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Billet de blog 5 déc. 2015

Le vocabulaire comme arme. 2. Démocratie ou démolalie?

L’exigence de démocratie qui s’exprime de plus en plus dans notre société malade le fait souvent sous une forme insuffisante et dévoyée: celle d’une demande de plus de débats (liberté d'expression) et de transparence (droit à l’information). Or le terme de démocratie désigne le pouvoir du peuple. C'est cette exigence de pouvoir qui doit être mise en avant, au-delà de celle de liberté d'expression.

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Cause toujours tu m’intéresses!

 La plaisanterie est connue: il y a deux manières pour un dictateur de s’adresser à son peuple. La manière dure: “la ferme!”. Et la manière douce: “cause toujours, tu m’intéresses!”. La seconde est bien préférable, tant que le peuple se contente de causer et ne se mêle pas réellement de la marche de la société: elle réduit les conflits et les risques pour le pouvoir d’être, non seulement ‘critiqué’ mais encore combattu par le peuple.

 Il y a longtemps que les gouvernements ont compris que la deuxième manière est plus économique et plus sûre. En mai 68, tandis que certains se battaient en vain pour tenter de centraliser la grève générale de 10 millions de travailleurs en constituant un comité national de grève qui aurait pu prétendre à la prise du pouvoir, la nébuleuse des ‘gauchistes’ et ‘anarchistes’ qui est restée attachée, dans la mémoire collective, à cette période révolutionnaire de l’histoire de notre pays, s’opposait à ce mot d’ordre ‘utopiste’ pour se réfugier dans la ‘contestation’, ludique et festive de préférence. Plus près de nous, l’engouement organisé par les médias pour la formule indigente “indignez-vous” souligne de nouveau cette tolérance du pouvoir pour la ‘critique’, tant qu’elle ne se traduit pas par une mobilisation concrète pour son renversement.

 On n’a jamais autant parlé de démocratie qu’à notre époque. La démocratie, on en trouve à toutes les sauces: ‘directe’, ‘participative’, ‘locale’, ‘de quartier’, ‘de proximité’, ‘d’entreprise’, etc. Elle est toujours, bien entendu, ‘citoyenne’, et implique la fameuse ‘société civile’ (une autre formule pour ‘la France d’en-bas’, non?). Elle se traduit par des ‘réunions d’information’, des ‘débats citoyens’, voire des ‘référendums d’initiative populaire’ locaux. Cause toujours, tu m’intéresses: tant que ces démarches se situent dans la ‘réflexion collective’, l’invention et la proposition de ‘solutions alternatives’, concernant les problèmes sociaux, économiques, environnementaux ou autres, elles ne menacent pas réellement l’État, dont les représentants peuvent continuer tranquillement à décider, légiférer, gouverner. Ces débats publics ont l’avantage, surtout en période de conflits sociaux importants, de ‘soulever le couvercle’ pour ‘lâcher un peu de vapeur’ et de permettre à la souffrance, au mécontentement et à la révolte de s’exprimer sans menacer réellement le pouvoir. Il y a même un grand avantage à cette organisation de débats contradictoires: c’est que, en mêlant et confrontant des ‘citoyens’ indifférenciés, sans caractérisation de classes sociales, et donc porteurs d’intérêts matériels distincts sinon contradictoires, de tels débats sombrent bien souvent dans l’affrontement entre conceptions diamétralement opposées concernant les problèmes soulevés, confortant en fin de compte le découragement et l’impression d’impuissance face au pouvoir de l’État, qui, lui, sait en général bien où sont les intérêts de la classe qu’il représente et qu’il sert. En tout cas, les soi-disant ‘élites’ (terme méprisant qui suggère à tort une ‘supériorité’ de leurs membres vis à vis de leurs ‘sujets’) qui détiennent ce pouvoir préfèrent de loin ces débats ‘populaires’ stériles aux véritables actions organisées sur une base de classe claire, et notamment à leur ennemi le plus redouté, la grève générale illimitée, reconductible sur décision démocratique de la base et non pas des directions syndicales ou politiques, susceptible de se poursuivre jusqu’à la satisfaction des revendications.

 Bien entendu, la forme la plus répandue aujourd’hui de cette fameuse ‘démocratie’ illusoire qui consiste à parler dans le vide, et souvent sans écouter l’interlocuteur, est dans le cadre des ‘réseaux sociaux’. Il serait intéressant de disposer d’estimations de la proportion de leur temps et de leur énergie que les ‘citoyens’ consacrent aujourd’hui à ces activités, menées bien souvent avec le pouce, et qui se rapprochent souvent plutôt, bien que cet organe ne soit pas le plus approprié pour ce faire, de pratiques masturbatoires que de réelles activités de communication. Il s’agit avant tout de ‘se faire plaisir’. Certes, quand on se penche sur ces billets et leurs commentaires, il y a souvent de quoi être atterré quant au niveau des débats. Mais, à travers les blogs et forums de discussion divers, c’est au quart d’heure de célébrité d’Andy Warhol que chacun peut prétendre à peu de frais. Que ce soit sur Facebook ou sur Mediapart, chacun peut désormais ‘s’exprimer’ en toute liberté pendant quelques minutes (comme je le fais ici même), avant que son message soit rejeté dans l’ombre par la mise en ligne des suivants.

Démocratie et pouvoir

 On peut certes être moins caricatural et plus optimiste quant à la capacité collective de certains groupes à s’organiser, réfléchir et débattre réellement. Grâce à l’empathie et à la dialectique du débat, l’intelligence, la culture et la compétence d’un groupe composé de membres sincères et honnêtes peuvent être bien supérieures à celle de chacun de ces membres. Mais quand bien même d’authentiques structures de débat constructif entre ‘citoyens’ pourraient être mises en place, telles par exemple que les ‘conventions de citoyens’ prônées par Jacques Testart dans son livre L’humanitude au pouvoir (Seuil, 2015), qui devraient permettre à des citoyens indépendants, tirés au sort, et éclairés par une formation approfondie et contradictoire, de prendre des décisions rationnelles au service du ‘bien commun’, il resterait encore beaucoup de chemin entre la coupe (les propositions émanant de telles structures) et les lèvres (leur transcription concrète en termes législatifs, juridiques, administratifs ou autres): cette distance est celle de l’organisation réelle de notre société, dans laquelle les organes de décision sont totalement indépendants de tels organes de réflexion, débat et proposition. La question posée est tout simplement celle du pouvoir.

 Prenons l’exemple du ‘problème du climat’ qui, alors que certains scientifiques s’en inquiètent depuis un siècle dans l’indifférence générale, a soudainement surgi au devant de la scène médiatique (en attendant d’être repoussé dans l’ombre dans quelque temps quand notre société du spectacle se sera entichée d’un autre sujet): de nombreux acteurs de la ‘société civile’ réfléchissent aux ‘solutions’ les plus diverses à cette menace effectivement considérable pour les écosystèmes et les sociétés humaines (et non pas pour ‘la planète’, qui continuera sans état d’âme sa course absurde dans l’espace quand toute vie en aura disparu). A part une question absolument fondamentale mais taboue, à savoir la nécessité de bloquer au plus vite l’emballement démographique de l’humanité, toutes les solutions à cette menace sont discutées, de la ‘décroissance’ chère au Club de Rome à la géo-ingéniérie porteuse de catastrophes potentielles plus graves, s’il est possible, que le ‘réchauffement climatique’. Les ONG et militants impliqués dans une ‘COP 21 alternative’ rivalisent d’imagination et de propositions. Sauf que le bât blesse quelque part: il ne suffit pas de discuter, le plus ‘démocratiquement’ possible, des ‘solutions’ à cette grave menace, il faut en plus un bras armé pour les transformer en réalité. Car il n’est un mystère pour personne que le principal responsable de celle-ci est le système économico-politico-social qui dirige nos sociétés, le capitalisme mondialisé, le système impérialiste pourrissant du début du 21e siècle, qui ne bougera pas ‘de lui-même’ un petit doigt pour modifier son mode de fonctionnement – comme c’était prévisible bien avant le Bourget et y trouve ces jours-ci sa confirmation. Tant que l’on ne se donne pas comme objectif de renverser ce système, d’exproprier les banques, les actionnaires, les grandes entreprises et les latifundia, de mettre fin au système boursier, en bref de mettre en place un autre système de gouvernance politico-économique du monde, toutes ces grandes discussions et propositions ‘démocratiques’ seront aussi efficaces que de pisser dans un violon. Se concentrer sur la discussion abstraite de ‘solutions’ qui ne seront pas appliquées tant que ce système est en place constitue en fait largement un dévoiement de temps et d’énergie, et ne peut être porteur que de désillusions, découragement et démobilisation.

Démocratie, le pouvoir du peuple

 Le mot ‘démocratie’ provient des termes grecs δῆμος (dêmos), qui signifie ‘peuple’ et κράτος (kratos) qui signifie ‘force, pouvoir’. Il désigne étymologiquement un mode de gouvernance de la société, où les décisions sont prises par le peuple. Le terme en soi ne lève pas l’ambiguïté entre plusieurs manières dont ce pouvoir peut s’exercer: soit directement, à chaque niveau de l’organisation sociale, soit à travers des délégués temporaires et en permanence révocables (en fonction de la manière dont ils ont respecté le mandat confié par le peuple), soit encore par des élus pour une durée donnée et sans mandat clair et contraignant. Quoi qu’il en soit, ce qui est au centre de la notion de démocratie, c’est la notion de pouvoir, et plus exactement de pouvoir de l’ensemble du peuple.

 Or le terme ‘démocratie’ est maintenant le plus souvent employé dans un sens dévoyé: soit celui de ‘débat libre’ soit celui de ‘transparence de l’information’, soit les deux. Certes, ces deux éléments font partie du socle indispensable de toute ‘société démocratique’: la possibilité imprescriptible de débat libre, non censuré ou auto-censuré, entre les citoyens constitue la ‘liberté d’expression’ et la transparence de l’information est un droit des citoyens indispensable pour leur permettre de se forger des opinions et éventuellement de prendre des décisions éclairées. Ce ne sont pas du reste les seuls droits inaliénables de toute société démocratique: il faut y ajouter la liberté de conscience, la liberté de réunion, le droit de grève et de manifestation, diverses caractéristiques de l’organisation sociale comme l’indépendance des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), en bref les diverses dispositions légales qui garantissent l’existence d’un ‘État de droit’. Mais toutes ces caractéristiques ne suffisent pas à faire d’une société une société démocratique: il faut y ajouter le fait que les décisions principales y sont prises collectivement, après information et débat, par l’ensemble des citoyens.

La 5e République

 On entend souvent caractériser la société française contemporaine comme une société ‘démocratique’, mais cette formulation est hautement sujette à caution. En France, depuis le putsch de De Gaulle en 1958, nous sommes soumis à la Constitution bonapartiste de la 5e République, qui comporte bon nombre de dispositions non-démocratiques, comme le fameux article 49-3 ou le fait qu’un certain nombre de décisions fondamentales, qui ne relèvent pas de la simple ‘gestion des affaires courantes’, peuvent être prises par le président sans avoir à être soumises au vote du parlement. Dans ce régime, ce dernier mérite largement, du fait de la limitation drastique de ses domaines de compétence (souvent réduits à un rôle de lieu de ‘débat’ – ou plus exactement d’invectives – plus que de décisions réelles), la caractérisation de parlement-croupion. C’est pourquoi, avant d’être élu lui-même à cette fonction, et d’y faire usage de ces pouvoirs ‘régaliens’, Mitterrand avait qualifié la 5e République de “coup d’État permanent”. Rien n’a changé depuis lors, et, tandis même que se développe en France depuis des années un mouvement en faveur d’une Assemblée Constituante pour une nouvelle République plus ‘démocratique’, voilà qu’à l’ombre des attentats abjects de janvier et novembre 2015 on nous annonce des changements constitutionnels allant dans le sens inverse, celui d’un pouvoir encore plus déconnecté de toute représentation parlementaire élue (ou plutôt ‘cooptée’ par ses pairs de classe dans le cas du Sénat). Une aubaine future pour un éventuel président ‘fasciste’ que, poussée par le désespoir et l’absence de perspectives offertes par ‘la gauche’, l’abstention populaire massive, quand ce n’est pas un vote aveuglé par le désespoir et la colère, pourrait bien rendre possible à moyen ou même à court terme.

 Démocratique, la 5e République? Comment expliquer alors que des décisions cruciales comme, pour ne prendre que trois exemples, celle de se doter d’une ‘force de frappe’ atomique, celle de créer un parc de centrales nucléaires dites ‘civiles’ (quoiqu’étroitement liées au nucléaire militaire) ou celle d’engager notre pays dans des conflits armés en Afrique ou en Asie, aient pu être prises par l’exécutif sans qu’à aucun moment le peuple ait eu la possibilité de s’exprimer à leur sujet à l’issue de débats publics libres où les informations et tous les points de vue auraient pu être portés à la connaissance de tous? Cette semaine, même en Angleterre et en Allemagne, pays dont les Constitutions n’ont pourtant rien de ‘révolutionnaires’, il a fallu en passer formellement par la case ‘parlement’ pour autoriser l’entrée en guerre en Syrie.

Démocratie ou démolalie?

 Tantque les exigences de ‘démocratie’ exprimées par la ‘société civile’ se limiteront à des demandes d’information et débats, le pouvoir de cette ‘république’ pourra dormir sur ses deux oreilles. Ces revendications ne sont pas des demandes de démocratie, c’est-à-dire de pouvoir du peuple, mais de simples demandes de liberté d’expression, certes indispensable mais insuffisante pour pouvoir caractériser une société comme démocratique. Un terme plus adéquat que celui de ‘démocratie’ pourrait désigner cette revendication: il s’agit d’une demande de ‘démolalie’, du Grec δῆμος (dêmos), ‘peuple’ et λαλέω (laleô), ‘je babille, je bavarde, je parle’. Laissez-nous babiller en paix, dans des ‘débats contradictoires’, des ‘conférences ouvertes’, des réunions conviviales et festives ouvertes à tous, et surtout sur les réseaux sociaux, mais n’ayez crainte, nous n’allons pas nous mobiliser par millions sur des bases de classe claires (les exploités contre les exploiteurs, les travailleurs contre l’oligarchie financière qui dirige, par institutions et personnes interposées, notre société), pour vous arracher le pouvoir. Ce qui ne peut que susciter la réponse bienveillante: “Cause toujours, tu m’intéresses!”.

 Et ceci en attendant que, poussées à bout par le désespoir et les désillusions suscitées par les trahisons successives de la ‘gauche institutionnelle’, comme par l’incapacité chronique, propre à notre pays (tandis que des géométries différentes se sont dessinées en Grèce et en Espagne, et semblent vouloir se dessiner au Portugal, et même en Angleterre et en Allemagne), de la ‘gauche radicale’ à dépasser son émiettement sectaire et à construire une organisation de masse, la ‘démocratie’ ne finisse par confier le pouvoir à ceux qui auront pour objectif non avoué mais réel de briser toutes les organisations ouvrières et démocratiques et de s’adresser au ‘peuple’ avec une formule plus radicale, celle dont rêvent le capital financier et ses laquais: ‘la ferme!

 Les leçons non digérées du passé

 A cet égard, la lecture de la remarquable anthologie de Léon Trotsky publiée cette année par les éditions Syllepse sous le titre Contre le fascisme devrait donner à réfléchir à tous ceux qui se demandent comment faire pour nous éviter ce funeste avenir. La stratégie du ‘front républicain’ soutenue aujourd’hui par une partie de la ‘gauche’ rappelle étrangement celle de l’‘antifascisme’ sans limite de classes des années 30, à l’époque du stalinisme triomphant et de son ombre portée des ‘fronts populaires’: cette stratégie catastrophique avait abouti à la prise de pouvoir par Hitler en Allemagne, à l’échec du mouvement révolutionnaire de 36 en France, à la victoire de Franco en Espagne, et enfin au déclenchement de la deuxième guerre mondiale avec ses cortèges de massacres et de destructions effroyables, et dont les conséquences délétères sur toute la civilisation humaine ne sont pas près de cesser de se faire sentir. Malheureusement pour les bisounours de la politique, il n’existe pas de solution ‘à bas prix’ à ce problème: ce n’est qu’en mobilisant massivement les exploités contre le pouvoir actuel et pour la satisfaction de leur revendications (emploi, salaires, logement, éducation, santé, environnement, culture, etc.) que l’on pourrait faire reculer cette menace, et non pas en faisant l’inverse, en se rapprochant de plus en plus, comme pour les ‘amadouer’, des exigences sécuritaires, communautaristes, nationalistes, racistes, sexistes et obscurantistes de ces porteurs de haine, d’exclusion et de mort...

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