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Billet de blog 13 sept. 2022

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Franchement et voilà

L’emploi du mot voilà dans la langue parlée est récemment devenu massif, mais ce mot ne transmet aucun message, sinon l’embarras ou la paresse de ses utilisateurs. Depuis peu, ce mot vide a été rejoint par un autre, qui ne semble pas jusqu’ici avoir été repéré par les observateurs : il s’agit de franchement, un mot tout aussi creux et inutile, mais qui se place en début de phrase et non en fin.

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Chaque époque possède ses « tics de langage » : ces mots ou expressions que beaucoup de gens reprennent, souvent sans s’en rendre compte, parce qu’ils sont devenus « à la mode », en raison de la forte propension des êtres humains à l’imitation et à leur tendance à se couler dans le moule collectif, surtout dans le langage parlé.

 Il peut s’agir de mots isolés. Un président ou un ministre ne marche pas dans une rue ni ne visite une exposition, il y déambule. Un preneur d’otages est nécessairement un forcené – plus exactement il est le forcené, car il ne peut y en avoir qu’un, de même que c’est le renard qui est entré dans le poulailler. Il peut s’agir d’expressions toutes faites ou incontournables, ainsi des victimes (de quoi que ce soit) ne sauraient être qu’innocentes (de quoi, nul ne le sait) ou une île tropicale que paradisiaque, et un politicien a de grandes chances d’être véreux et un amoureux transi.

 De temps en temps, mais pas trop souvent, il faut renouveler la panoplie. Pour ce faire, il est fréquent que ressortent des mots devenus peu usités, dont le charme suranné a de grandes chances de favoriser le succès : ainsi ces dernières années dans les expressions c’est bluffant, c’est ballot, c’est nigaud, pas de souci… En français, comme de juste, beaucoup de ces mots nous viennent de l’anglais. L’invasion relativement récente en anglais de l’adjectif pivotal, dans le sens d’ « important », « essentiel », « crucial », est tellement puissante qu’il faut s’attendre à son intrusion dans peu de temps comme néologisme dans la langue française qui pour l’instant ne possède que les substantifs « pivot » et « pivotement », le verbe « pivoter » et l’adjectif « pivotable ».

 Mais les succès les plus éclatants à cet égard sont l’apanage des mots « vides », des mots dépourvus de sens, dont la seule fonction est de remplir les phrases, et de masquer l’ignorance, l’absence d’opinion, la paresse (ou l’incapacité) de développer sa pensée, du locuteur qui l’emploie. Le champion toute catégorie dans ce domaine est le fameux voilà qui, apparu au début du siècle, a permis à des centaines milliers d’interviewés et interviewées d’éviter de montrer les limites, les incertitudes ou la vacuité de leur pensée et de leurs connaissances, en fermant une phrase, suivi de trois petits points virtuels, laissant entendre qu’il y aurait beaucoup de choses à ajouter, mais que ce serait difficile, laborieux, exigeant, mais que c’est inutile, puisque de toute façon ceux à qui l’on s’adresse savent forcément bien de quoi il s’agit – et que de toute façon cela n’a aucune importance car tout le monde s’en fout…

 Il y a peu de temps, j’ai soudainement pris conscience qu’un nouveau terme « vide » avait récemment fait l’apparition dans le langage parlé de nos contemporains : il s’agit du terme franchement. Si d’autres l’ont fait avant moi, mes excuses, mais je n’en ai pas pris connaissance. Contrairement à voilà, qui clôt fréquemment une phrase pour la propulser dans les limbes, franchement est souvent, mais pas toujours, le premier mot de la phrase. Mais cela ne lui donne pas plus de poids dans la communication. Il ne transmet en aucune manière un message, un contenu, comme « franchement », « honnêtement » ou « pour être franc ». Il joue un peu la fonction neutre dans un train d’un tampon métallique entre deux wagons ou entre la locomotive et un wagon. Il annonce mollement la phrase suivante, un peu comme « euh… », « en fait » ou « du reste ». Le retirer de la phrase n’entraînerait aucune perte dans la communication…

 Certains pensent que l’indigence du langage, la répartition permanente des mêmes mots et formules, traduisent une pauvreté intellectuelle ou culturelle. Ce n’est certainement pas aussi simple, et pas toujours le cas : quand nous étions petits, mon frère et moi nous amusions à compter le nombre de « s’p’s » (pour « n’est-ce pas ») en fin de phrase dans les interviews du président tunisien Bourguiba – qui pourtant était loin d’être un imbécile ou un inculte. Il reste que l’exercice consiste à compter le nombre d’emplois d’un terme dans un discours et de le rapporter à la durée de ce dernier est toujours amusant et fascinant. L’exercice est facile et donne parfois des résultats bluffants : avec le mot voilà on peut aisément, avec certains interlocuteurs, arriver à plusieurs dizaines de mentions par minute. Ces derniers temps toutefois, et depuis que j’ai repéré la répétition de ce terme dans toutes les bouches et toujours sans le moindre contenu, avec certains locuteurs l’emploi de franchement commence à menacer celui de voilà – mais, fait intéressant, les deux termes semblent s’exclure plus ou moins, comme si un même récit ne pouvait permettre que la répétition fréquente d’un seul mot vide par discours.

 Il semble que ces voilà et ces franchement envahissants soit bien plus fréquents dans la langue orale que par écrit : une fois une intervention orale transcrite sur papier ou affichée sur un écran, il est facile de repérer ces répétitions insupportables et d’en réduire le nombre. C’est pourquoi il en restera peu de trace dans l’histoire de la langue réelle, parlée par les vrais gens, de notre époque, dans les textes imprimés ou écrits à la main. Pour percevoir l’impact de ces pratiques dans la langue orale, les linguistes et historiens que cela pourrait intéresser devront s’appuyer sur des enregistrements d’émissions radio-télévisées, de conférences, et surtout de dialogues spontanés.

 Je me suis souvent demandé comment, par quel mécanisme, ces mots et expressions vides s’installent dans le langage parlé de millions de personnes. Y a-t-il un point de départ, un(e) ou plusieurs initiateurs ou initiatrices, y a-t-il une intention consciente ? Et sinon, quel(s) média(s) jouent-ils un rôle déterminant à cet égard ? Puisqu’il s’agit avant tout de langage parlé, les journaux, mais aussi les SMS et autres utilisations écrites des réseaux sociaux, ne doivent pas y jouir d’une grande influence. Les dialogues téléphoniques et lors de rencontre, certes, mais plutôt comme facteur de diffusion et d’amplification. Mais la source ? Je serais tenté de suspecter les émissions quotidiennes de radio très écoutées, notamment celles du matin. C’est en tout cas en écoutant à la fin du siècle dernier l’horripilante émission matinale sur France Inter de l’horripilante Pascale Clark que j’ai pris conscience de l’invasion irrépressible, non pas des « body snatchers », mais du voilà creux dans notre société. Qu’en est-il de franchement ? Je serais tenté d’incriminer la même source, mais comme maintenant je ne me laisse plus imposer l’écoute de ces émissions formatées et formatantes du matin je n’ai pas de piste plus précise à offrir. Il faudrait écouter des centaines d’heures de radio et compter (ou faire compter par une machine) le nombre de voilà et de franchement par heures et par minutes depuis quelques décennies. Je suis absolument convaincu de la réalité de ces deux invasions, car je suis très sensible aux tics de langage et je n’avais rien remarqué de tel il y a quelques décennies. Mais est-ce vraiment si intéressant ?

 Quoi qu’il en soit, ne vous privez pas de compter les voilà et les franchement de la part de divers interlocuteurs dans les conversations à bâtons rompus autour d’un apéro ou d’un repas. Vous pouvez faire cela très discrètement, en faisant de petits bâtons sur un bout de papier où vous aurez noté les heures de début et de fin. Je vous l’assure : vous ne risquez pas la déception, et vous plongerez dans les cerveaux de vos contemporains. Et pourquoi pas élargir ce jeu à d’autres mots ou expressions, et nous faire part de la découverte d’autres mots vides mais populaires, pour que nous puissions en profiter nous aussi ?

Alain Dubois

13 septembre 2022

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