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Billet de blog 17 sept. 2022

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Babi Yar: contexte

Un film édifiant à voir absolument si possible sur le massacre de juifs de Babi Yar en Ukraine et son contexte pendant la deuxième guerre mondiale.

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Pour ceux qui sont dans la région parisienne, je recommande vivement d'aller voir le film ukraino-néerlandais "Babi Yar: contexte" qui ne passe actuellement que dans une salle, le MK2 Beaubourg, et sans doute pas pour longtemps.

Ce film est entièrement basé sur des archives, films en noir-et-blanc de la Wehrmacht puis de l'Armée Rouge puis de l'Etat ukrainien, montrant l'invasion de l'Ukraine par la Wehrmacht suivie des Einsastzgruppen, la prise de Lvov et de Kiev, les attentats contre les occupants nazis dans Kiev, et le massacre "en représailles" de 33771 juifs en trois jours, par les nazis allemands et des auxiliaires ukrainiens, dans le ravin de Babi Yar près de Kiev (massacre sur lequel il n'existe apparemment aucune image authentifiée), puis la contre-offensive soviétique, amenant les allemands à déterrer toutes les victimes de ce massacre et à les faire brûler par des soldats ukrainiens prisonniers, puis la reprise de Kiev par l'Armée Rouge, le procès de Babi Yar avec le témoignage de l'unique survivante et celui d'un soldat de la SS ayant participé au massacre, la pendaison publique , devant une foule immense et excitée, d'une douzaine de responsables de celui-ci, et finalement en 1952 l'inondation du ravin de Babi Yar par des effluents industriels très pollués, effaçant ce ravin et avec lui la mémoire de ce massacre. Sans aucun commentaire, le film parle de lui-même en montrant les files interminables dans la steppe de dizaines de milliers de soldats ukrainiens, pauvres bougres  dépenaillés, capturés lors de l'offensive nazie, la libération ensuite de certains d'entre eux "remis à leurs femmes" avec la consigne de travailler maintenant pour le III° Reich, puis les files absolument identiques de soldats allemands, pauvres bougres dépenaillés, capturés lors de la contre-offensive soviétique. Il montre la foule de Kiev applaudissant la Wehrmacht défilant dans les rues, déchirant les portraits géants muraux de Staline pour les remplacer par des portraits de Hitler, puis les applaudissements tout aussi nourris lors de la reprise de la ville et le nouveau remplacement des portraits de Hitler par ceux de Staline. (Images qui ne sont pas sans rappeler la liesse populaire sur une grande place d'une grande ville française, la place Bellecour à Lyon me semble-t-il mais je peux me tromper, accueillant de Gaulle, quelques mois après un accueil, tout aussi massif et chaleureux, de Pétain sur cette même place).

On pourrait croire que ce film est sorti en 2022 pour faire écho à la propagande poutinienne disant qu'à Maïdan et dans toute l'Ukraine il n'y avait et il n'y a que des nazis, mais il date de 2021, et il est indéniablement basé sur des documents d'époque, choisis ou non?, mais indéniablement authentiques. Un film à connaître absolument à mon avis, et sur lequel il serait intéressant d'avoir des commentaires et analyses d'historiens.

Alain Dubois

17 septembre 2022

__________

PS - Le film reproduit un superbe poème de Vassili Grossman sur la destruction des juifs d'Ukraine. Merci à Anne et à Fabien de m'avoir transmis le texte qui suit.

Vassili Grossman, que certains critiques tiennent pour le plus grand écrivain de la période soviétique, fut correspondant spécial pour le compte du journal de l’Armée rouge, Krasnaïa Zvezda, autrement dit L’Étoile rouge, et s’est avéré le témoin oculaire le plus fin et le plus honnête des lignes de front soviétiques entre 1941 et 1945. Il a passé plus d’un millier de jours au front, soit près de trois des quatre années de la guerre. 

Pendant l’automne 1943, il écrivit un article intitulé “L’Ukraine sans les Juifs”. Il semble avoir été refusé par Krasnaïa Zvezda et c’est le journal du Comité antifasciste juif qui le publia. 


“Il n’y a pas de Juifs en Ukraine. Nulle part – Poltava, Kharkov, Kremenchoug, Borispol, Iagotine –, dans aucune grande ville, dans aucune des centaines de petites villes ou des milliers de villages, vous ne verrez les yeux noirs, emplis de larmes, des petites filles ; vous n’entendrez la voix douloureuse d’une vieille femme ; vous ne verrez le visage sale d’un bébé affamé. Tout est silence. Tout est paisible. Tout un peuple a été sauvagement massacré.
….
Et il n’y a plus personne à Kazary pour se plaindre, personne pour raconter, personne pour pleurer. Le silence et le calme règnent sur les corps des morts enterrés sous des tertres calcinés, effondrés et envahis d’herbes folles. Ce silence est plus terrible que les larmes et les malédictions. 
Et il m’est venu à l’esprit que, de même que se tait Kazary, les Juifs se taisent dans toute l’Ukraine. Massacrés les vieillards, les artisans, les maîtres renommés pour leur savoir-faire : tailleurs, chapeliers, bottiers, étameurs, orfèvres, peintres en bâtiment, fourreurs, relieurs, massacrés les vieux ouvriers, portefaix, charpentiers, fabricants de poêles, massacrés les amuseurs publics, les ébénistes, massacrés les porteurs d’eau, les meuniers, les boulangers, les cuisiniers, massacrés les médecins praticiens, prothésistes dentaires, chirurgiens, gynécologues, massacrés les savants en bactériologie et en biochimie, les directeurs de cliniques universitaires, les professeurs d’histoire, d’algèbre, de trigonométrie, massacrés les professeurs à titre personnel, assistants, maîtres-assistants et maîtres de conférences des chaires universitaires, massacrés les ingénieurs, les architectes, massacrés les agronomes et les conseillers en agriculture, massacrés les comptables, caissiers, commanditaires, agents de fourniture, assistants de direction, secrétaires, gardiens de nuit, massacrées les maîtresses d’école, les couturières, massacrées les grands-mères qui savaient tricoter des chaussettes et cuire de délicieuses brioches, faire du bouillon et du strudel aux noix et aux pommes, massacrées les grands-mères qui n’étaient plus capables de rien, qui savaient seulement aimer leurs enfants et petits-enfants, massacrées les épouses fidèles à leurs maris et massacrées les femmes légères, massacrées les belles jeunes filles, les étudiantes doctes et les écolières mutines, massacrées les vilaines et les idiotes, massacrées les bossues, massacrées les chanteuses, massacrés les aveugles, massacrés les sourds-muets, massacrés les violonistes et les pianistes, massacrés les petits de deux ans et de trois ans, massacrés les vieux de quatre-vingts ans aux yeux ternis par la cataracte, aux doigts froids et transparents et aux voix presque inaudibles chuchotant comme du papier blanc, massacrés enfin les nourrissons tétant avidement le sein maternel jusqu’à leur dernière minute. Ce n’est pas la mort des hommes à la guerre, les armes à la main, d’hommes ayant laissé derrière eux leur maison, leur famille, leurs champs, leurs chansons, leurs traditions, leurs récits. C’est le meurtre d’une immense expérience professionnelle, élaborée de génération en génération par des milliers d’artisans et d’intellectuels pleins d’esprit et de talent. 


C’est le meurtre d’habitudes du quotidien transmises par les aïeux aux enfants, c’est le meurtre des souvenirs, des chansons tristes, de la poésie populaire, de la vie allègre et amère, c’est la destruction du foyer, des cimetières, c’est la mort d’un peuple qui a vécu des siècles aux côtés du peuple ukrainien… 


Khristia Tchouniak, une paysanne de quarante ans du village de Krassilovka, dans le district de Brovary de la région de Kiev, m’a raconté comment les Allemands exécutèrent, à Brovary, le médecin juif Feldman.Ce Feldman, un vieux célibataire qui avait adopté deux enfants de paysans, était l’objet d’une véritable adoration de la part de la population. Une foule de paysannes en pleurs, suppliantes, allèrent trouver le commandant allemand pour lui demander de laisser la vie sauve à Feldman. 

Le commandant fut contraint de céder aux prières des femmes. C’était à l’automne 1941. Feldman continua à vivre à Brovary et à soigner les paysans. Il a été exécuté cette année au printemps. En racontant comment le vieil homme avait lui-même creusé sa tombe (il était en effet tout seul pour mourir, car au printemps 1943 il n’y avait déjà plus de Juifs vivants), Khristia Tchouniak retenait ses sanglots et elle finit par éclater en pleurs.”

Vassili Grossman – Carnets de guerre

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