Chaos climatique : ce que personne ne dit

Le chaos climatique en cours est porteur d’un effondrement de la civilisation humaine. Ce ne sont pas des plaisanteries comme les taxes sur les carburants, pour le profit capitaliste, qui arrêteront ce train fou. La « transition écologique » exige des mesures bien plus drastiques dans tous les domaines, et ne pourra avoir lieu sans le renversement complet du système capitaliste.

Depuis quelques jours, les « gilets jaunes » expriment la colère collective des travailleurs, chômeurs et retraités de tout le pays contre l’avalanche de taxes auxquelles ils sont soumis, l’augmentation du coût de la vie, le démantèlement des services publics, la destruction des lois conquises de haute lutte par les travailleurs depuis des siècles et notamment à la Libération. Leur action pour l’annulation des taxes sur l’essence, et au-delà pour la démission de Macron, sur une ligne de lutte des classes, exige le soutien inconditionnel de tous les travailleurs du pays.

 Conforté dans ses attaques réactionnaires par la collaboration de classe éhontée des directions syndicales qui acceptent depuis son intronisation de « négocier » avec lui, le gouvernement Macron reste droit dans ses bottes et entend « ne rien lâcher », convaincu que partis et syndicats d’« opposition » feront tout pour empêcher, comme ils l’ont fait pour la loi travail et pour le statut des cheminots, que cette colère se cristallise dans une Grève Générale illimitée jusqu’à la chute de ce gouvernement. Qu’ils puissent y parvenir est une autre paire de manches, comme le montre l’évolution de la situation à la Réunion. L’avenir tranchera.

 Que, dans une période de crise exacerbée du système capitaliste mondial, un gouvernement à la botte de ce système attaque frontalement les droits et les conditions de vie des travailleurs n’a rien d’étonnant. Que le mouvement ouvrier organisé, ou du moins ce qu’il en reste, soit incapable d’organiser la défense des travailleurs et de contre-attaquer n’a en soi rien de nouveau : c’est ce qui se passe depuis des décennies, en raison de la coalition des « réformistes » socio-démocrates (et de leur ombre portée « écolo »), des staliniens et des « radicaux » de tous poils, et de la division du travail entre eux pour ne jamais menacer réellement le pouvoir, qu’il soit « de droite » (Chirac, Sarkozy, Macron) ou « de gauche » (Mitterrand, Jospin, Hollande), et tenter de gommer la lutte des classes.

 Ce qui est  nouveau toutefois est la manipulation inacceptable qui consiste à « habiller » ces agressions sous un masque « écolo », et de prétendre que des mesures comme la taxe carbone ou les hausses de prix des carburants seraient de nature à lutter contre le dérèglement climatique et participeraient de la « transition écologique », ce qu’elles ne sont et ne font en aucune manière. Et ce qui est encore plus inacceptable est le silence quasi-général des politiques, des médias et des « intellectuels » sur cette manipulation, dont l’effet principal ne peut être que de répandre parmi les travailleurs l’idée que cette « transition écologique » est leur ennemi. Cette idée mortifère conforte une fois de plus l’orientation « anti-écolo » catastrophique du mouvement ouvrier que ses dirigeants politiques et surtout syndicaux ont contribué à construire depuis des décennies, alors que ce sont justement les travailleurs qui sont les premières victimes de la crise écologique mondiale, et qu’ils constituent la seule force sociale susceptible, sinon de l’enrayer complètement (car il est trop tard), du moins d’en limiter les dégâts et de permettre peut-être la survie d’une civilisation humaine pour les décennies et siècles à venir.

 Une fois n’est pas coutume, Le Monde, dans son numéro 22973 daté du 21 novembre, a publié une prise de position claire sur le problème du « chaos climatique ». S’appuyant sur une étude d’ampleur inédite parue dans le journal scientifique Nature Climate Change, ce journal insiste sur l’inéluctabilité et l’ampleur du désastre en cours et sur la vulnérabilité de l’humanité face au risque climatique et environnemental en répertoriant 467 formes d’impacts sur la santé, l’alimentation, l’accès à l’eau, l’économie, les infrastructures, les exodes et la sécurité, et en insistant sur l’aspect cumulatif et synergique des fléaux jusqu’ici surtout considérés séparément. Ce journal souligne qu’aucune des grandes messes internationales sur l’environnement et le climat qui se sont tenues ces dernières décennies n’a pris de décision importante permettant de réduire de manière significative l’impact de notre civilisation sur la biosphère et de ralentir le train qui se précipite dans le mur. De manière bien plus contestable, ce journal propose comme cause principale de cet immobilisme la notion de « déni de réalité » de la part des « hommes », comme si l’humanité se réduisait à une somme d’individus atomisés et que les décisions politiques et économiques dépendaient avant tout de facteurs psychologiques.

 En réalité, tout le monde sait bien, et ceci depuis les livres de Rachel Carson et de Barry Commoner dans les années 70, que la cause de la crise environnementale n’a rien de mystérieux et n’a rien à voir avec « l’humanité » ou « la nature humaine » en tant que telles, mais qu’elle réside dans le système politico-économique du capitalisme, dont le moteur de fonctionnement n’est pas la satisfaction des besoins des populations mais l’exigence permanente d’une croissance du profit (la plus-value) pour les capitalistes. Tout le reste est fables et balivernes.

 La pensée « magique » qui consiste à dire que, puisque « des solutions techniques existent », cela suffira, comme si ces solutions par elles-mêmes étaient susceptibles de s’imposer à la société, serait risible si elle n’était pas pathétique. Tous les faux (ou vrais, ce qui est pire) naïfs, scientifiques, associations, individus, qui s’adressent aux gouvernements actuels de la planète pour leur demander de prendre les mesures nécessaires pour lutter contre la destruction de l’environnement planétaire rappellent les peuples qui, tout au long de l’histoire, se sont avancés désarmés pour présenter des doléances aux monarques, récoltant la poudre, les balles et les canons. L’idée d’un « capitalisme vert » est une contradiction dans les termes[1] et toute promotion de cette idée, au nom de la « décroissance »[2] chère au très libéral Club de Rome ou de toute autre utopie écolo, citoyenne et participative, est réactionnaire et pernicieuse car elle dissipe les énergies et prépare les découragements.

 Tous les écolos-bobos qu’on entend parler fort d’« écologie », que ce soient des politiciens à la mode Cohn-Bendit, Ségolène Royal ou Nicolas Hulot, ou des militants ou « intellectuels » à la mode Hervé Kempf, Fabrice Nicolino ou Fabrice Flipo, ont en commun leur anti-marxisme viscéral, dont ils sont fiers. Celui-ci est trempé dans la confusion qu’ils entretiennent délibérément entre la monstruosité historique du stalinisme et la pensée et l’action de Marx et Engels, qui comportait un indéniable dimension « écologiste »[3]. Ils ont beau jeu de dire ou d’écrire, comme René Dumont, « Seule une écologie socialiste… », ou comme Hervé Kempf, « Pour sauver la planète, sortez du capitalisme », l’« écosocialisme » qu’ils prônent n’a de socialisme que le nom, car il ne comporte pas de projet de prise de pouvoir par les travailleurs, de dissolution de la Bourse, d’annulation des intérêts sur toutes les dettes, notamment des États, d’expropriation sans indemnité ni rachat des multinationales et de toutes les grandes entreprises et exploitations et leur passage sous le contrôle d’un État socialiste, c’est-à-dire dirigé de manière démocratique par les travailleurs, sur la base de mandats révocables comme dans la Commune de Paris.

 Les fables sur le rôle prêté, pour contribuer à la « transition écologique », à la « fiscalité carbone » dans le cadre du système capitaliste mondial préservé, n’ont pour fonction que d’augmenter encore les profits des capitalistes, comme l’ont bien compris les gilets jaunes et comme l’a superbement illustré Macron en se taisant pendant plusieurs jours de mouvement des bonnets jaunes mais en réagissant le jour même au déclenchement de la crise Renault-Nissan.

 Si vraiment un État se préoccupait de la santé environnementale de la biosphère et de ses habitants, ce seraient des mesures bien plus radicales qu’il faudrait prendre, et tout de suite. Pour s’en tenir à la question de la voiture, à très court terme il faudrait immédiatement : (1) du côté des véhicules, nationaliser sans indemnité ni rachat toute l’industrie automobile (si « vertueuse » comme on le sait), interdire toute publicité sur les automobiles, supprimer toute plus-value sur les voitures, vendre les modèles les moins polluants à prix coûtant en reprenant les anciens modèles contre une prime à la case, et interdire toute vente à des particuliers de grosses cylindrées ; (2) du côté des carburants, nationaliser toute l’industrie du pétrole (si « vertueuse » comme on le sait) et vendre les carburants à prix coûtant unique sur tout le territoire. A moyen terme il faudrait (1) financer un développement bien plus rapide qu’aujourd’hui des recherches sur des véhicules de moins en moins polluants, et dégagés de toute utilisation d’énergie fossile dérivée du pétrole, du gaz et du charbon, (2) développer considérablement les transports en commun sur tout le territoire, rétablir un maillage ferroviaire étroit du pays et un maillage fluvial, et (3) rétablir les services publics de proximité saccagés depuis des décennies, de manière à réduire les déplacements. A long terme c’est tout le fonctionnement de la production et du transport des produits alimentaires et autres qui devrait être modifié, pour diminuer drastiquement les besoins de déplacement et de transports.

 Bien entendu, déplacements et transports ne sont qu’un élément parmi bien d’autres de fonctionnement de la société, et tous les autres aspects de celui-ci (habitat, production alimentaire, santé, eau, énergie, sécurité, etc.) devraient être soumis à des modifications tout aussi drastiques, pour que l’on puisse parler de « transition écologique ». Des multitudes de solutions et de propositions existent pour ce faire, et leur mise en œuvre entraînerait la création de millions d’emplois. Mais pour que de tels plans soient possibles, pour pouvoir aller de l’avant, comme disait Lénine, il ne faut pas avoir peur d’aller vers le socialisme, donc d’abattre le système économique fondé sur le profit et de retirer tout pouvoir, politique, économique et médiatique, à tous ceux qui jusqu’à présent ont monopolisé celui-ci. Et, bien entendu encore, de tels bouleversements ne pourraient être des succès qu’à l’échelle internationale.

 Cela porte un nom : c’est la Révolution. Celle que toute l’idéologie dominante hait à mort, celle qu’ils appellent « Grand Soir » pour s’en moquer—ou plus exactement pour conjurer sa venue. Bien entendu, aujourd’hui c’est une utopie. Et il ne manque pas de beaux esprits pour dire que, si dans le passé les masses ont pu faire irruption dans l’histoire pour renverser les tyrans, le système est assez verrouillé aujourd’hui pour interdire tout risque que cela puisse se reproduire. Après de nombreuses autres dans l’histoire, les soi-disant « révolutions arabes » ont montré que cela reste d’actualité. Et à tous les autres beaux esprits qui ont combattu la proposition de Grève Générale contre la loi travail et contre la destruction du statut de cheminot, la mobilisation considérable des gilets jaunes, sans le soutien, l’expérience et la logistique d’aucune organisation syndicale et politique, apporte un démenti du même acabit. Certes, ce n’est pas encore la Grève Générale, mais cela contribue à la préparer. Et ne préjugeons pas de l’avenir.

 Mais, pour revenir à cette notion d’« utopie », ce qui ne souffre aucun doute, c’est le fait que celle-ci est du côté des écolos-bobos, des « écosocialistes » anti-marxistes, des « décroissants », des organisations « citoyennes » sans frontières de classes, des altermondialistes autogestionnaires et autres « alternatifs ». Toutes ces pseudo-solutions ne peuvent pas mener à la « transition écologique » et n’y mèneront pas. Le dilemme se pose une fois de plus sous la forme « socialisme ou barbarie ». Soit la Révolution communiste se produira et sera victorieuse, et la civilisation humaine pourra peut-être survivre aux destructions de la biosphère déjà effectuées et surtout aux processus destructeurs déjà enclenchés et qui continueront à s’auto-alimenter. Soit le capitalisme et ses alliés de toutes sortes, notamment politiques, médiatiques et intellectuels, parviendront à empêcher cette Révolution, et la civilisation humaine ne survivra pas au chaos qu’elle a engendré, et dont nous ne voyons pour l’instant encore que de très faibles signes avant-coureurs.

 

 [1] Lire par exemple l’excellent livre de Daniel Tanuro, L’impossible capitalisme vert (La Découverte, 2010).

[2] Si vous voulez rire, allez parler de décroissance aux chômeurs, smicards et retraités en gilets jaunes sur les barrages.

[3] Lire par exemple John Bellamy Foster, Marx écologiste (Éditions Amsterdam, 2011) ; Ian Angus, Face à l’anthropocène (Écosociété, 2018) ; Henri Peña-Ruiz, Karl Marx penseur de l’écologie (Seuil, 2018).

  

Alain Dubois

21 novembre 2018

 

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