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Billet de blog 15 mars 2015

Le vocabulaire comme arme. 1. Militants ou activistes ?

Le remplacement progressif, dans le langage médiatique, du terme "militant", connoté positivement (notamment par sa ressemblance avec "résistant") par celui d' "activiste", connoté négativement (notamment par sa ressemblance avec "terrosiste", "intégriste" ou "extrémiste"), n'est pas anodin et a une fonction politique réactionnaire. Il doit être combattu.

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Un nouveau mot a fait son apparition dans le langage médiatique lors des dernières dizaines d’années : celui d’« activiste ». Sont « activistes » les membres de Greenpeace qui harcèlent en Zodiac des bateaux ou des plateformes pétrolières responsables de pollution ou de surpêche, ou qui pénètrent dans l’enceinte des centrales nucléaires pour dénoncer les indéniables dangers de cette industrie, les « écologistes » qui occupent les terrains destinés à la construction d’un barrage, d’un aéroport ou d’une ferme-usine, les « hippies » qui manifestent à Wall Street, les chômeurs qui s’opposent à des expulsions de squats, etc.

 En France, on chercherait en vain une présence significative du terme d’« activiste » dans les livres, les articles de journaux ou les enregistrements d’émissions de radios ou de télévision d’il y a trente ou quarante ans, ou peut-être même moins. Le terme qui désignait alors les citoyens qui se mobilisaient « dans la rue » pour défendre une cause ou combattre des projets était celui de « militants », et ce terme avait en général une connotation positive.

 Le terme d’« activiste », tel qu’il est aujourd’hui employé, ne correspond pas au sens de ce terme attesté depuis 1916 selon le CRNTRL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales du CNRS), selon lequel il signifiait initialement « partisan de l’activisme, mouvement de Flamingants partisans de l’action en faveur de la langue flamande », puis « partisan de l’action directe » ou « propagandiste d’un mouvement politique ou syndical ». La connotation principale, il y a encore quelques années, de ce terme, est donnée par le CRNTL comme « extrémiste, notamment en parlant des membres d’organisations d’extrême droite ». Mais en fait, dans son emploi médiatique actuel, il signifie tout simplement « militant » et correspond en réalité à une francisation récente du terme anglais « activist ».

 En anglais, bien que le terme « militant » existe lui aussi, il est plus rarement employé que celui d’« activist », et surtout comme adjectif. Les deux termes y ont un sens peu ou prou identique. Ils désignent certains citoyens qui mènent des actions extra-parlementaires pour défendre des idées, s’opposer à des projets ou à des organisations ou institutions, défendre une certaine conception de la société. Plus fréquent, le terme d’« activist » est principalement descriptif, peu chargé en connotation morale ou politique.

 Il en va différemment en français. Le terme d’« activiste » y a clairement aujourd’hui une connotation négative. Il désigne des citoyens « rebelles », « révoltés » ou « anarchistes », souvent irrespectueux des lois et prêts à les transgresser pour défendre leurs idées ou leurs intérêts. Ce terme en « –iste » présente une similarité de forme avec d’autres termes comme « terroriste », « intégriste » ou « extrémiste » qui sont tous employés afin de stigmatiser des groupes de personnes ou des communautés jugés dangereux pour notre société.

 Le terme de « militant », en revanche, rappelle plutôt par sa forme celui de « résistant », qui a une connotation nettement positive en français, notamment depuis la deuxième guerre mondiale, les FFI et le Conseil National de la Résistance. Attesté depuis 1370 comme adjectif et 1832 comme substantif, le terme de « militant » s’inscrit dans une longue tradition de résistance à l’oppression et de combat pour la liberté et la justice, qui fait partie des fondamentaux idéologiques du pays dela Révolution Française et des innombrables combats sociaux et politiques qui y ont été menés depuis plus de deux siècles par le « peuple » contre le pouvoir sous toutes ses formes.

 Il est vraisemblable qu’une telle distinction n’existe pas, ou bien moins marquée, dans d’autres pays et d’autres langues, où une telle tradition de « résistance » est moins forte. Mais en France et en français le remplacement progressif, et devenu récemment de plus en plus massif, du terme de « militant » par le terme d’« activiste », dans les médias radiophoniques et télévisuels, sur le net et dans ce qui subsiste de la presse écrite, et même dans certains livres (notamment traduits de l’anglais) est donc tout sauf anodin. Qu’il soit volontaire et conscient ou non, il a pour effet de substituer l’image subliminale du militant, qui se bat honnêtement, sans arrière-pensée « anti-sociale », pour le progrès, la liberté et la justice, pour le bien commun, par celle d’un personnage louche, souvent inadapté socialement, et prêt à toutes les actions illégales et violentes pour promouvoir des idées « extrémistes », au service d’une communauté restreinte et fanatique et non pas de l’intérêt collectif. Cela peut lui fermer certaines portes, par exemple celles des grands médias papier et audiovisuels. Il faut reconnaître également que l’accoutrement et la dégaine de beaucoup de militants impliqués dans des actions de « résistance sociale », et parfois leurs modes d’action, ne sont pas sans évoquer, aux yeux de certains citoyens, plus des membres de sectes millénaristes, « baba-cools » ou « luddistes » que des militants responsables soucieux du bien commun. Quoi qu’il en soit, cette dérive linguistique récente est indéniablement préjudiciable à l’image des mouvements citoyens de résistance à la mondialisation ultra-libérale, à ses conséquences sociales et environnementales destructives, et à la dégradation des conditions de vie de la majorité de la population au profit d’une petite minorité de « privilégiés ».

 Une fois de plus, nous assistons à une anglicisation de la langue poqueline, et nous avons la confirmation du fait que ceux qui contrôlent la langue internationale imposent leur idéologie et leur culture au monde entier.

 Il est donc justifié de s’adresser aux journalistes, traducteurs et autres « communicants » de notre société malade pour leur demander de modifier leur langage et leur dire : débarrassez-nous des activistes, rendez-nous les militants !

Alain Dubois

15 mars 2015

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