Prisonniers de la Cinquième

Un des slogans marquants de Mai 68 fut : « votez dur, votez mou, mais votez dans le trou ». Il est temps de lui redonner toute sa gloire. Les abstentionnistes d’aujourd’hui préfigurent ceux de la présidentielle maudite de 2022, et ils ont raison. Il est temps d’y appeler à une abstention encore plus massive, pour retirer toute légitimité à l’« élu » et préparer la fin de la Ve République.

Au vu de la Bérézina que constituent, pour tous les partis, les résultats de élections régionales et départementales, cela va continuer à s’agiter comme des ludions dans les états-majors politiques et médiatiques, et redoubler d’efforts pour que les électeurs de France « s’intéressent » enfin aux présidentielles de 2022, mais ce sera en vain. Ce n’est pas que la population française y soit indifférente, mais elle a bien compris, depuis longtemps, qu’il s’agit d’un jeu pervers, perdant-perdant pour les travailleurs, quels que soient ses résultats.

 C’est que la population française est actuellement prisonnière de la Constitution de la Ve République. Chacun regarde avec inquiétude ou terreur l’approche de ces présidentielles, « les pires de toute l’histoire de la V», car, quelles que soient les contorsions des uns ou des autres, tout est fait pour que le deuxième tour de celles-ci voie s’affronter Marine Macron et Emmanuel Le Pen, ou une autre alchimie, décidée en fonction des fluctuations de l’actualité mais porteuse d’un résultat similaire. Il n’y a pas de solution de rechange dans le cadre des institutions de la Ve. Bien entendu, la « gauche », dont les « querelles » ne sont là que pour tenter de masquer le refus de rompre avec le capitalisme en raison de sa haine du « communisme » et de son espoir insensé d’« améliorer » et « moraliser » le capitalisme, va tenter de nous refaire le coup du front populaire, de l’union de la gauche et autres avatars d’alliances électorales entre partis d’origine ouvrière (partis « communistes » et « socialistes », insoumis) et partis bourgeois par leur origine et leur programme (radicaux de « gauche », écologistes, alternatifs de toutes sortes et obédiences). Une version édulcorée de ces alliances de triste mémoire serait un « front républicain » sans limites à droite pour « faire barrage au fascisme » ‒ c’est-à-dire en réalité faisant son lit. Tout le dernier siècle nous a appris que, si par un de ces coups de sort improbables de l’histoire une telle alliance amenait en 2022 son candidat à la présidence, celui-ci mènerait une politique bourgeoise et anti-ouvrière, comme Léon Blum refusant d’aider la République espagnole à vaincre Franco, comme Allende refusant d’armer le peuple contre le coup d’État qui se préparait et au vu su de tous, comme Mitterrand « contraint par les lois économiques » de faire le tournant de la rigueur, comme Hollande faisant promulguer une batterie de lois anti-sociales dont la loi travail et la réforme des retraites, etc.

 Tout le monde le sait mais tout le monde est paralysé car tout le monde accepte la règle du jeu qui est celle de la Constitution de la Ve République, sachant bien que l’effondrement de celle-ci, qui est à l’ordre du jour, ouvrirait une période pré-révolutionnaire en France, comme elle est déjà ouverte dans de nombreux autres pays aujourd’hui. Par-delà toutes les déclarations et simagrées, le consensus politique actuel est de laisser la France inféodée à sa constitution bonapartiste, à l’Europe de Maastricht, à l’impérialisme américain, aux « lois du marché » et à la dictature économico-politique du capital international.

 De son côté, la majorité de la population travailleuse a parfaitement compris qu’aucune solution à aucun de ses problèmes ne viendra de ces élections, et elle s’abstiendra massivement lors de celles-ci. Quelles que soient en définitive les combinaisons et alliances qui se fixeront juste avant ces élections, accepter d’y jouer le jeu est accepter d’avance la défaite et la continuation des attaques contre les travailleurs, leurs conditions de travail et de vie, l’environnement et le climat planétaires, et la préparation de guerres auprès desquelles celles du XXe siècle apparaîtront comme des ébauches édulcorées.

 Pour les travailleurs et les démocrates, la seule attitude qui puisse avoir un sens en 2022 sera de se ranger aux côtés des abstentionnistes. Toutefois, ce qui donnerait tout son poids à cette abstention, ce serait qu’elle soit active, pas passive. Qu’elle ne soit pas un geste désespéré d’aveu d’impuissance, mais un acte fort volontaire et ouvrant des perspectives. En d’autres termes, que, et ceci dès maintenant, une expression consciente, organisée et déterminée se fasse jour sous la forme d’un appel à l’abstention qui impliquera un rejet de la Constitution de la Ve République et de celle de l’Europe des banquiers. Il serait irréaliste aujourd’hui d’envisager d’organiser un boycott de ces élections, car boycotter des élections exige de mettre en place une mobilisation militante importante, capable d’empêcher l’accès aux lieux de vote (grève générale, piquets de grève, manifestations massives) et les conditions sont loin d’être réunies pour ce faire, mais un appel national à une abstention massive donnerait à celle-ci, qui de toute façon se produira, un sens militant et politiquement fort. Aujourd’hui, malgré la proportion ridiculement basse d’électeurs inscrits l’ayant élu, le président peut se prétendre légitime. Mais le même résultat après une campagne nationale en faveur d’une abstention massive aurait un sens bien différent.

 N’oublions pas que l’histoire de l’humanité est l’histoire de la lutte des classes. Malgré tous les camouflages dont elle fait l’objet actuellement, c’est elle qui continue de sous-tendre tous les évènements mondiaux. L’effondrement de la Ve République est inéluctable. Il sera porteur de conflits décuplés, mais qui de toute façon auront lieu lorsque l’effondrement global de notre société mondialisée, préfiguré par le « collapse covid », s’accentuera et se généralisera. S’y préparer est indispensable, et refuser enfin de jouer le jeu d’« élections-piège-à-cons» pourrait être un premier pas dans ce sens.

 

Alain Dubois

20 juin 2021, 19h48

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