Les médias, perroquets du pouvoir

Certains craignent que les critiques de la servilité des médias soient perçues comme des attaques contre la liberté de la presse. Or la liberté de la presse exige que journalistes et médias ne soient contrôlés ni par des puissances d'argent ni par l'Etat, et aucune de ces conditions n'est respectée à présent. Le rôle de "perroquets" des médias est illustré par deux exemples très significatifs.

Les critiques de la servilité des médias par des gens comme Mélenchon leur sont reprochées par certains "démocrates" qui craignent qu'elles soient interprétées comme des attaques contre la liberté d'expression et la liberté de la presse, et donc contre la démocratie.

Il s'agit d'un amalgame et d'un mauvais procès. La liberté de la presse exige que journalistes et médias ne soient soumis à aucun contrôle de la part de puissances d'argent comme de la part de l'Etat: aucune de ces deux conditions n'est respectée à présent.

On peut gloser à l'envi sur la liberté "formelle" dont bénéficieraient les reporters et journalistes pour "faire honnêtement leur travail". On peut présumer qu'en 2018, le président ne prend plus son téléphone pour appeler directement les patrons des chaînes de télévision et de radio ou des grands groupes de presse pour leur enjoindre de dire telle ou telle chose, ou de licencier tel ou tel journaliste ou responsable, comme au temps de de Gaulle et de Pompidou. A l'heure où une proportion grandissante des reporters et journalistes travaillent à la pige ou avec des contrats à durée limitée, l'autocensure suffit en général pour leur interdire de rapporter fidèlement les faits et fournir des analyses prenant en compte tous les points de vue: il leur suffit alors de s'en remettre aux "experts" auto-proclamés du système (énarques, économistes, politologues, sociologues, philosophes, responsables scientifiques, etc.) pour fournir à bon compte et "honnêtement" un point de vue biaisé sur une question.

Prenons un exemple  qui date de... ce matin, samedi 15 décembre 2018. Zappant sur plusieurs chaînes de télévision qui rendaient compte des manifestations en cours pour l' "acte V" des gilets jaunes,  j'ai eu la surprise d'y découvrir une "information nouvelle" (c'est nouveau, ça vient de sortir). Les divers reporters et journalistes mettaient en exergue, outre la "baisse de la mobilisation" des gilets jaunes (mesurée à l'aune des chiffres de la préfecture de police), la "division" de ce mouvement. Et pour preuve: chaque fois que l'on interroge un gilet jaune, on a une réponse différente sur  ce qu'il faudrait faire, sur les objectifs du mouvement... Ah bon, tiens, c'est étrange. Pourtant, il suffit de regarder les inscriptions sur les gilets eux-mêmes, sur les banderolles, les panneaux, etc. Outre une diversité, indéniable, de revendications particulières, portant sur le pouvoir d'achat, les taxes, le SMIC, les salaires et retraites, la CSG, l'ISF, les services publics, la démocratie, il y en a une une qui revient partout, sur tous les barrages, dans toutes les manifestations: c'est "Macron démission". C'est une revendication très simple, très brève, très claire et très déterminée. Mais tous ces gens de médias sont incapables de la voir, ne la mentionnent pas, et se font peut-être taper sur les doigts lorsque, par mégarde, sur un morceau de film qu'ils ont tourné, apparaît une banderolle avec ce mot d'ordre ou retentit ce slogan.

Mais ce matin ils ont trouvé un autre mot d'ordre soi-disant "partagé" par tous les gilets jaunes: celui en faveur d'un "référendum d'initiative populaire" ou "citoyenne". Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu'il s'agit là d'une tentative de remplacer un mot d'ordre simple et unanime par un mot d'ordre de division, détournant l'attention de l'objectif clair du dégagement de Macron. Le mot d'ordre en faveur du référendum, qui livre les citoyens atomisés face au pouvoir d'un "monarque constitutionnel" n'a jamais été un mot d'ordre du mouvement ouvrier. Sous le nom de plébiscite, il a été l'arme de Napoléon III, de Franco et Salazar, et sous la Ve République celui de de Gaulle, Pompidou, Mitterrand et Chirac, pour tenter de faire passer des changements constitutionnels ou des lois souhaités par ceux qui le promulguent. Il existe certes de rares exceptions où cette manoeuvre échoue: ainsi, sur les 10 référendums qu'a connus la Ve République, seuls deux d'entre eux ont vu la victoire du Non: celui de 1969 qui a mis de Gaulle à la porte, conséquence différée de la Grève Générale de 1968; et celui de 2005 disant Non à l'Europe, sur lequel tous les gouvernements suivants, à la botte de l'Europe des lobbies, se sont assis. Le mot d'ordre très discutable de référendum d'initiative citoyenne ne pourrait émerger du mouvemrent des gilets jauines qu'à la suite d'un débat approfondi mené dans tous les sites où vit ce mpouivement, et son adoption majoritaire ne serait en aucune sorte garanti. Mais peu chaut aux journalistes de nos chers médias. Ils ont trouvé, pensent-ils, un bel échappatoire pour ne pas parler du mot d'ordre qui crève les yeux de tous: "Macron démission".

Mais il n'est pas besoin de telles analyses et exégèses pour constater le rôle de "perroquets du pouvoir" des médias: il suffit d'ouvrir les yeux et les oreilles. Pour rester dans l'actualité, considérons un exemple infime mais d'autant plus significatif, car il ne s'agit plus là de manipulation grossière ou de camouflage délibéré. Il date d'hier, vendredi 14 décembre 2018. Le matin, l'auteur de l'attentat répugnant du marché de Strasbourg ayant été abattu par les "forces de l'ordre' (mais parfois aussi du désordre) ), le ministre de l'intérieur Christophe Castaner décida de se montrer dans les allées de ce marché. Je ne sais pas comment vous auriez rendu compte de cette promenade si vous aviez eu à le faire, mais pour ma part j'aurais dit qu'il "s''était promené", "avait marché" ou "s"était montré" dans ces allées, qu'il y avait "fait un tour", "rendu visite" aux commerçants, habitants et touristes ou "été y parler" avec ceux-ci... Bien d'autres formulations sont possibles, bien entendu, mais celle du communiqué officiel fut: il a été "y déambuler". Voilà un terme assez peu usité, et sans doute choisi à dessein afin de donner à cette visite "impromptue" un air d'improvisation et de "bonhomie" feinte, même s'il fut annihilé immédiatement par son air revêche et son accompagnement policier. Très bien, il n'y a pas de quoi fouetter un chat, vraiment...

Mais là où l'affaire devient risible mais très significative, c'est que les reporters et journalistes de TOUTES les chaînes télévisées sans exception sur lesquelles j'ai été amené à zapper hier, au nombre d'une dizaine, et qui rendaient compte de cet "évènement"., ont employé au moins une fois dans leur récit le terme pluôt rare "déambuler" pour décrire cette marche très encadrée et nullement improvisée. Si vous ne me croyez pas, allez vérifier en "replay" sur vos chaînes préférées. Il n'est pas exclu, bien sûr , que d'autres chaînes aient ignoré ce terme, mais, dès le moment où j'eus repéré ce détail, j'y fus attetif, et ne manquai pas de retrouver la déambulation du sinistre minisitre de l'intérieur...

Très concrètement, cela signifie qu'ils "ne le font pas exprès". Ils sont tellement imprégnés par les détenteurs du pouvoir, par leurs moindres gestes, leurs moindres déclarations, leurs moindres tics verbaux, qu'ils les reproduisent mimétiquement sans même s'en rendre compte. Cela n'a, en fait, que des avantages: cela évite de penser, cela évite les impairs, et personne n'est censé s'en rendre compte.

Franchement, mettre de tels comportements de perroquets en évidence, cela constitue-t-il une menace sérieuse contre la "liberté de la presse"? Ou ces menaces ne viennent-elles pas plutôt de l'intérieur de ce système médiatrique très verrouillé, où la parole est réservée aux membres d'une petite secte, qui ont "montré patte blanche" et ne constituent pas une menace pour le pouvoir...

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