Cher Philippe Torreton

Vos billets moralisateurs ignorent le rejet massif du PS par nos concitoyens, après un quinquennat de trahisons et d'emploi répété du 49-3 pour faire passer des mesures rejetées par la majorité de la population, et pour finir pour faire passer le FN au second tour au détriment de Mélenchon. Il est trop tard pour le regretter, mais de grâce n'en rejetez pas la responsabilité sur les électeurs.

Nous vous aimons bien, Philipe Torreton. Ou plutôt, devrions-nous dire, nous vous aimions bien? Il n’y en a pas tant, parmi les acteurs français, qui jouent des rôles “engagés”, et qui s’investissent eux-mêmes clairement pour défendre des idées “de gauche”. Mais il ne suffit pas de jouer Jean Jaurès au cinéma pour être soi-même Jean Jaurès, et pour pouvoir parler au nom des travailleurs et du “peuple de gauche”.

 Donc, après avoir appelé au “Oui” au référendum sur les traités européens, contre la majorité des français mais avec les appareils politiques de “gauche” comme de droite, après avoir renvoyé dos à dos Hamon et Mélenchon pour l’échec du premier tour, voilà que, dans un magazine dit “de gauche”, vous vous adressez aux lycéens pour leur dire que toute autre attitude que le vote Macron au deuxième tour est “se tromper de combat”, et donc ostraciser et culpabiliser ceux qui voteront blanc ou nul ou s’abstiendront. Vous vous faites le premier chantre d’une propagande de la peur qui a tant profité au FN depuis des décennies. Vous nous étiez plus sympathique quand vous offriez un livre de Jean Giono à Jean-Luc Mélenchon et discutiez fraternellement avec lui, au grand dam du présentateur de l’émission qui vous avait faire venir précisément pour le contraire, pour attaquer et discréditer celui-ci.

 Vous vous rangez parmi tous les commentateurs, conseilleurs et “experts” qui nous appellent à chaque élection à “faire barrage au FN”. Mais, parmi eux, nul ne se demande pourquoi le FN progresse régulièrement dans les élections, et plus grave, dans l’opinion d’une partie du peuple de France, notamment de la classe ouvrière, dont les intérêts sont pourtant aux antipodes de l'idéologie moyennâgeuse, raciste, xénophobe, de ce parti, dont la logique est de mener à la chasse aux “métèques” et à l’isolement politique, idéologique et social du peuple de France.

 Comme toujours en politique, le FN ne progresse pas pour des raisons idéologiques (l’adhésion à ses “thèses” fumeuses) mais pour des raisons matérielles. Depuis 35 ans, les gouvernements successifs de notre pays, qu’ils se proclament “de droite” ou “de gauche”, ont mené avec persévérance une politique de “rigueur économique”, de saccage social, de dérégulation tous azimuts, d’attaques contre la fonction publique et d’acquiescement aux demandes de plus en plus violentes du patronat et des “sphères financières” (c’est-à-dire des nantis oisifs spéculateurs) qui ont entraîné chômage, paupérisation, exode rural, exclusion et apartheid économique, médical et scolaire dans de nombreux quartiers, villes et régions, avec la drogue, la délinquance et la violence qui en découlent, nourris par une profonde désespérance dans une proportion toujours croissante de la population, et se traduisant entre autres par un rejet absolu bien compréhensible de la politique et des politiciens quels qu’ils soient. Est-ce un gouvernement de droite qui a promulgué la Loi Macron-ubérisation et la Loi Travail qui a mis des millions de travailleurs, chômeurs et démocrates dans la rue, et qui s’est appuyé pour ce faire sur le 49-3? Est-ce un gouvernement du FN qui a proposé la “déchéance de nationalité”, qui fait la guerre en Afrique et en Asie, qui organise chaque jour et chaque nuit la chasse policière aux migrants dans la région de Calais pour les empêcher de se nourrir et de dormir?

 Faire barrage au FN? Mais cela n’est pas possible si l’on ne se préoccupe du problème que de temps en temps, lors des élections! C’est la politique même qui a été menée par tous les gouvernements, et avant tout ceux “de gauche’ (car il n’y avait certes rien d’autre à attendre de ceux affichés “de droite”), y compris et depuis Mitterrand, qui a permis à ce parti xénophobe et antirépublicain de se développer. Les principales attaques de ces gouvernements “socialistes” contre les droits et les conditions de vie auraient eu bien plus de mal à passer sous des gouvernements “de droite”: elles auraient suscité des mouvements de protestation et de résistance bien plus puissants que face à des gouvernements que pendant un long moment les travailleurs et le peuple continuèrent à considérer comme “les leurs”. Mais ce genre de trahison ne peut fonctionner qu’un certain temps. On ne peut pas faire prendre infiniment des vessies pour des lanternes. Peu à peu s’est développée dans le pays l’idée que, tout d’abord le PS ne résoudrait pas les problèmes, puis ensuite qu’il était en fait lui-même “le problème, et pas la solution”.

 Quand vous appeliez à l’union entre Hamon et Mélenchon avant le premier tour, à la question “Qui doit partir et au profit de qui?”, vous répondiez: “Je ne sais pas, et ce n’est pas mon problème. Ce n’est pas au peuple de gauche de savoir qui doit se retirer.” C’est un peu court, jeune homme, comme aurait dit un certain Cyrano que vous connaissez bien.

 Les électeurs de la “primaire de la gauche” n’ont pas voté pour Hamon. Ils ont avant tout voté pour dégager Valls, incarnation de cette “gauche libérale” que le pays tout entier vomit. Et parmi les adversaires de celui-ci, ils ont voté pour celui qui leur semblait le plus représenter la “vraie gauche” (qui n’est “extrême” que pour ceux qui l’ont abandonnée). L’appareil du PS ne s’ y est pas trompé, qui a bafoué tous ses engagements et a immédiatement lâché celui-ci. Hamon en a-t-il tiré les leçons? S’est-il détaché du PS pour se présenter en simple vainqueur de la primaire mais indépendant de l’appareil du PS? Que nenni. En continuité avec sa politique précédente de “frondeur” dont la hardiesse n’alla jamais au-delà de l’abstention face à la politique de Hollande, il a voulu marier l’eau et le feu, rester arrimé au PS et se prétendre à la fois continuateur des idées historiques de “la gauche” que le PS a trahies depuis bien longtemps. Dans ces conditions, il ne fallait pas être grand clerc pour prévoir sa Bérézina électorale. Mettre son échec sur le dos de “la trahison de Le Drian” est tout simplement puéril et ridicule. La vérité c’est que la gauche institutionnelle, la gauche “de gouvernement”, craint bien moins le FN, qu’elle a contribué à faire croître, que le Grand Méchant Loup Mélenchon, au couteau entre les dents.

 Renvoyer dos à dos Hamon et Mélenchon pour expliquer la défaite du premier tour est malhonnête et aveugle. Dire que l’un ou l’autre aurait dû se retirer, sans choisir entre eux, est irresponsable. La politique a une dynamique et une dialectique, ce n’est pas un monde figé dans lequel on additionne les chiffres et masturbe des statistiques de sondages. Il est bien évident que la situation n’avait rien de symétrique. Si Mélenchon s’était retiré, seule une maigre proportion des Insoumis, profondément désespérés par un tel abandon après des mois de construction de leur mouvement, se seraient reportés sur un Hamon s’appuyant encore sur le PS, alors qu’à l’inverse seuls les soutiens de Hamon encore étroitement liés à l’appareil du PS en pleine décomposition auraient refusé de soutenir Mélenchon. Avec le retrait de Hamon, Mélenchon aurait pu être au second tour, mais l’inverse n’aurait certainement pas eu lieu.

 Il s’en est fallu d’un cheveu pour que, le 23 avril 2017, profitant du discrédit inégalé du PS à la fin du quinquennat Hollande, Mélenchon n'accède au deuxième tour des présidentielles, ouvrant la voie à sa possible élection et à la création du premier gouvernement réellement de gauche du pays depuis plus d’un demi-siècle, susceptible de renouer avec l’action du Conseil National de la Résistance en 1945-1946. Seule l’action efficace des Trois Petits Cochons Hamon, Poutou et Arthaud a pu encore jouer in extremis le rôle de rempart de protection de l’ancien monde en barrant la route au Grand Méchant Loup. De la part de ses trois-là, ne pas se retirer à la veille du premier tour a été une preuve d’immaturité et d’irresponsabilité. Il y avait une logique dans l’attitude de Hollande sortant de sa réserve pour tenter d’effrayer les électeurs qui envisageaient de voter Mélenchon: faire passer Le Pen à sa place et ainsi permettre l’élection de Macron. Mais quelle logique chez Hamon, si ce n’est celle de “ni ronger ni laisser ronger”: puisque je ne pourrai pas avoir le jouet, je préfère le casser. Et quant aux deux autres Petits Cochons, qui clamaient haut et fort qu’ils ne s’étaient présentés que pour bénéficier d’une tribune mais n’avaient aucune ambition électorale, ils ont montré qu’en fait ils considéraient qu’il n’y a pas de différence entre l’élection de Mélenchon et celle de Macron ou de Le Pen, ce qui pour des “révolutionnaires”, “trotskystes” ou “ex-trotskystes”, montre une grande inculture et inconscience politique.

 Pour le deuxième tour, quelles que soient les arguties des uns et des autres, entre le vote Macron, le vote blanc, le vote nul ou l’abstention il n’y a pas de bonne solution. Nous sommes tous collectivement et individuellement paralysés. La catastrophe a eu lieu au premier tour. Bien évidemment, étant donné le pilonnage auquel les citoyens sont soumis depuis deux semaines, avec l’argument de la peur et les injonctions à voter venant même des supérieurs hiérarchiques (comme par exemple certains présidents d’universités) vis à vis de leurs subordonnés, qui rappellent furieusement les époques hitlérienne et stalinienne (et qui nourrissent le sentiment de manipulation de la politique par des “élites” auto-proclamées), Macron sera élu. Peu importe en fait qu’il le soit avec 51 ou 80 % des votes exprimés. Peu importe qu’il puisse ou non “s’en prévaloir” pour prétendre avoir une légitimité. Dans la Ve République, tout ceci est de peu d’importance: ce qui compte c’est le pouvoir, qui s’appuie sur une Constitution ad hoc profondément réactionnaire. Une fois élu, Macron mettra en oeuvre et pour cinq ans une politique qui, en paupérisant, fragilisant, marginalisant de plus en plus les plus pauvres et faibles, préparera l’élection de Le Pen entre 2022, mais cette fois-ci peut-être dès le premier tour.

 Dès le soir des résultats du premier tour, les médiocrates et les moralisateurs de tous poils ont concentré leurs attaques, non pas sur ceux qui avaient permis la catastrophe, mais sur Mélenchon qui n’appelait pas immédiatement, le petit doigt sur la couture du pantalon, à voter Macron. Leur but était simple. Ils avaient senti le vent du boulet, ils avaient eu la trouille de leur vie dans les derniers jours précédant le vote. Plus important que “faire barrage au FN”, il était urgent pour eux de briser la logique du puissant mouvement populaire qui avait porté les Insoumis aux portes de deuxième tour, de manière à ce qu’ils ne puissent constituer une force importante aux législatives et par la suite – et ainsi à laisser un espace pour une hypothétique énième “reconstruction ” du PS afin de tenter de nouveau une “alternance” en 2022 et continuer comme d’habitude. La position de Mélenchon, outre qu’elle a constitué un cas exceptionnel de respect de la parole donnée aux militants et de la démocratie interne de son mouvement en organisant une consultation interne, avait sa logique: ne pas diviser les Insoumis en deux camps, les “pessimistes” qui voteraient Macron en se bouchant le nez et les “optimistes” qui voteraient blanc ou nul ou s’abstiendraient – ceci pour que les Insoumis constituent une force unie aux législatives. Kolossale finesse certes, mais peut-être un peu au-dessus de ce que peuvent saisir intuitivement des gens qui s’appuient principalement pour se forger une opinion en politique sur le 20 heures, ses micro-trottoirs soigneusement sélectionnés et ses pseudo-confrontations de points de vue où “chacun se fera son idée”. Il est difficile de prévoir si cette logique sera comprise par la majorité des électeurs de Mélenchon du premier tour ou si les calomnies permanentes des médias et des “beaux esprits” de tous acabits l’emporteront. Mais en définitive cela n’aura une importance que très relative. Car, une fois de plus, le mal est fait. Quelle que soit la composition de l’Assemblée Nationale, comme d’habitude ce n’est pas elle qui gouvernera, c’est Macron et le gouvernement qu’il aura nommé. C’est la logique de la monarchie présidentielle de la Ve République, qui ne pourra prendre fin qu’en passant à la VIe.

 Cela signifie-t-il qu’il faille se résigner? Certes non, mais la solution ne sera pas électorale. Dans les 5 ans qui viennent, c’est dans la rue, dans les entreprises, sur les lieux de travail, en d’autres termes sur le terrain de la lutte des classes, que le combat pourra continuer. Pour l’instant la “gauche” (incluant cette fois-ci les Insoumis eux-mêmes) refuse de faire appel aux méthodes de la lutte des classes. Refuser de le faire, refuser même de désigner la lutte des classes comme étant le cadre de tous les problèmes et de tous les combats, ne peut mener qu’à l’échec. Face à la Loi Travail, qui mobilisait contre elle une écrasante majorité de la population, nul, à part quelques groupuscules, ne s’est battu pour organiser la Grève Générale qui aurait pu empêcher sa promulgation. On s’est contenté, selon une méthode de découragement programmé des masses appliquée avec persévérance par les staliniens et les directions syndicales pendant des décennies, de faire défiler les gens par milliers dans la rue tout en sachant que cette action seule serait vouée à l’échec, et de préparer le vote parlementaire avant qu’il ne soit court-circuité par le 49-3. Et de promettre que, une fois élu, on abrogerait la Loi. Mais maintenant que ce sont d’autres qui seront élus, on fait quoi? On promet cette abrogation pour dans 5, 10, 15 ans? En fait on est mal, on est très très mal. Face à ce deuxième tour “pestitenciel”, nul n’a non plus organisé un vrai boycott actif ou un vote blanc ou nul massif (par exemple avec des bulletins portant tous la même mention) qui auraient pu considérablement réduire le nombre des suffrages exprimés. Les français sont tous tellement “attachés à l’élection du Président au suffrage universel”, n’est-ce pas?

 Les années qui viennent seront-elles celles de la réapparition des méthodes de la lutte des classes en politique? Qu’en pensez-vous, Philippe Torreton? Vous vous souvenez de ce que cela veut dire?

 

Alain Dubois

5 mai 2017

 

 

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