Prédation sexuelle: heureusement, le monde de l’enseignement public est épargné !

Certains récits pourraient suggérer que des comportements de pédocriminalité et d’agressions sexuelles se produisent parfois, peut-être même assez régulièrement, dans le monde de l’enseignement public, de la maternelle à l’université, et de la part d’enseignants des deux sexes. Par chance il n’en est rien, car sinon, à notre époque de « grand déballage », on en aurait certainement entendu parler !

Heureusement!

 Le voile se lève enfin sur des pratiques, connues de millions de personnes mais niées depuis la nuit des temps par la société : la pédocriminalité, le harcèlement sexuel, le viol et la soumission sexuelle à long terme d’une personne par une autre. Si nous écoutons les médias, ces pratiques concernent avant tout deux sphères de la société: celle des institutions catholiques et celle des personnes « atteintes de notoriété » dans les mondes du show-biz, du cinéma, de la mode, de la photographie, etc.

 Il est bien connu que le viol d’enfants et de religieuses au sein de l’église catholique et romaine, dans le monde entier, est avant tout causé par le célibat des prêtres. Sinon, pourquoi toutes les autres religions seraient-elles épargnées? A moins qu’on n’en parle pas? En tout cas, dans tous les autres milieux, et notamment celui des « people », la contrainte et la prédation sexuelle s’expliquent exclusivement par la testostérone, combinée avec le fait que beaucoup de positions de pouvoir, qui les favorisent, y sont occupées par des mâles. Sinon, pourquoi quasiment toutes les victimes seraient-elles des femmes? A moins qu’il y ait aussi des hommes, mais qu’on n’en parle pas?

 Heureusement, comme celui de la politique ou du militantisme, ou le monde du travail en général, le monde de l’enseignement public est épargné. La République a eu chaud !

 Seuls de mauvais esprits colporteraient des récits évoquant de telles pratiques dans les maternelles, les écoles élémentaires, les collèges, les lycées, les universités, et de la part d’enseignants des deux sexes…

 En France, la loi distingue les agressions sexuelles d’adultes sur des mineurs et celles exercées entre adultes. Respectons donc cette dichotomie.

 En ce qui concerne la prédation sexuelle sur les mineurs, les enseignants n’étant comme on le sait pour la plupart pas tourmentés par le célibat, il ne leur viendrait certainement pas à l’esprit d’abuser de jeunes enfants des deux sexes. D’ailleurs, l’institution de l’Éducation Nationale s’est dotée depuis longtemps de garde-fous comme celui consistant à ne pas tolérer qu’un élève puisse se trouver seul avec un enseignant dans une salle de classe. Bien entendu, dans tous les milieux il existe des moutons noirs, mais les enseignants savent en général les déceler et les empêcher de nuire : ils sont alors discrètement mis à pied, licenciés et peut-être même jugés, mais le monde médiatique s’en fait rarement l’écho. Quand la littérature ou le cinéma s’emparent du sujet, c’est du reste souvent pour dénoncer l’inverse, des élèves dévergondé(e)s et pervers(es) qui tentent de séduire et manipuler des adultes, et quand ils n’y parviennent pas inventent et dénoncent des agressions sexuelles de la part de ces derniers pour se venger.

 Mais ma mémoire doit me jouer des tours, c’est normal à 71 ans. Elle a dû les inventer, ces récits recueillis tout au long de ma vie auprès de mes « copains d’avant », puis dans mon milieu professionnel de l’enseignement universitaire et de la recherche… Tels ceux, pour commencer par l’école, datant de l’époque glauque où celle-ci n’était pas mixte, où certains enseignants des deux sexes, peut-être pour rétablir un semblant de réalité dans ce monde malsain unisexué, ou pour d’autres raisons connues d’eux seuls, organisaient pour la fête de fin d’année des spectacles de danse où les plus grandes filles, terrorisées, étaient déguisées en garçons, ou les plus jolis garçons déguisés en filles, avec tutus roses et blancs, si adorables avec leurs visages juvéniles, et les parents sermonnés quand ils venaient se plaindre que l’enfant se sente humilié et agressé par ces pratiques, qui leur étaient alors imposées, ah non mais ! Ou celui de ces enseignants enclins à toucher les enfants dans un geste tendre et protecteur, mais certes pas dans des zones génitales, on n’est pas fous, comme cette maîtresse qui faisait mettre les enfants en rangs avant d’entrer en classe, toujours disposés de la même manière, avec en tête un joli petit garçon glacé d’effroi dont elle masturbait chaque jour le lobe de l’oreille pendant que les autres tardaient à se ranger. Ou celui de ce professeur d’anglais d’un grand lycée parisien de garçons des années 50‒60, qui pendant des années (ou des décennies ?) à chaque rentrée donnait de très mauvaises notes à des « nouveaux » qui jusque-là n’en avaient eu que de bonnes, ce qui incitait leurs parents à leur faire prendre des cours particuliers, se déroulant dans l’enceinte de l’établissement ‒ qui au début regroupaient plusieurs élèves mais peu à peu se réduisaient à deux, puis à un, auprès duquel il venait s’asseoir pendant toute la leçon. Ou ceux de ces enseignants et éducateurs des deux sexes qui lors de vacances scolaires trouvaient moyen de se retrouver seuls, pour des activités « naturelles » dans la « nature », avec des garçons ou filles qui leur plaisaient.

 Quant au milieu universitaire, heureusement, en 2019 nous sommes bien loin de la première moitié du vingtième siècle quand, aux dires des « anciens », bien des femmes en poste dans le milieu universitaire, enseignantes comme secrétaires, devaient leur carrière à leur bienveillante acceptation du rôle de maîtresses de mandarins, et quand le « droit de cuissage » de ces pygmalions sur les étudiantes et stagiaires était de notoriété publique et accepté de l’ensemble du milieu. À cette lointaine époque, de même que certains enseignants étaient connus pour leur penchant pour la dive bouteille, d’autres l’étaient pour être de « chauds lapins » qui ne savaient résister à l’attrait d’une jolie étudiante, surtout si celle-ci était très motivée par sa réussite universitaire, et nul ne leur en tenait vraiment rigueur – peut-être même leurs succès de « séducteurs invétérés » suscitait-elle avant tout de l’envie de la part de collègues plus « timides »...

 Et voilà que ma mémoire me trahit à nouveau. Qu’elle invente cette secrétaire de direction qui  se proposait de taper gratuitement le mémoire d’un jeune étudiant pourvu qu’il reste tard avec elle, « après l’heure », dans son bureau… Ou cet assistant qui invitait les étudiantes en week end dans sa maison de campagne pour préparer l’examen, auquel elles avaient ensuite de bonnes notes, contrairement à celles qui s’étaient montrées trop « sauvages », qui comme par hasard se retrouvaient avec une note éliminatoire juste en-dessous de la moyenne malgré une excellente copie. Ou cette étudiante qui s’était vue proposer un passionnant sujet de thèse sur le terrain dans les tropiques si elle acceptait de « passer à la casserole » mais sinon a dû renoncer à la place en thèse et mettre fin à ses études. Ou ces autres étudiantes qui se passaient le mot lors de stages de fouilles, se conseillant de ne pas mettre de jupes mais des jeans au cas où le professeur viendrait surveiller leur travail dans leur dos lorsqu’elles étaient accroupies à tamiser du sable, tandis que la femme du professeur s’intéressait assidûment pour sa part aux étudiants. Ou ces enseignants auxquels les collègues hésitaient chaque année à confier des étudiantes pour des stages de licence, maîtrise ou master, sachant qu’elles seraient sollicitées avec insistance si elles souhaitaient avoir de bons résultats. Ou ces professeurs renommés qui, lors de congrès scientifiques loin de leurs épouses, partageaient leur chambre avec une étudiante associée à leur « communication », ou lors de missions de terrain en faisaient de même dans leur tente avec leur « collaboratrice » en cours de thèse…

 Heureusement que tous ces pseudo-souvenirs sont le fruit d’une imagination exacerbée, nourrie de trop de lectures douteuses, comme l’atteste le fait que les plaintes concernant de tels faits sont très rares, et les sanctions encore plus.

 Sinon on aurait pu croire que les personnels de l’enseignement public, hommes comme femmes, et qui sait même d’autres milieux peu « médiatiques », partagent avec la sphère « people » des comportements d’abus de pouvoir et de harcèlement s’appuyant sur la peur et la honte des victimes et sur des promesses de réussite, de promotion et de ressources financières! A cette aune-là, on pourrait même aller jusqu’à imaginer que le « droit de cuissage » existerait aussi de la part de contremaîtres et chefs d’ateliers en usine, de responsables d’hyper-marchés, de directeurs des ressources humaines, de médecins et autres personnels soignants, de policiers, etc., bref d’une myriade de personnes détentrices d’une bribe de pouvoir, et que seule l’absence de notoriété des personnes concernées les protégerait du tribunal médiatique, et peut-être même du tribunal tout court. Quelle drôle d’idée ! De telles choses se produisent peut-être, ou se sont produites, dans d’autres pays, mais certainement pas en France, fort heureusement !

  

Et si?

 Qu’elle concerne les enfants ou les adultes, la question de la prédation sexuelle sur laquelle les médias ont largement attiré l’attention ces dernières années a été traitée sous trois angles principaux : les points de vue psychologique, moral et judiciaire. Le premier insiste sur la souffrance des victimes, sur cette « paralysie glacée » si particulière que décrivent beaucoup de témoignages, et sur la rage prédatrice des bourreaux, leur absence de surmoi, de barrières protectrices, d’empathie, et tente parfois d’expliquer ces comportements par des traumatismes auxquels ces derniers ont eux-mêmes été soumis. Le deuxième se contente de s’insurger et de condamner, sans proposer d’autre solution que la réprobation morale et l’exclusion sociale, sinon le « redressement », la camisole chimique ou la vengeance populaire. Enfin la troisième mentionne la notion de présomption d’innocence, et soulève une question importante : quelle que soit la « vraisemblance » des témoignages des victimes, la substitution à la prodécure judiciaire d’une « justice médiatique » n’est-elle pas la porte ouverte à tous les arbitraires, toutes les délations, au mépris de l’état de droit ? Mais ce dernier mérite-t-il encore ce nom lorsqu’il refuse d’enregistrer les plaintes des victimes ou les laisse moisir dans ses tiroirs ?

 Il y a toutefois deux autres points de vue qui sont bien moins souvent évoqués dans ces affaires: les points de vue sociologique et politique, qui il est vrai concernent peut-être (?) plus souvent les relations entre adultes que celles entre adultes et enfants. Se pourrait-il que ces pratiques touchent plus souvent les élèves et étudiants « pauvres », ah pardon, défavorisés, et augmentent sensiblement en périodes de « crise sociale », de paupérisation généralisée ? Que la gigantesque « crise » actuelle de notre société agonisante que tous ceux qui ont la parole tentent de masquer, minimiser ou banaliser, aggrave la dépendance, l’exploitation, la prostitution sous toutes leurs formes, parfois les moins visibles et même conscientes ? Dans l’indifférence ou l’acceptation fataliste générale, notre beau pays, un des plus riches du monde, amène chaque année des milliers d’étudiants à des niveaux très élevés de connaissances et de compétences pour ne leur offrir comme débouchés que le chômage ou des petits boulots, après pour certains des années dans des chambres humides envahies par les punaises de lit, de ballottage en « postdoc » de ville en ville et de pays en pays pour « enrichir leur CV », en raison de la la compétition acharnée organisée sciemment (et scandaleusement) par les organismes d’enseignement et de recherche pour les stages, les postes, les budgets, les carrières, comme si en France on avait trop de médecins, de chercheurs, d’ingénieurs, d’enseignants…

 Et si on s’intéressait aussi à cela, et pas seulement aux aspects « psychologiques », « éthiques » et « juridiques » de la prédation et de l’exploitation sexuelles ?

  

19 novembre 2019

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