Collapse: la moisson des trahisons. (1) Une chance sur deux

Ni les manifestations, ni les pétitions, ni les médias n'y changeront quoi que ce soit: nous allons vers le gouffre. Le système social qui en est responsable est le capitalisme. Toute action qui ne consiste pas à préparer son renversement révolutionnaire, par les moyens traditionnels de la lutte des classes, s'ajoute à la liste sans fin des trahisons multiples qui nous ont menés là où nous sommes.

Allumez votre télé: vous avez une chance sur deux de tomber soit sur un "expert", un "philosophe" ou un "activiste" qui vous parlera du réchauffement de la planète, de l'extinction des espèces ou des méfaits des pesticides - toutes choses dont il/elle n'avait jamais entendu parler il y a dix ans - soit sur une publicité pour une voiture. Vous y voyez une contradiction? Serait-ce que vous n'avez pas encore percuté que la société qui nous mène au gouffre porte un nom: le capitalisme?...

L'histoire de l'humanité est l'histoire de la lutte des classes. Le capitalisme n'est pas une idéologie. Il n'est pas non plus une fatalité tinesque [1], une expression de "la fin de l'histoire" ou d'une quelconque "victoire" de ce système économico-politico-social sur ses "concurrents". Il s'agit d'un système qui s'est développé au 19e siècle, sous la direction d'une classe sociale, la bourgeoisie, qui a progressivement pris le contrôle de la majorité de la planète en supplantant les systèmes antérieurs.  Comme ces derniers, sa domination historique sur l'humanité était vouée à ne durer qu'un temps, et à laisser la place, à la suite de soubresauts révolutionnaires, à un autre système économico-politico-social, le socialisme ou communisme, contrôlé par le prolétariat, qui lui-même avait vocation à n'être que transitoire, précédant la "société sans classes". Mais cette "prédiction" historique ne s'est pas réalisée, non parce qu'elle aurait été "fausse", mais parce que, comme cela peut arriver à tout processus se déroulant dans le temps, celui-ci s'est grippé - de même qu'il arrive qu'un têtard, destiné à se métamorphoser en grenouille, ou qu'une chenille, programmée pour devenir un papillon, meurent au cours du processus de la métamorphose - ce qui ne signifie pas qu'ils n'étaient pas initialement destinés à le franchir [2]. La raison pour laquelle cette transition ne s'est pas faite est parfaitement identifiée: il s'agit de l'apparition, du développement et de la consolidation, au sein de l'Etat ouvrier de l'URSS puis du mouvement ouvrier mondial, du cancer du mouvement ouvrier, le stalinisme.

Sans entrer pour l'instant dans les finesses, rappelons que ce qui caractérise le capitalisme, c'est la recherche permanente, et de plus en plus exacerbée à mesure que la crise de ce système s'est approfondie (en fait dès le début du 20e siècle), par une minorité de possédants, de la plus-value découlant de la différence entre la valeur d'usage et la valeur d'échange des produits et des services, que permettent le salariat et le système bancaire spéculatif, et que ce qui caractérise le stalinisme, c'est la confiscation du pouvoir politique, au sein d'un Etat ouvrier et des organisations qui lui sont liées, par une caste parasitaire. Précédé par des escarmouches, l'affrontement entre ces deux systèmes antinomiques s'est déroulé pendant un siècle et demi, ce qui est infime et ridicule au regard de l'histoire de l'humanité, mais qui s'est avéré décisif pour le stade particulièrement délicat de celle-ci, la préparation de l'effondrement de la civilisation humaine que nous vivons aujourd'hui, et qu'il est désormais bien trop tard pour enrayer, sans parler de le renverser ou de lui faire rebrousser chemin.

Après des décennies où elles nous ont délibérément menti en nous maintenant dans le déni, et en faisant taire tous ceux qui tentaient de jouer le rôle de "lanceurs d'alertes", les classes sociales qui gouvernent aux destinées, non seulement de l'humanité, mais encore de la biosphère, finissent par lâcher le morceau, et par reconnaître à demi-mots l'ampleur de la catastrophe en cours et surtout à venir. Pour autant, ni elles ni leurs laquais les intellectuels, les médias et les responsables politiques de tous bords, ne sont prêts à céder un millimètre de terrain. Ils se battront jusqu'à la mort et au-delà pour maintenir leur contrôle sur la société mondiale. Pour ce faire, il n'est pas douteux qu'ils mettront en place, peut-être bien plus tôt que ce que les "braves citoyens" de la "société civile" imaginent, des régimes totalitaires d'une violence inouïe et inédite, à côté desquelles celles des régimes style Trump et Bolsonaro, ou même Hitler et Pol Pot, feront pâle figure. Sauf si... l'immense majorité des humains actuellement sur notre planète les en empêche... Mais comment?

N'en déplaise aux "optimistes", ni les déclarations, ni les débats, ni les manifestations, ni les pétitions, ni les médias, ni les livres, n'y changeront quoi que ce soit: nous allons vers le gouffre. Le système social qui en est responsable est le capitalisme. Toute action qui ne consiste pas à préparer son renversement révolutionnaire, par les moyens traditionnels de la lutte des classes, les seuls susceptibles d'y parvenir, non seulement revient à pisser dans un violon, mais encore s'ajoute à la liste sans fin des trahisons multiples qui nous ont menés là où nous sommes. Le seul comportement qui a un sens aujourd'hui face au gouffre est la préparation consciente et collective des affrontements qui permettront la destruction du système capitalisme, c'est-à-dire du système de la propriété privée des moyens de production, des banques et de la Bourse, et la prise du pouvoir par les travailleurs organisés.

Faudrait-il oublier les "vieilles lunes" du "grand soir" et passer les "erreurs du passé" sous silence, et ne se préoccuper que d' "aujourd'hui et maintenant"? Ou comprendre que cette perpétuelle fuite en avant vers des "idées nouvelles", des "formes de lutte modernes", faisant fi de la lutte des classes, des organisations et des formes de lutte éprouvées, sont un nouvel avatar, un nouveau déguisement de l'idéologie dominante imposée par la bourgeoisie, selon laquelle rien n'est pire que la révolution, que de toute façon celle-ci ne pourrait mener qu'à de nouveaux régimes totalitaires, et qu'on peut faire confiance à la "démocratie" pour résoudre en douceur ces problèmes dont la gravité et l'urgence de doivent de toute manière pas être exagérées? 

Ou faudrait-il, afin de préparer, non pas l'arrêt de la destruction en cours des écosystèmes et de notre civilisation, qui est devenue inéluctable, mais l' "après", se pencher sérieusement sur ce qui s'est passé afin de tenter d'éviter de répéter une énième fois les mêmes erreurs? Et pour commencer, tenter de recenser et comprendre les multiples "trahisons" qui ont émaillé notre histoire et nous a amenés là où nous sommes.

C'est l'objectif que, sans aucune illusion sur l'impact que ceux-ci pourront avoir, la série de billets initiée ici se propose.

 

Alain Dubois

24 septembre 2019

 

[1] Néologisme dérivé du fameux "TINA", "There is no alternative" de Margaret Thatcher.

[2] Alain Dubois, Métamorphoses animales. In: Alain Dubois & Pierre Drogi, Métamorphoses, Paris, Le Pommier, 2008: 5-66 + 167-177. 

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