus d’un demi-siècle, celui-ci n’avait pu détruire les acquis sociaux de la révolution de 1917 liés à sa sortie de l’impérialisme mondial, et surtout l’existence même de l’URSS restait, en dépit de ses propres dirigeants, un rempart contre la destruction des droits politiques, syndicaux et sociaux, avant tout en Europe mais aussi dans le monde entier. L’offensive sans précédent du « libéralisme sauvage » à l’échelle mondiale, tendant à revenir à une situation voisine de celle de la fin du 19e siècle, a pu se développer à la faveur de cet effondrement.

Aujourd’hui, malgré les panégyriques dont nous abreuvent les propagandistes de tous poils, il faut être particulièrement myope pour ne pas voir que la soi-disant « exploration de l’espace », prétendument au service de la connaissance du monde, est en fait avant tout une opération aux visées gigantesques en matières tout d’abord militaires, policières et d’espionnage, puis en second lieu commerciales. Les plaisanteries sur la « recherche de la vie dans l’univers » sont non seulement mensongères et pitoyables, car même si elle existe cette vie nous restera inaccessible, elles sont de surcroît une insulte à tous les biologistes et plus largement à tous les humains conscients que des millions d’espèces vivantes sont en cours d’extinction sur notre planète et disparaîtront avant même d’avoir été découvertes et étudiées, dans l’indifférence complète de toute la communauté scientifique: selon Jared Diamond, cette dernière a consacré plus d’argent à la recherche de la vie extra-terrestre qu’à la connaissance des espèces de notre globe. Cette communauté s’est avérée incapable de concevoir et mettre en œuvre un programme mondial ambitieux, du type de celui du séquençage du génome humain (certes aux perspectives bien plus lucratives), pour accélérer considérablement l’inventaire des millions d’espèces encore inconnues de la planète avant qu’elles aient définitivement disparu, et avec elles toutes les informations imprévisibles dont elles étaient porteuses. Elle se focalise sur un concept artificiel et fallacieux d’ « excellence » mais n’a pas été capable de prendre en compte le concept d’« urgence », d’« urgence absolue » créé par l’extinction accélérée des espèces vivantes. Elle se gargarise de mots en prétendant « protéger et sauver » ces espèces, alors que ce sont leurs écosystèmes qui disparaissent et que le seul moyen de ralentir sinon bloquer leurs extinctions serait, ou plutôt aurait été car il est déjà trop tard, la sortie du capitalisme, responsable de la catastrophe en cours. Mais, n’est-ce pas, il ne faut parler de « politique » aux « scientifiques », cela leur donne de l’urticaire.

Sept mois avant l’alunissage de Neil Armstrong et de ses compagnons, le scientifique, philosophe et moraliste Jean Rostand écrivait les lignes qui suivent. Qui aujourd’hui, parmi les « scientifiques officiels », bien aimés des médias, ou parmi ceux dont l’« excellence » justifie, nous dit-on, qu’ils dirigent la politique scientifique mondiale, aurait le courage et la clairvoyance d’écrire de telles lignes ?

 

 Des hommes autour de la lune...

 Trois hommes, depuis trois jours, tournent autour de la lune.

(…)

Oui, devant ce chef-d’œuvre de la connaissance et de l’éthique que représente un tel achèvement matériel, nous ne pouvons qu’applaudir. Mais – au risque de scandaliser quelques-uns – je ne cacherai pas que, pour ma part, je me sens obligé de mettre une sourdine à mon applaudissement.

Car on doit quand même se demander si vraiment c’est à bon escient que les plus précieuses qualités morales et intellectuelles de l’homme ont été mobilisées pour la réussite d’un tel exploit.

Je sais que, ce disant, je vais passer pour un terre-à-terre, mais peu m’importe. Et certes, je n’ignore pas que, dans le domaine de la science, on discerne mal l’utile de l’inutile, et qu’en se donnant les moyens d’atteindre la lune, l’homme se trouvera amené à des inventions et à des découvertes capables de servir à de tout autres fins. Néanmoins, je tiens que le fabuleux, que le merveilleux effort prodigué pour aboutir au voyage circum-lunaire est hors de proportion avec les conséquences qu’on en peut attendre, soit sur le plan spéculatif, soit sur le plan de l’application pratique. Je tiens qu’il y a, sur notre terre, une foule de choses à faire qui eussent mérité d’avoir la priorité sur ce qu’on appelle orgueilleusement l’exploration du cosmos.

Tant que nous restons désarmés contre le cancer, tant que des maladies sont à vaincre qui pourraient être vaincues, tant qu’une majorité de terriens souffrent de la misère, de la faim, et restent plongés dans l’ignorance, tant que nous n’aurons pas résolu les problèmes de la surpopulation et du sous-développement, tant que des vieillards et des infirmes, partout, manqueront du nécessaire, tant que notre petit globe ne sera pas habitable pour tous, tant que règneront l’injustice sociale, la violence, le racisme et le fanatisme, dans un monde mesquinement divisé en patries, tant qu’un gouvernement mondial n’aura pas été institué qui prévienne les risques de guerre et nous garantisse contre le génocide atomique, je penserai que tourner autour de la lune est un luxe qui pouvait attendre, et que c’est là – pour parler comme Chamfort – avoir des dentelles avant d’avoir des chemises.

Aussi bien, ne nous dissimulons pas que cette sorte d’entreprises n’est pas le fruit de la seule curiosité ni même de la pure ambition humaine. Qui voudrait croire que le seul avantage de l’Homme soit ici en jeu ? Si d’aussi gigantesques moyens furent mis en œuvre, c’est qu’il s’agit de fortifier le prestige d’une nation, c’est-à-dire d’un impérialisme ou d’une idéologie. C’est qu’il s’agit d’agrandir un fragment d’humanité aux dépens d’un autre. Course à la primauté, à l’hégémonie...

Encore s’il ne s’agissait que de prestige national ! Mais sommes-nous bien certains que, de cette compétition fébrile, chaque pays n’espère pas retirer quelque profit stratégique ? Sommes-nous certains que ces belles opérations extra-terrestres n’auront point, dans l’avenir, des prolongements terrestres, trop terrestres ?

Nous sommes, hélas, payés pour savoir comment les plus nobles conquêtes de la science se laissent bientôt pervertir par l’esprit de violence et de domination. Nous savons comme on a vite fait de transmuer l’engin de paix en instrument de mort, de glisser de l’invention au crime et d’avilir la connaissance en en faisant la complice des guerriers. Guerre atomique, guerre chimique ou bactériologique... Et c’est pourquoi il n’est guère possible de se réjouir sans arrière-pensée du splendide exploit que nous saluons en ce jour. Admirons sans réserve les héros, mais craignons ce qu’on fera, demain, de leur héroïsme.

Tant que l’homme n’aura pas su pacifier et unifier sa petite planète, nous sommes condamnés à suspecter tout ce qui lui confère un surplus de pouvoir. Les victoires de la science ne seront victoires de l’humanité que le jour où tous les hommes seront citoyens du monde.

 

Jean Rostand, 24 décembre 1968, texte publié dans son livre Quelques discours (1964–1968) (Club Humaniste, 1970), et reproduit dans mon livre Jean Rostand, un biologiste contre le nucléaire (Berg International, 2012).

 

Alain Dubois

2 août 2019

 

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 “La culture ce n’est pas avoir le cerveau farci de dates, de noms ou de chiffres, c’est la qualité du jugement, l’exigence logique, l’appétit de la preuve, la notion de la complexité des choses et de l’arduité des problèmes. C’est l’habitude du doute, le discernement dans la méfiance, la modestie d’opinion, la patience d’ignorer, la certitude qu’on n’a jamais tout le vrai en partage; c’est avoir l’esprit ferme sans l’avoir rigide, c’est être armé contre le flou et aussi contre la fausse précision, c’est refuser tous les fanatismes et jusqu’à ceux qui s’autorisent de la raison; c’est suspecter les dogmatismes officiels mais sans profit pour les charlatans, c’est révérer le génie mais sans en faire une idole, c’est toujours préférer ce qui est à ce qu’on préférerait qui fût.”
(Jean Rostand, Le droit d’être naturaliste, 1963).

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