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Billet de blog 5 févr. 2018

L'affaire Fillon et la lutte des classes

Deux émissions récemment consacrées à l' "affaire Fillon" proposent une interprétation "hors sol" de celle-ci, ne mentionnant que les intérêts et actions de quelques individus, mais ignorant les intérêts politiques, sociaux et idéologiques derrière cette candidature. Cette approche "hollywoodienne" de la politique et de l'histoire, manipulées par des héros, contribue à désarmer les citoyens.

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Deux émissions très semblables (dont une vraiment trop longue) ont été diffusées en deux jours sur deux chaînes télévisées (BFM TV et la 5) concernant l' "affaire Fillon". Par-delà les aspects anecdotiques, souvent savoureux (notamment l' "affaire des costumes"), des récits, illustrant à la fois les dimensions "petits meurtres entre anis" et "suicide collectif des lemmings" de cette affaire, ces deux émissions illustrent bien la conception qu'ont aujourd'hui les médias de la politique et de l'histoire. C'est celle de Hollywood: leurs seuls acteurs sont les individus, fallacieusement appelés "élite" (comme s'ils avaient des qualités exceptionnelles), qui se partagent les pouvoirs politiques, médiatiques, financiers et institutionnels. Le "peuple" n'est là qu'en toile de fond, composé de figurants stupides et impuissants.

Le monde dans lequel évoluent les médias ne comporte pas d'intérêts divergents entre groupes différents de la population, en d'autres termes pas de lutte des classes... Tout se résume à des conflits entre individus ou éventuellement entre lobbies...

Donc l' "affaire Fillon" se résumerait à des combines, stratégies individuelles, trahisons, coups bas et ralliements? C'est un peu court tout de même. Pas un mot dans ces deux reportages des soutiens institutionnels apportés à Fillon, que ce soit par les institutions bancaires, les officines politiques discrètes ou les réseaux catholiques (notamment le puissant mouvement organisé contre le mariage pour tous), qui ne peuvent pas ne pas avoir pesé lourd dans le maintien de sa candidature contre vents et marées et contre toute raison. Et surtout pas un mot sur le rôle que le programme annoncé haut et fort par celui-ci (l'accélération de la casse des services publics et des attaques contre les fonctionnaires, la santé, le logement, l'éducation, etc., déjà bien entamés par les gouvernements précédents dont celui de Hollande) ont certainement joué dans l'échec électoral de Fillon. Certes, une partie de ceux qui ont rejeté ce programme se sont laissés abuser par l'étiquette fallacieuse de "ni droite ni gauche" de Macron, dont le projet n'est guère différent, mais le mitraillage médiatique unanime en faveur de celui-ci n'y a pas été pour rien, tout comme l'absence de candidat unique de la "vraie gauche".

Allons-nous avoir droit désormais à des reportages du même acabit sur cet autre naufrage qui a caractérisé cette élection présidentielle, celui de cette "vraie gauche"? Va-t-on nous expliquer quelles stratégies individuelles ont abouti à ces candidatures multiples qui consistaient à se faire ensemble hara-kiri, alors que la situation historique ouverte par l' "affaire Fillon" offrait une opportunité exceptionnelle, qui ne se renouvellera pas de sitôt, pour l'accès au pouvoir de cette "vraie gauche"? Une situation inespérée, après le naufrage de la présidence Hollande qui ouvrait un boulevard à la "droite", dans ce pays qui, non content d'être la "fille aînée de l'Eglise" depuis des siècles, a également été plus récemment, mais pendant un long siècle, la "fille aînée du stalinisme"? Suffira-t-il de dire que les candidatures suicidaires des "trois petits cochons" (voir https://blogs.mediapart.fr/alaindubois/blog/230417/merci-aux-trois-petits-cochons) contre Mélenchon, et le fait que celui-ci n'ait manifestement pas "tout fait" pour l'empêcher ou en tout cas n'y soit pas parvenu, s'explique uniquement par des egos surdimensionnés et des ambitions de pouvoir?

Le problème avec cette approche de l'analyse politique c'est que, en donnant la parole à de nombreux intervenants pour détailler les maoeuvres de couloirs et les anecdotes, elle donne une impression d'objectivité et d'exhaustivité, en se gardant bien de parler de politique, c'est-à-dire des enjeux réels des évènements en question. Ce n'est pas avec une telle approche que "le peuple" fera son éducation politique et s'armera pour faire face aux défis sans précédents qui s'offrent à notre pays comme à l'ensemble de l'humanité dans les années et décennies à venir.

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