L'impossible "Tous ensemble, tous ensemble"

Le slogan "Tous ensemble, tous ensemble" scandé par les gilets jaunes est très séduisant, mais à terme il risque de devenir l'ennemi du mouvement. Comme toute la société, celui-ci est bien entendu traversé par la lutte des classes: certains voudront continuer et radicaliser le mouvement, tandis que d'autres voudront le freiner ou y mettre fin. Seule la démocratie interne pourra trancher ce noeud.

Le slogan "Tous ensemble, tous ensemble" revient souvent dans les manifestations des gilets jaunes. Ce slogan, que l'on a déjà entendu dans le cadre des "nuits debout", des manifestations contre la loi travail ou pour la défense du statut des cheminots, ou dans les actions "pour la planète" ou "pour le climat", est a priori très séduisant et attrayant: quoi de mieux qu'un mouvement collectif pour le même but? Pourtant, pour avoir le même but, il faut avoir les mêmes motivations, les mêmes intérêts, les mêmes besoins, les mêmes colères. Est-ce vraiment le cas pour ce mouvement?

Celui-ci est indéniablement hétérogène: si les salariés, les chômeurs, les jeunes, les retraités ont des besoins et des demandes similaires et compatibles, en est-il de même des "petits entrepreneurs", "petits commerçants" et autres membres des "classes moyennes" (une catégorie sociologique fort mal définie) qui se retrouvent sur les barrages ou dans la rue?  Leurs motivations sont-elles les mêmes, seront-ils prêts à se battre côte à côte "jusqu'au bout", c'est-à-dire jusqu'à la satisfaction des revendications?

Dans son "discours des 13 minutes", Macron a tenté un coup de bonneteau: faire prendre, une fois de plus, les vessies pour des lanternes, ne pas toucher aux profits des capitalistes et continuer à faire porter le poids de l'austérité, exigée par l'Europe et derrière celle-ci par les Etats-Unis, sur les travailleurs. Là-dessus, l'attentat abject de Strasbourg lui a donné une aide inattendue pour tenter de briser le mouvement, en demandant à tous d'être "responsables" et "raisonnables" - comme s'ils l'étaient, lui et son gouvernement sourds et aveugles à la clameur qui vient d'en bas, comme aux portes du château de Versailles autrefois.

Ces nouveaux faits auront eu le mérite de la clarté: ils auront permis d'écarter les partis et porte-paroles déclarés de la bourgeoisie de leur soutien hypocrite aux gilets jaunes, ce qui renforce plutôt qu'il n'affaiblit ceux-ci.

Mais bien entendu c'est au sein du mouvement lui-même que Macron espère trouver des alliés: les tièdes, les mous, les pusillanimes. Et il ne s'agit pas là d'une caractérisation "psychologique", mais bien du fait que, comme toute la société, le mouvement des gilets jaunes est bien entendu traversé par la lutte des classes. Selon leur place dans les rapports sociaux, certains voudront continuer et radicaliser le mouvement, tandis que d'autres voudront le freiner ou y mettre fin. 

Le refus jusqu'à présent des gilets jaunes de se mettre sous la "protection" - mais aussi la tutelle - des organisations et partis traditionnels, comme d'être "représentés" par des porte-paroles, auxquels les puissants de ce monde, au sein des cabinets ministériels, se hâteront de passer la main dans le dos (comme Juncker le fit à Tsipras), a traduit la très grande maturité politique de ce mouvement, qui s'est nourri de décennies de désillusions et d'échecs des exploités de ce pays. Cela signifie-t-il que le mouvement doive rester indéfiniment sous cette forme éclatée, atomisée, sans clarification interne nationale de ses objectifs et de ses exigences? Ce faisant, il finirait par se paralyser du fait de l'absence de perspectives. Il est nécessairement confronté aujourd'hui à la fameuse question: et maintenant, que faire?

Il ne s'agit pas à ce stade, bien entendu, de suggérer l' "élection" de "représentants" censés "négocier" avec Macron. Il s'agit de clarifier en interne les objectifs du mouvement, de l'organiser pour continuer et vaincre. Et face à cela, il est vain de discuter si ce mouvement est "de droite" ou "de gauche" (termes dépourvus de sens sans caractérisation claire en termes de lutte des classes), de mettre en avant l'hétérogéneité du mouvement et des revendications avancées par les uns et les autres.

Ce qui est en jeu, c'est une décantation, une clarification de la nature profonde du mouvement. Et pour ce faire, il est une seule méthode: la démocratie directe, à tous les niveaux du mouvement, pour passer du débat au vote sur les revendications et les méthodes à mettre en oeuvre pour les faire aboutir à l'échelle nationale. Puis, mais sur la base de ce "programme", de mandater (et non pas élire) des porteurs de ces revendications, et  ceci de niveau en niveau, des barrages locaux aux villes, départements, régions et national - mais en veillant à ce que ces mandatés puissent être révoqués s'ils trahissent leur mandat. Les gilets jaunes sincères et motivés n'ont rien à craindre d'une telle démarche:dans les débats qui mèneront à ce programme et à ces mandats, ils seront majoritaires face aux "freins" que l'on tentera de leur imposer de l'extérieur, ou qui viendront de l'intérieur. Et ce vote pourrait bien amener à la défection du mouvement des fameux "tièdes" et "pusillanimes", qui en fait ne partagent que peu de choses avec eux. Ce ne sera plus "Tous ensemble, tous ensemble", mais cela vaudra mieux!

Mieux vaut en effet des alliés sûrs et déterminés que de faux alliés, comme l'ont montré les échecs historiques de tous les fronts populaires (alliances contre nature entre partis ouvriers et partis bourgeois "de gauche", lesquels en fait dirigeaient le "front") ou de tous les mouvements "anti-fascistes" montés dans l'entre-deux guerres par les staliniens au profit du maintien au pouvoir de la caste stalinienne en URSS.

Ce processus, susceptible de mener à la Grève Générale illimtée contre Macron de millions de femmes et d'hommes, comme en 36 et 68, et à la centralisation du combat dans un comité national de grève mandaté par les grévistes (et non pas contrôlé par les états-majors politiques et syndicaux), serait susceptible de préparer la victoire. Mais l'immobilisme dans la situation actuelle ne peut qu'amener au pourrissement souhaité par le gouvernement.

 Vive la démocratie interne au sein des gilets jaunes, et bas les pattes à tous ceux qui voudraient les faire rentrer chez eux, honteux et défaits, convaincus une fois de plus que l'exploitation, l'humiliation et le silence resteront leur lot à jamais!

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