La Grève: espoirs et illusions

La Grève Générale, plus que les manifestations, est l’arme la plus puissante des exploités pour faire reculer le pouvoir dans la mise en œuvre de ses plans de destruction des acquis sociaux. Pour être victorieux, les travailleurs doivent se doter de Comités de Grèves élus et révocables, et ne pas se contenter de s’en remettre à ceux, fussent-ils les syndicats, qui prétendent parler en leur nom.

Le navire du capitalisme prend eau de toutes parts: crises économiques, environnementales, politiques, mouvements pré-révolutionnaires sur tous les continents, répression accrue dans tous les pays où le peuple commence à redresser la tête, etc. Il prend eau de toutes parts mais il ne s’effondrera pas tout seul. Depuis le début du 20e siècle, il en a surmonté des crises, et des périodes où il prenait eau de toutes parts. Pour ce faire, il a eu recours aux méthodes les plus expéditives, comme les dizaines de millions de morts des deux guerres mondiales et des camps nazis et staliniens (car en définitive, le stalinisme et le goulag n’ont rien à voir avec le mouvement ouvrier et sont aussi les rejetons de la crise du capitalisme). Il l’a fait et il le fera encore, et même cent fois pire, pour se survivre, dès que les conditions historiques le lui permettront.

Cela gronde dans le monde entier, mais cela ne suffira pas. Comme l’ont montré parmi bien d’autres les ‘révolutions arabes’, la tragédie de la ‘révolution Syriza par les urnes’ en Grèce ou les échecs d’Allende, de Lula, Chávez, Morales ou des sandinistes en Amérique latine, il ne suffit pas que le peuple veuille se libérer du capitalisme et de ses dictateurs contrôlés par la CIA, le FMI, l’OTAN et la Communauté Européenne, il ne suffit pas qu’il les expulse par la grande porte: ils reviennent immédiatement par la fenêtre. Qu’est-ce qui manque pour y parvenir? Cela tient en peu de mots: une direction révolutionnaire, des partis nationaux et une internationale authentiquement révolutionnaires. Authentiquement révolutionnaires, c’est-à-dire nettoyés des restes des membres faillis du mouvement ouvrier, de ceux qui l’ont trahi et amené à sa faiblesse organisationnelle actuelle, les socio-démocrates, les staliniens et même les anarchistes et autres gauchistes. Même faillies et vomies par les travailleurs, ces organisations peuvent continuer à porter des coups sérieux à ces derniers, notamment en empêchant l’émergence d’une alternative au sein du mouvement ouvrier, comme l’a démontré de manière presque pure l’abjecte opération Hamon lors de la dernière présidentielle, dont l’unique objectif était d’empêcher la présence de Mélenchon au second tour.

Non, le capitalisme ne s’effondrera pas de lui-même, il faudra l’abattre, et cela ne pourra se faire sans âpres combats, politiques dans un premier temps. Les supplétifs du capitalisme, ceux qu’effraie au-delà de tout la perspective de sa destruction sous prétexte qu’après ce serait ‘pire’, en brandissant constamment la menace du retour du stalinisme comme si c’était la seule alternative possible au capitalisme pourrissant, sont les premiers à proposer des ‘solutions’ à la crise sans précédent de l’humanité, solutions qui ont toutes en commun de préserver le système en place mais de l’‘améliorer’, comme si c’était possible. Ce sont les ‘écologistes’ qui prônent un capitalisme vert utopique, les ‘mouvements citoyens’ qui veulent améliorer la ‘démocratie’ capitaliste, les ‘économistes alternatifs’ qui prônent une meilleure gouvernance de l’économie capitaliste, etc., bref il y en a dans tous les domaines. Ce sont des supplétifs du capitalisme, de bons petits caporaux (pas même lieutenants), mais ils ne laisseront pas de trace dans l’histoire.

Ainsi donc, le 5 décembre un mouvement massif des exploités contre les exploiteurs s’est mis en marche. Les participants aux manifs, aux AGs, aux grèves, sont enthousiastes. Beaucoup de monde, et puis cette fois les syndicats sont avec nous. On en vient même à réécrire l’histoire, avec l’aide bienveillante des médias et du gouvernement lui-même: ce seraient les syndicats qui auraient été à la base de tout cela. C’est oublier un peu vite les gilets jaunes et la pression croissante des travailleurs pour une ‘convergence des luttes’ pleine d’espoirs mais aussi d’illusions. Alors on nous annonce que les syndicats vont aller ‘négocier’ avec ce gouvernement, comme si c’était possible. Or il est difficile de ne pas comprendre que ce que veulent avant tout aujourd’hui les syndicats c’est de ‘reprendre du poil de la bête’, de recruter, d’augmenter les cotisations (sur lesquelles reposent les salaires des permanents) et d’améliorer leur contrôle des travailleurs. Pour ce faire il peut être utile de ressortir le mythe de la division des syndicats entre ‘réformistes’ et ‘révolutionnaires’, comme s’il restait possible, à notre époque de crise profonde du système, de le ‘réformer’ en quoi que ce soit, sinon sous la forme de contre-réformes, et comme s’il existait aujourd’hui des centrales syndicales souhaitant la chute du gouvernement et le début d’un réel processus révolutionnaire. Certes la CFDT, syndicat d’origine chrétienne, est un syndicat affiché de collaboration de classe, mais les autres centrales, au moins au niveau national, sont-elles pour autant des syndicats de lutte des classes? N’acceptent-elles pas toutes le qualificatif de ‘partenaires sociaux’ avec les représentants du patronat et des actionnaires, et proposent-elles de le remplacer par celui plus adéquat d’‘adversaires sociaux’?

Eduqués par des décennies d’attaques de plus en plus frontales et radicales de leurs droits, de leurs conditions de travail, de rémunération, de taxation, de santé, d’éducation, les manifestants et les grévistes l’ont bien compris: ils ne s’embarrassent pas de fioritures, ils demandent le retrait pur et simple du projet sur les retraites. Ils ne demandent pas de négociations pour ‘améliorer’ celui-ci. Mais, s’ils veulent aboutir à ce retrait pur et simple, il va falloir qu’ils s’en donnent eux-mêmes les moyens, car personne ne le fera à leur place. Ce ne sont pas les manifestations qui pourront y aboutir. Les années qui précèdent, comme toute l’histoire du siècle précédent, l’ont amplement démontré: les manifestations, même les plus massives et les plus déterminées, et même sans ‘casseurs’ spontanés ou stipendiés, ne permettent pas d’aboutir au retrait de projets réactionnaires réellement importants pour les capitalistes (même si elles peuvent le faire sur des questions ‘sociétales’ qui ne touchent pas au coeur du système) si elles ne sont pas adossées à de puissantes grèves reconductibles jusqu’à satisfaction des revendications. Ce n’est pas que les manifestations ne servent à rien: elles servent à se compter, à serrer les rangs, à faire croître un sentiment partagé de puissance, de détermination et d’enthousiasme. Mais ce ne sont pas les manifs seules, ni les nuits debout ou les carrousels sur la place de la République qui plaisent tant aux journalistes, qui feront céder ce gouvernement de combat au service de sa classe. Pas non plus les pétitions, même signées par des millions, ou les tribunes libres publiées par quelques personnalités médiatiques dans la presse ‘qui compte’. L’arme sans appel des travailleurs, c’est la Grève Générale, celle qui paralyse le pays, car ce sont les travailleurs qui font vivre un pays, et ni les banquiers ni les actionnaires, ni les éditorialistes ou les ‘influenceurs’ d’internet.

La frustration, la colère, la volonté d’en découdre des travailleurs n’ont jamais été aussi élevées dans notre pays depuis longtemps qu’aujourd’hui. Certes, ce qui est en ligne de mire dans ce processus de Grève Générale qui ‘se cherche’ actuellement, c’est le renversement du gouvernement, puis le dégagement de Macron, et l’ouverture d’un processus complexe qui pourrait aboutir à la mise en place d’une Assemblée Constituante. Mais “ce n’est pas la peine de le dire”. Ce serait même aujourd’hui un facteur de division et de démobilisation. En revanche, tenir bon sur le mot d’ordre du retrait complet du projet est fédérateur et mobilisateur.

Comment y parvenir? Certes pas en gesticulant ou hurlant, y compris dans les ‘débats’ dans les médias. Mais en organisant la grève pour la durée jusqu’à satisfaction, ce qui implique de mettre en place des piquets de grève solides tout autant qu’un réseau de solidarité financière, et en tenant des Assemblées Générales des travailleurs de chaque entreprise où sont élus et mandatés des Comités de Grève révocables, qui ensuite se fédèrent à tous les niveaux dans le pays pour donner naissance à un Comité National de Grève, chargé de porter les revendications au gouvernement, avec les syndicats s’ils appuient ces revendications, ou sans eux s’ils ne le font pas. Cette arme a manqué dans bien des grèves, notamment dans la plus importante qui ait eu lieu dans notre pays, en mai-juin 1968, ce qui explique que ce mouvement si puissant n’ait accouché que d’une souris pour les travailleurs et même à de graves reculs dans certains domaines (comme la loi Fouchet). Le ‘mouvement du 5 décembre’ saura-il se doter de cette arme? Sinon, tôt ou tard, il canera lui aussi.

 

Alain Dubois

8 décembre 2019

 

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