Assez rigolé maintenant

Hamon, Poutou et Arthaud doivent se retirer sans conditions au profit de Mélenchon avant le premier tour des élections présidentielles. Un tel évènement, qui propulserait Mélenchon au deuxième tour et lui donnerait des chances d'être élu, aurait une portée considérable en France, en Europe et dans le monde et ouvrirait de manière dialectique une nouvelle période politique à l'échelle mondiale.

La Ve République

Qualifiée à juste titre de "coup d'Etat permanent" par Mitterrand (avant d'en être élu Président!), la Ve République est un régime "présidentiel", en fait bonapartiste, dans lequel tous les pouvoirs principaux reposent dans les mains d'un seul homme élu de manière plébiscitaire. Cette "monarchie présidentielle" ("pestilencielle" pour certains) n'a pas besoin d'employer en permanence le fameux article 49-3 pour permettre à ce régime anti-démocratique de fonctionner, de nombreux autres mécanismes contribuant à cette main-mise autocratique sur la société.

Evènement majeur dans un tel système, l'élection présidentielle y constitue en fait le seul scrutin d'importance. Il monopolise l'attention des politiciens, des médias et des commentateurs de manière quasi-permanente avant, pendant et après la campagne présidentielle. Le parlement n'a plus en fait, dans les questions importantes, de rôle réel. Et quant aux élections présidentielles, elles consistent avant tout en la juxtaposition de campagnes de promotion d'individus, de leurs qualités et défauts, en accordant le moins d'importance possible à leurs idées, leurs programmes et surtout les forces sociales qu'ils représentent, et d'une manipulation constante de l'électorat par les médias et les sondages (voir note infrapaginale 1).

Metre fin à ce système délétère ne peut toutefois pas être effectué aisément, dans la mesure où les médias sont parvenus depuis des décennies à convaincre le peuple que "les français sont très attachés à l'élection présidentielle au suffrage universel". Elle pourrait certes l'être par un mouvement insurrectionnel, mais celui-ci n'est pas (encore?) à l'ordre du jour en France. En attendant (?), il est légitime de tenter d'utiliser les moyens constitutionnels pour tenter d'y parvenir, et l'élection présidentielle est l'un de ceux-là. 

 

Combien y a-t-il de camps en présence?

Y en aurait-il onze?

Ou  bien quatre, les quatre mousquetaires sur lesquels se focalisent les médias?

Que nenni. Il y en a deux, celui des nantis et celui du peuple.

L'histoire de l'humanité, depuis la sédentisation des chasseurs-cueilleurs en agriculteurs, est celle de la lutte des classes. Et l'un des éléments principaux de celle-ci a toujours été l'ensemble des superstructures, religieuses, politiques, juridiques, culturelles, mises en place par la ou les classe(s) dominante(s) pour masquer cette réalité et faire accroire au bon peuple qu'il existerait un "intérêt commun" à toute la société, et que le rôle du pouvoir est de servir cet intérêt commun - alors que sa fonction est de servir ceux de la classe dominante.

En ce triste début de 21e siècle mondialisé, après l'échec de toutes les tentatives d'instaurer une vraie société communiste, au service des peuples, tout au long du 20e siècle, l'exacerbation de la lutte des classes à l'échelle mondiale a atteint un niveau inégalé. La violence des attaques contre les peuples est devenue d'autant plus intolérable que tous ceux qui parlent au nom de la société (les fameuses"élites", désignation usurpée car s'ils occupent effectivement des positions de pouvoir nombre de leurs membres sont loin d'être brillants) la trouvent désormais finalement "normale", et elle va continuer à croître. Il s'y ajoute aujourd'hui, phénomène historique nouveau, les atteintes permanentes, de plus en plus profondes et irréversibles, à notre "maison commune", l'écosystème terrestre. Il y aurait bien là, effectivement, et pour la première fois depuis les débuts de la lutte des classes, un "intérêt commun" à l'ensemble de l'humanité, mais la petite minorité qui dirige et "possède" la planète n'en a cure, et surtout est incapable de faire face à ce défi considérable, ce qui illustre clairement le fait, établi depuis plus d'un siècle, que le capitalisme a épuisé toutes les capacités progressistes qui étaient les siennes au 19e siècle. Il n'y aura pas de survie pour l'humanité si elle ne parvient pas à se débarrasser de ce système politico-social dont le moteur est le profit de quelques-uns sur le dos de tous les autres.

 

Retrait unilatéral inconditionnel

Certes, les meetings et les débats télévisés entre candidats aux présidentielles nous ont parfois permis de bien rigoler. C'était sympa de voir Poutou en pyjama se retourner pour discuter avec ses copains et parler de l'immunité ouvrière. C'était sympa de retrouver le fameux "travailleuses, travailleurs" d'Arlette dans la bouche enflammée de Nathalie Arthaud. C'était même sympa de voir ce pauvre Hamon tenter de se présenter en continuateur de Zola et de Jaurès. (Plus sympa que de voir Pujadas tenter de forcer Philippe Torreton à agresser Mélenchon, ou de voir toutes les "élites" politiques et médiatiques agiter l'épouvantail Le Pen pour faire passer Macron...). Mais soyons sérieux, ce n'est pas ainsi que l'on va arrêter la machine à broyer les travailleurs, les populations, les villes et les villages, et l'environnement de la planète. Mélenchon a raison à 200 % quand il annonce que si Le Pen, Macron ou Fillon est élu, nous allons tous "cracher du sang". Croyez-vous vraiment que, si l'un de ces trois mousquetaires est élu, l'émission d'Elise Lucet survivra plus de trois mois, qu'il y aura encore un code du travail, des allocations chômage, une sécurité sociale,  des hôpitaux publics dignes de ce nom, une école de la République, que nous échapperons à la guerre que nous préparent Trump, Poutine, Erdogan et les autres?

Cette élection présidentielle, dans l'un des principaux pays d'Europe, venant après la capitulation sans conditions de Tsipras, après le Brexit et l'élection de Trump, est plus qu'un "test", comme aiment à le répéter les commentateurs creux, c'est un évènement majeur à l'échelle mondiale. Elle peut, comme l'annoncent tous les "sondages" à travers leurs "favoris", mener à une aggravation des agressions contre les populations et leur environnement, à travers un processus de dérèglementation et "libéralisation" instaurant de plus en plus la "loi de la jungle" comme unique norme sociale - ou bien constituer le premier "frein d'arrêt" contre ce processus.

Il est inutile aujourd'hui de se lamenter sur ce qui a été fait, aurait pu être fait, aurait dû être fait. A une dizaine de jours du premier tour, il reste une seule possibilité pour barrer le chemin aux trois mousquetaires: que Mélenchon se retrouve seul face à eux. Ce qui exige que les trois autres, Hamon, Poutou et Arthaud, se retirent à son  profit avant l'élection, sans conditions, négociations et marchandages.

 

Faut-il sauver le PS?

Quelle horreur, cette proposition, s'écriront tous les gens "de gauche mais pas d'extrême-gauche" qui constitueraient la majorité silencieuse du pays. La primaire "de gauche" n'a-t-elle pas désigné clairement Hamon pour représenter le "peuple de gauche" lors de ces élections, alors que Mélenchon n'avait même pas eu le "courage" de se présenter à celles-ci?

Certes, mais une autre lecture de cette primaire est possible: c'est que, à l'instar du traitement que la primaire "de droite" a administré à Sarkozy, la primaire "de gauche" ait eu comme principale signification celle du "dégagisme" vis-à-vis du PS de Hollande et de Valls, et une exigence de retour aux valeurs et engagements traditionnels de "la gauche". En d'autres termes, non pas un vote pour Hamon mais un vote contre Valls.

Hamon, Montebourg, Filippetti et quelques autres ont eu le courage de quitter le gouvernement Hollande ou de cesser de le soutenir directement. Mais ils n'ont fait le chemin qu'à moitié. Les "frondeurs" sont restés au PS et, au parlement comme dans la société, leur critique de l'appareil du PS s'est arrêtée à mi-chemin, comme en témoigne leur abstention lors de plusieurs votes majeurs. Quitter le PS tout en y restant, c'est ceinture et bretelles, le beurre et l'argent du beurre. C'est refuser de voir que le PS n'est plus réformable - s'il l'a jamais été. Pas seulement parce qu'il est la continuité d'un parti (la SFIO) qui a un bon nombre de casserolles nauséabondes au cul depuis un siècle (depuis le vote des crédits de guerre en août 1914 jusqu'aux guerres d'Indochine et d'Algérie, en passant par la trahison de la République Espagnole par le "Front Populaire", aboutissant à la livraison ulérieure aux nazis des Républicains espagnols enfermés dans les camps instaurés par le très "légaliste" Léon Blum).mais avant tout parce que le PS n'a plus rien d'un parti populaire mais est devenu un parti de bobos et de notables, dont la fonction est avant tout de garantir aux membres de l'appareil leurs réseaux et leurs sièges de députés, sénateurs, maires, conseillers généraux, municipaux, les logements et voitures de fonction qui vont avec, les voyages, banquets, frais de missions, de bouche, de représentation, postes honorifiques, légions d'honneur, sinécures - sans parler des faits avérés de corruption passive ou active, franche et avérée ou "borderline".

Dans le film "La Chèvre", Depardieu se retrouvait flanqué de Pierre Richard, qui lui gâchait la vie. Hamon s'est mis aujourd'hui de son plein gré dans la même situation vis à vis du PS. Il reste attaché à ce partenaire (qui ne veut plus de lui!), sans se rendre compte que ce qu'il traîne avec lui c'est un cadavre, qui sent déjà fort. Se libérer de celui-ci, en se ralliant à Mélenchon, serait un acte inédit et courageux qui restituerait à l'engagement politique une valeur éthique qu'il a depuis longtemps perdu, à juste titre, aux yeux de la majorité de la population. L'image de Hamon n'en pâtirait pas, bien au contraire. Il pourrait encore avoir un avenir politique, tandis que, pour lui comme pour Fillon, l'absence au second tour sifflerait la fin de partie.

Quant à Poutou et Arthaud, ils ont atteint leur but en devenant visibles dans les médias, en suscitant intérêt et même sympathie. Les quelques pour cents de voix qu'ils pourraient recueillir au premier tour auraient une portée symbolique bien moindre que celle qui résulterait de leur retrait inconditionnel, hors de toute motivation partisane, pour barrer la route aux trois mousquetaires de la réaction. Après tout, n'ont-ils pas souvenir que, dans le Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels dont ils se réclament, il est clairement affirmé que les communistes n'ont pas d'intérêts distincts de ceux de l'ensemble du prolétariat: cet intérêt commun doit passer avant celui du parti. Les quelques pour cents d'électeurs que ces deux candidats sont susceptibles de détourner du vote "insoumis" pouraient être justement ceux qui manqueraient à Mélenchon pour être présent au second tour.

 

Un  peu de dialectique, que diable!

Mélenchon est-il parfait? Certes, non, par chance: il est humain. Longtemps considéré avant tout comme irascible, sinon agressif, il a su mettre de l'eau dans son vin dans ses relations avec les médias, qui ne le méritent pourtant guère - mais il faut respecter la "susceptibilité" (très sélective) des téléspectateurs. La plupart des accusations que lui adressent les médias (qu'il a l'intention bien arrêtée de "sortir de l'Europe" alors qu'il ne s'agit de sa part que d'une menace de plan B pour permettre la réalisation du plan A, qu'il soutiendrait les dictateurs russes ou sud-américains alors qu'il parle de relations diplomatiques et de soutien aux peuples révoltés, qu'il va ruiner le pays alors qu'il a l'intention de taxer plus justement riches et pauvres, etc.) ne sont que de grossières manipulations destinées à le déconsidérer alors qu'il devient "menaçant" dans les "sondages" et n'ont guère d'intérêt. La lamentable tentative d'amalgame entre le Front National et les Insoumis effectuée au moyen du terme creux de "populisme" ne résiste pas à l'examen mais traduit bien la haine effrayée des médias pour le peuple. On pourrait à mon avis plutôt lui reprocher sa pusallinimité, liée à sa recherche de respectabilité, lors du mouvement contre la Loi Travail, où pas une fois il n'a appelé à la Grève Générale, qui aurait pu avoir raison de cette loi inique - ou encore son indéniable autoritarisme au sein de son propre mouvement. Mais tout cela est extrêmement secondaire car cela se place dans une vision statique, figée, de la situation politique. Comme souvent en politique, pour comprendre quelque chose il faut penser de manière dialectique.

Imagine-t-on l'ampleur du choc que représenterait pour la France, l'Europe, le monde, le retrait sans conditions (c'est-à-dire sans marchandages  pour les législatives ou les postes gouvernementaux dans le style Jadot ou Bayrou) de Hamon, Poutou et Arthaud en faveur de Mélenchon? Non seulement Mélenchon serait propulsé au deuxième tour et probablement élu au second, mais l'impact serait considérable dans toute l'Europe et toute la planète. Une telle élection, suivie du passage à la VIe République, ferait des petits dans de nombreux pays. Il en  résulterait un nouveau rapport de force entre les classes, une nouvelle dynamique à l'échelle mondiale. Nul doute que Mélenchon lui-même serait impacté, peut-être même dépassé, par les conséquences. Certes, la société française et mondiale entreraient dans une période de bouleversements - mais c'est de toute façon ce qui va se produire, et sans doute à brève échéance, si rien n'est fait pour mettre fin à l'offensive tous azimuts des possédants contre les exploités, contre l'environnement planétaire, et vers la multiplication et généralisation des guerres, vers des migrations de plus en plus massives de populations, annoncées dès 2006 dans le rapport secret du Pentragone sur le climat de 2006 (éditions Allia) qui suggérait à demi -mot que la seule solution consisterait à se préparer à stopper ces migrations de manière militaire. Plutôt que de subir ce futur apolcalyptique mais nullement invraisemblable, ne serait-il pas temps pour les peuples de l'anticiper en se préparant à prendre le pouvoir?

 

(Note 1) Alexandre Astier (https://www.youtube.com/watch?v=sn-9reTg_ZY&feature=em-subs_digest-vrecs) a raison de demander l'interdiction des sondages non pas la veille mais à partir d'un an avant une élection, mais trop d'intérêts sont en jeu pour cela soit envisageable tant que la France Insoumise ne sera pas au pouvoir!

 

PS. Bien entendu, ma demande est irréaliste. Pour qu'elle ne le soit pas, il faudrait que les personnes concernées aient une réelle hauteur de vue et une éthique d'acier les amenant à donner REELLEMENT plus d'importance à l'intérêt collectif qu'au leur propre. Mais en mai 1968, l'un de nos plus beaux slogans ne fut-il pas: "soyez réalistes, demandez l'impossible"?

 

Alain Dubois

13 avril 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.