A propos de la formule "notre maison brûle"

La formule "Notre maison brûle" prononcée par Jacques Chirac en 2002 a une grande ressemblance avec le titre d'un manuscrit que j'avais écrit en 1999 et 2000 mais pour lequel je n'avais trouvé aucun éditeur, bien que je l'aie largement distribué à l'époque dans l'espoir d'en trouver un: "Que faire lorsque la maison brûle"? Ce manuscrit est reproduit ici ne varietur, pour mémoire.

D’où vient la  célèbre formule “Notre maison brûle” prononcée par Jacques Chirac le 2 septembre 2002 au sommet mondial de Johannesburg et reprise récemment par Emmanuel Macron? 

La version française de Wikipédia écrit à cet égard: “La phrase ‘Notre maison brûle…’ a été écrite par Jean-Paul Deléage (physicien, géopolitologue, maître de conférences aux universités d'Orléans et de Paris, militant et historien de l'écologie) spécialement pour le discours du président français de l'époque, à ce sommet mondial (cela lui a valu la légion d’honneur en 2002). Cette phrase a été inspirée par la chanson Beds are Burning de Midnight Oil en 1986 (extrait : ‘How do we sleep while our beds are burning’). À l'époque, l'Australie était en proie aux feux de forêt. Le réchauffement climatique en était la cause selon les militants écologistes.”

C'est peut-être vrai. Il est toutefois notable que, bien plus proche de 2002 que 1986, la formule ‘La maison brûle’ figurait dans le titre d’un texte sur la crise de la biodiversité, que j’avais rédigé en 1999 et 2000 dans le but de le publier sous forme d’un petit ouvrage, mais qui ne trouva jamais d’éditeur. Ce ne fut toutefois pas faute d’en avoir cherché un. Pour ce faire, j’avais soumis ce texte à plusieurs dizaines de lectrices et lecteurs, dont je peux fournir la liste sur demande, espérant en vain que l’une ou l’un d’entre eux le trouverait suffisamment intéressant pour me conseiller un éditeur susceptible de le publier. Non seulement ce ne fut pas le cas, mais, à part quelques exceptions notables (Georges Pasteur, François Terrasson), le message que je reçus de la grande majorité de ces personnes, sans parler de celles qu'il laissa cois, fut que ce texte ne méritait pas d’être publié, pour deux raisons principales: parce qu’il était ‘trop pessimiste’ et parce qu'il était trop critique à l’égard de la communauté scientifique des biologistes. Du reste, les critiques les plus agressives de mon texte vinrent  de mon propre établissement scientifique, le Muséum National d’Histoire Naturelle, et notamment de collègues travaillant eux-mêmes sur la crise de la biodiversité et la systématique. A l’époque, les blogs sur internet n’existaient pas et il était bien plus difficile que maintenant de diffuser ses propres textes. De plus, confronté à la réaction négative de nombre de mes collègues, je ne nourrissais pas d’illusions sur l’impact que ce texte pourrait avoir sur le ‘grand public’, dans la mesure où y compris parmi les lecteurs appartenant à la sphère médiatique à qui je l’avais soumis, ce texte n’avait guère suscité de réactions ou seulement des réactions négatives [1]. Ce texte resta donc inédit. Or il se trouve que 20 ans après, une grande partie des questions qu’il pose, des critiques qu’il émet et des recommandations qu’il formule restent encore parfaitement d’actualité. Il m’a donc paru utile de le publier aujourd’hui, tel qu'il était en juillet 2000,  sans modification, à l’occasion de la remise en exergue de la formule ‘la maison brûle’.

Il est peut-être intéressant de souligner que, pour ma part, je n’avais pas emprunté cette expression à une chanson d'un groupe de rock, mais à une scène d’un film d’un auteur et acteur italien de théâtre et de cinéma que j'admire beaucoup, Carmelo Bene. Au début du film Capricci (1969), Carmelo Bene se retrouve prisonnier d’une maison en flammes. De plus il est ligoté... par une longue pellicule de film (quasi-incassable). Il a toutes les peines du monde à s'extraire des flammes et à sortir dans la rue. Mais alors il s'avise qu'il a oublié quelque-chose de crucial à l'intérieur de la maison. Courageusement, il parvient à y pénétrer et, avec les dents (car il est toujours ligoté), il parvient à saisir puis à sortir laborieusement cet objet précieux... qui s'avère être un Bottin de téléphone... Les mauvais choix dans les périodes de catastrophes ont des conséquences incommensurables. Voilà d'où venait la phrase "La maison brûle". Un des lecteurs à qui j'avais confié mon manuscrit, biologiste, écologiste ou journaliste, aurait-il trouvé la formule percutante et l'aurait-il offerte à Deléage et celui-ci à Chirac? Nous ne le saurons peut-être jamais, mais originellement, dans mon esprit, celle-ci ne signifiait pas "les forêts australiennes brûlent" mais "la biosphère, les écosystèmes constituant la maison commune de l'humanité, sont en cours de destruction, et 'nous', c'est-à-dire les Etats, les gouvernements, toutes les entités humaines constituées y compris la communauté scientifique, n'avons pas pris la mesure du désastre et fait pas ce qu'il faudrait faire". Cela reste intégralement vrai aujourd'hui, malgré les bavardages "verts" qui nous inondent, et qui ne s'attaquent pas à la cause de celui-ci, le système capitaliste mondial.

Pour mémoire...

 

 

[1] Et je dois dire que l’expérience que j’eus ensuite avec un autre ouvrage, publié celui-ci en 2012 par Berg International, Jean Rostand: un biologiste contre le nucléaire, qui ne bénéficia de quasiment aucune réaction dans la ‘grande presse’ de la part des journalistes spécialisés sur l’environnement à qui je l’avais fait parvenir, et dont la diffusion fut fort faible, n’a fait que me conforter dans cette analyse.

 

 

 

Que faire lorsque la maison brûle?

 Lettre ouverte aux citoyens d’une planète où des millions d’espèces vivantes sont en train de s’éteindre

 

 

Alain Dubois

 

Directeur du Laboratoire des Reptiles et Amphibiens du Muséum National d’Histoire Naturelle, 25 rue Cuvier, 75005 Paris, France

E-mail: dubois@mnhn.fr - Fax: 01.40.49.34.88 - Tél.: 01.40.79.34.87

 

Responsable du Programme Pluriformation “Biodiversité de la Faune et de la Flore du Sud-Est Asiatique” (Muséum National d’Histoire Naturelle)

Responsable 1995-2000 du DEA “Systématique animale et végétale” (Muséum National d’Histoire Naturelle et Université Claude Bernard Lyon 1)

Rédacteur-en-Chef d’Alytes, International Journal of Batrachology, publié par l’ISSCA (International Society for the Study and Conservation of Amphibians)

 

 

 

 

Table des matières

Résumé

 

Première partie

Quelles priorités pour la zoologie et la botanique au 21e siècle?

 1. La taxinomie descriptive

 2. Avons-nous besoin d’un inventaire taxinomique des espèces vivantes du globe?

 3. Les lacunes de notre connaissance sur la biodiversité

 4. La crise de la biodiversité

 5. Hiérarchie ou priorités?

 6. Conclusion. Pour un Observatoire Mondial de la Biodiversité

 

Deuxième partie

L’exemple des Amphibiens

 1. Un inventaire fortement incomplet

 2. Inventaire et priorités en matière de conservation

 3. Déclin des populations, extinction des espèces et perte d’information

 4. Un exemple particulièrement significatif

 

Troisième partie

Quelques mots sur la science, les scientifiques et la société

 1. Introduction

 2. Optimisme, pessimisme et angélisme

 3. Science et technique

 4. Niveaux de décision en matière de politique scientifique

 5. Quelques particularités de la recherche en matière de biodiversité

 6. Quelques particularités de la situation française

 7. Quelques mots sur les taxinomistes

 

Remerciements

 

Références bibliographiques

 

 

Résumé

 L’inventaire des espèces vivantes de notre planète est un objectif souvent négligé, sinon décrié, de la recherche biologique. Outre ses implications directes pour l’homme, cet inventaire est une nécessité pour toutes les recherches comparatives en biologie (notamment concernant l’étude de l’évolution). Actuellement cet inventaire est très fortement incomplet, puisque des millions d’espèces restent inconnues et ne sont pas même représentées dans les collections d’histoire naturelle. Par ailleurs, la crise de la biodiversité qui se développe actuellement sur notre globe menace directement d’extinction une proportion considérable de ces espèces dès aujourd’hui et dans les décennies à venir. Les actions entreprises à l’heure actuelle pour “conserver la biodiversité” sont d’une grande importance et doivent être soutenues et étendues. Toutefois ces actions ne concernent qu’une faible proportion des milieux et des espèces, et n’agissent pas toujours sur les causes de ces extinctions. Elles ne pourront avoir qu’un effet limité sur la réduction de ces extinctions, dont une proportion importante resteront inéluctables. C’est toute notre époque qui sera jugée par les générations ultérieures si nos contemporains acceptent de laisser s’éteindre une proportion importante des espèces vivantes, non seulement sans agir pour leur conservation, mais encore sans redoubler d’efforts pour accélérer leur récolte et leur inventaire afin d’en garder au moins une trace pour l’avenir. Parier a priori sur l’“inutilité” des connaissances sur les millions d’espèces vivantes de notre planète non encore récoltées et étudiées par les scientifiques est un pari entièrement gratuit, sinon criminel à long terme. Il semble donc indiqué d’envisager la nécessité d’un vaste programme international volontariste d’évaluation précise des besoins en matière de récolte, stockage, étude, inventaire et description des espèces vivantes du monde, et de recherche des moyens de répondre à ces besoins, afin de permettre aux générations ultérieures de disposer d’informations sur ces espèces, même si une partie significative de celles-ci se seront éteintes d’ici-là. Une telle perspective, qui implique de réévaluer les priorités de la recherche biologique au 21e siècle, et qui pourrait se concrétiser à travers la création d’un Observatoire Mondial de la Biodiversité, ne pourra s’imposer que si elle fait l’objet d’une mobilisation de la part de ceux qui l’estiment justifiée, qui ne sauraient se limiter aux milieux scientifiques spécialisés dans l’étude de la biodiversité.

  

Première partie

Quelles priorités pour la zoologie et la botanique au 21e siècle?

 

 1. La taxinomie descriptive

 La science est une tentative de la raison humaine pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. De nos jours, cette tentative est souvent présentée comme un effort pour répondre aux deux questions fondamentales “pourquoi?” et “comment?”. Cependant, ces deux grandes questions ne prennent un sens qu’après qu’une réponse aura éventuellement été apportée à la question “quoi?”[1]: pour essayer d’analyser et interpréter le monde, nous devons savoir quelles sont ses principales caractéristiques. En réalité le découpage de la démarche scientifique entre ces trois questions est largement artificiel et scolastique, car c’est bien souvent ensemble que celles-ci se posent et que leur étude progresse. Dans le domaine scientifique de ce qu’on appelle aujourd’hui “biodiversité”, comme dans beaucoup d’autres domaines, la question “quoi?” a une grande importance. C’est grâce à l’existence d’un inventaire (partiel) des sortes d’êtres vivants de notre planète que des hypothèses scientifiques purent être proposées et testées pour rendre compte des causes et des mécanismes d’apparition, d’évolution, de maintien et de fonctionnement de cette biodiversité[2].

 La branche de la biologie qui a pour fonction de mener à bien cet inventaire et de proposer une classification pour la biodiversité est la taxinomie (ou taxonomie), dont le but est d’identifier, décrire et nommer des unités classificatoires ou taxons, telles que les espèces, genres ou familles. Au sein de ce domaine, la taxinomie descriptive, parfois aussi appelée alpha-taxinomie ou microtaxinomie[3] consiste en l’étude, la mise en évidence et la description des espèces vivantes (ou éteintes) de notre planète. La désignation d’alpha-taxinomie souligne bien le rôle princeps de cette discipline, qui fournit l’alphabet de toute la biologie. Les espèces constituent les unités de base de la biologie, au moins à trois égards: (1) au sein de la taxinomie, les espèces sont les “atomes”, les éléments de la classification du vivant; (2) en biologie de l’évolution, les espèces, en tant qu’intégrations temporaires de complexes géniques fonctionnels et isolés les uns des autres, sont les unités de base réelles de l’évolution[4]; (3) dans l’ensemble de la biologie, beaucoup de phénomènes décrits au niveau d’une espèce vivante caractérisent celle-ci mais ne sont pas généralisables a priori à d’autres espèces: tout travail de recherche sérieux en biologie n’a donc de sens que s’il fait expressément mention de l’espèce biologique sur laquelle il a été effectué.

 Bien qu’il s’agisse d’une discipline scientifique ancienne, la taxinomie a encore beaucoup à apporter à la biologie. Ce travail est d’une importance cruciale pour une compréhension réelle de l’évolution et de la dynamique de la biodiversité sur notre planète. Malgré les impressions erronées qui sont parfois répandues à cet égard, il est maintenant certain que le travail d’inventaire de cette biodiversité est loin d’être terminé, et que l’approche de son achèvement exigera de nombreuses décennies, ou même, si le rythme actuel ne s’intensifie pas et si la majorité des espèces ne sont pas alors éteintes, des siècles. Comme par ailleurs, du fait de l’activité humaine, une gigantesque crise de la biodiversité est actuellement en train de se développer, qui aboutira à une très brève échéance à des extinctions massives sur toute la planète, ce travail d’inventaire, s’il est nécessaire, est également extrêmement urgent. Toutefois, cette question est fortement obscurcie par la combinaison de plusieurs facteurs, parmi lesquels le dénigrement permanent de la taxinomie par une partie de la communauté des biologistes, la sous-estimation des lacunes de nos connaissances concernant l’inventaire de la biodiversité, et la méconnaissance de la nature et de l’ampleur de la crise de la biodiversité. Examinons ces trois aspects.

 

2. Avons-nous besoin d’un inventaire taxinomique des espèces vivantes du globe?

 “L’activité consistant à nommer, décrire et classer les espèces constitue la pierre angulaire de la biologie.” Stork & Gaston, 1990[5]

 Bien des publications récentes ont énuméré des “arguments” pour convaincre les sceptiques et les profanes de la nécessité d’un inventaire taxinomique des espèces vivantes du globe[6], et je ne reviendrai pas en détail sur ce catalogue hétéroclite, qui inclut pêle-mêle le fait que la diversité biologique comporte des ressources utiles à l’homme (notamment comme source de nourriture ou de molécules utiles en médecine) et des organismes dangereux ou nocifs pour l’homme (qu’il faut connaître pour pouvoir les combattre), ou qu’elle constitue un facteur de régulation et stabilisation des écosystèmes aquatiques et terrestres (eux-mêmes producteurs de ressources) et de la biosphère dans son ensemble, à quoi s’ajoutent des considérations éthiques, esthétiques, culturelles et scientifiques, comme la nécessité de préserver la biodiversité pour pouvoir étudier l’évolution de la vie sur terre, et plus largement pour permettre de prendre en compte la dimension comparative dans l’ensemble de la biologie[7]. Ce qui d’une certaine manière est assez pathétique dans cette affaire, c’est justement qu’il soit actuellement nécessaire de convaincre certains de l’importance de cette question. D’une certaine manière, les listes d’arguments fournis, qui ressemblent à des inventaires à la Prévert, témoignent que leurs auteurs se sont creusé la tête pour tenter de multiplier les justifications envisageables pour la défense de l’étude de la biodiversité, comme si la condamnation de celle-ci était l’attitude évidente et immédiate, partagée spontanément par la majorité: il faut donc envisager les arguments les plus divers, susceptibles de convaincre le plus grand nombre possible de lecteurs, quelle que soit leur sensibilité. Après tout, s’il fallait convaincre des incrédules de la nécessité d’effectuer des recherches biomédicales, l’exercice serait peut-être aussi difficile, car pour qui n’en est pas spontanément convaincu, bien des arguments pourraient être développés contre cette idée. Ces remarques indiquent bien que, dans cette question de la biodiversité, ce ne sont pas les arguments qui sont en fait importants (même si beaucoup sont très pertinents), mais le fait que celle-ci touche à des aspects complètement irrationnels et très profonds des motivations humaines, relevant de l’affectivité, de la sensibilité, ou encore des intérêts personnels. Le fait est indéniable: actuellement beaucoup de gens, y compris des biologistes, manifestent leur total désintérêt ou même leur désapprobation à l’égard de tous les travaux destinés à contribuer à l’inventaire des espèces vivantes de la biosphère.

 Cette désaffection est manifestement due à une conjonction de causes fort diverses, au sujet desquelles je me contenterai d’indiquer quelques pistes. Ne négligeons pas tout d’abord la sempiternelle peur de la nature[8], qui a été partagée par la plupart des civilisations humaines jusqu’à nos jours. Combien de personnes se sentent ou se sentiraient à l’aise loin de tous congénères au sein d’un désert ou en pleine nuit au milieu d’une forêt primaire tropicale humide, riche en faune et en bruits inconnus, dont les arbres ne sont pas alignés au cordeau ni le sous-bois défriché? La notion que la nature n’a d’intérêt pour l’homme que domptée, domestiquée, cultivée, c’est-à-dire “mise au service de l’homme”, n’existe pas seulement dans les sociétés “traditionnelles”; elle constitue par exemple un intéressant point commun entre les conceptions chrétienne et “socialiste” ou “communiste” du monde. Même lorsque, dans la tradition romantique du 19e siècle, la “nature sauvage” est valorisée (par exemple dans un certain discours “écologiste”), c’est rarement gratuitement, mais c’est surtout au nom de l’utilisation ultérieure éventuelle des propriétés des organismes sauvages ou des molécules produites par ceux-ci que leur conservation est parfois présentée comme justifiée. Peu de personnes, et peut-être encore moins de biologistes, “avoueront” qu’elles s’intéressent à la diversité des espèces pour elle-même, et que la découverte des espèces et l’étude de leurs caractéristiques, indépendamment de l’utilisation que l’homme pourrait éventuellement en faire, constituent à leurs yeux un objectif légitime de la recherche scientifique de notre époque.

 Il est devenu de mise en biologie de dévaloriser tous les travaux de nature “descriptive”, bien que, comme l’a souligné par exemple Ernst Mayr[9], ces travaux soient la base indispensable au développement de tous les autres, et constituent en réalité la très grande majorité des travaux de la physique, de la chimie ou de la biologie, comme on peut aisément le constater en feuilletant n’importe quel numéro de revues scientifiques, y compris les plus prestigieuses comme Science ou Nature. La taxinomie descriptive a souffert de cet a priori général, mais aussi du fait qu’elle est une discipline ancienne (qui dit “ancien” dit “dépassé”, n’est-ce pas?)[10], qui n’exige guère d’équipements modernes, et qui semble (à ceux qui ne la connaissent pas) d’un abord théorique simple. La difficulté de faire comprendre aux non-spécialistes que les problèmes de la taxinomie sont largement d’ordre théorique, et pas exclusivement pratique, peut expliquer en partie la désaffection de certains biologistes pour cette discipline. Plusieurs notions fondamentales (comme celles d’homologie, de catégorie, de taxon, de monophylétisme) font encore l’objet de controverse après plusieurs siècles de réflexion, tandis que d’autres, en dépit de leur importance, restent insuffisamment analysées (par exemple le concept de similitude, qui le fut principalement par l’école taxinomique dite “phénétique”). Par ailleurs, la nomenclature des êtres vivants, complément indispensable de toute taxinomie, est un domaine complexe que de nombreux biologistes, même taxinomistes, ont du mal à maîtriser, malgré son importance pour toute communication universelle non-ambiguë concernant les taxons. Bien entendu, la taxinomie descriptive ne constitue pas une fin en soi. Cette discipline s’insère nécessairement dans une approche pluridisciplinaire de l’étude de la biodiversité. Elle rend un service incomparable à toute la biologie comparative en facilitant, ou même souvent en rendant possible, l’analyse des phénomènes complexes, multidimensionnels, qui découlent du fait de l’évolution des espèces. Un réseau de connaissances se tisse peu à peu entre les diverses disciplines de la biologie comparative: taxinomie de terrain, d’inventaire et descriptive des organismes actuels; paléontologie; anatomies comparée et fonctionnelle; approches diverses de l’analyse phylogénétique (morphologique, anatomique, moléculaire, cytogénétique, étho-écologique, etc.); écologie et biogéographie historiques; etc. La taxinomie se tient dans une position centrale et fournit le langage universel propre à ce réseau, qui permet la communication entre spécialistes, la formulation d’hypothèses biologiques (s’appuyant notamment, mais pas seulement, sur les hypothèses phylogénétiques) et la possibilité de tester celles-ci.

 Il faut être conscient que, si nous devons effectuer l’inventaire des espèces vivantes de la planète, c’est la seule taxinomie descriptive qui nous permettra de mener ce travail à bien. Celui-ci une fois effectué, il sera tout à fait loisible à ceux qui le souhaiteront de développer divers travaux de recherche, qu’ils soient phylogénétiques, biochimiques, physiologiques, écologiques ou autres, sur les espèces qui existeront encore. Quant aux autres espèces dont la taxinomie aura mis l’existence en évidence mais qui se seront ensuite éteintes, le fait d’en avoir conservé des spécimens et des tissus permettra de mener à bien certains travaux, par exemple d’anatomie comparée ou de génétique évolutive, qui pourront être riches en informations à leur égard.

 Certaines idées reçues peuvent jouer un grand rôle dans l’histoire des sciences. Ainsi, il est probable que l’affirmation ancienne “il n’y a de science que du général” a pu influencer la conception de la science de nombreuses personnes. En réalité, il existe plusieurs types de sciences, les unes s’intéressant à la mise en évidence de lois universelles, tandis que d’autres étudient des phénomènes qui, ayant une dimension historique, sont tous uniques et irréductibles, du moins dans leur totalité, à de telles lois générales[11]. C’est ainsi que, si plusieurs modes de spéciation ont pu être mis en évidence[12], il n’existe pas de “lois de la spéciation”, ni non plus de “lois de l’extinction”. La biologie de l’évolution, dans son ensemble, est une discipline dont le but principal est de reconstituer une histoire complexe, qui s’est déroulée sur notre planète mais n’était nullement “prévisible” ou “déterminée” dans le sens téléologique du terme[13]. C’est justement dans cette nature unique et imprévisible (ce qui ne veut pas dire aléatoire) des évènements évolutifs que réside l’un des principaux intérêts de l’étude de la diversité des espèces de notre planète: chaque espèce vivante (ou éteinte) a une histoire unique à nous raconter et des informations nouvelles à nous apporter. Dans une telle perspective, la compréhension de l’évolution de la vie exige de s’intéresser à l’ensemble des organismes dans leur diversité, et de ne pas se limiter à l’étude de quelques “modèles” censés nous informer sur l’ensemble des espèces.

 Quelques mots ne sont pas superflus ici au sujet d’une confusion qui est susceptible d’être introduite à cet égard par l’emploi récent, du moins dans les milieux spécialisés de la biologie, de la formule “classifications prédictives”. Cette formule est fort mal choisie car elle peut laisser entendre, du moins à des esprits peu informés et peu attentifs, que de telles classifications comportent déjà toute l’information utile sur les organismes, y compris inconnus, et peuvent nous dispenser de continuer à les rechercher et étudier. Bien entendu, la “prédictivité” de telles classifications ne concerne que le passé, pas le futur, et leurs prédictions concernent principalement des corrélations entre caractères, mais ne sont en aucune manière des “prévisions”[14]. Certes, la connaissance des caractères des organismes actuels peut nous informer sur les caractères de leurs ancêtres et de leurs proches parents, et sur les associations de caractères au sein de ces organismes, mais en revanche l’information obtenue sur les ancêtres ne nous apprend rien sur les descendants, ne nous permet de rien “prédire” concernant ceux-ci. L’étude de la girafe et sa comparaison avec les autres Ongulés Artiodactyles peut nous permettre de “prédire” que ses ancêtres comportaient des espèces à cou plus court, mais la découverte de l’okapi n’aurait en aucune manière permis de prévoir l’existence de la girafe si elle avait été inconnue: les ancêtres de l’okapi et de la girafe auraient pu donner naissance à bien d’autres descendants, bien entendu à l’intérieur d’une fourchette définie par un certain nombre de contraintes, mais seuls les évènements qui se sont déroulés réellement lors de l’évolution de ce groupe, et qui n’étaient pas prévisibles avant leur déroulement, ont un intérêt réel pour les biologistes de l’évolution. Avant la découverte de la grenouille Rheobatrachus (voir la deuxième partie ci-dessous), toutes les études, même les plus poussées, portant sur les autres Amphibiens du même groupe (les Leptodactylidae), n’auraient jamais permis de prédire qu’un genre appartenant à cette famille posséderait une gestation gastrique, et seule la découverte et l’étude de ces organismes a permis d’en connaître les caractéristiques.

 Bien entendu, pour se pencher sur de telles questions, il faut un minimum de curiosité intellectuelle pour le monde qui nous entoure, au-delà de l’utilité pratique éventuelle de son étude pour nos sociétés (ou pour certains membres de celles-ci). Certains biologistes, il est vrai, ne s’intéressent pas, à titre personnel, à la diversité des espèces vivantes de notre planète. C’est bien entendu leur droit le plus strict, mais il est étrange qu’ils puissent théoriser cette indifférence personnelle et la faire passer pour un point de vue scientifique: sur le plan culturel, toutes les questions scientifiques sont légitimes, et ce n’est que dans les priorités, notamment économiques, actuelles de nos sociétés qu’il faut chercher l’explication de l’élimination ou la marginalisation de certaines disciplines scientifiques, nullement dans des raisons théoriques. Certains estiment que seules méritent d’être étudiées les espèces “susceptible[s] de nous renseigner sur la nature humaine”, ou éventuellement “à interaction forte [avec l’homme] – fût-ce comme agent d’équilibre de l’écosystème, aliment, source de produit à intérêt économique, réservoir à virus ou parasite”, mais que toutes les autres espèces ne méritent guère l’attention, et que leur étude “reposera beaucoup plus sur des paris gratuits, sur une utilité potentielle problématique, ou sur un souci sentimental et esthétique”[15]. De telles prises de position “théoriques” ont l’avantage d’indiquer clairement, en nos temps de vaches maigres pour certains secteurs de la recherche fondamentale, la logique utilitariste qui sous-tend les réductions de postes et de crédits dans certains domaines de celle-ci. Fort heureusement, il y a toujours eu, et, espérons-le, il y aura toujours, des gens pour qui la fonction sociale de la science ne se réduit pas à son utilité pratique et à ses rapports directs et immédiats avec la recherche “appliquée” ou “finalisée” (sinon rentable pour les investisseurs), mais comporte aussi une fonction formatrice ainsi qu’une fonction fondamentale de connaissance “gratuite” de l’univers au sein duquel nous vivons: cette approche a toujours été présente dans l’activité scientifique, et il est paradoxal que ce soit à la fin de notre siècle, alors que l’humanité a accumulé plus de richesse et de moyens matériels et techniques que jamais (fort inégalement répartis, il est vrai), qu’elle soit remise si profondément en cause; ce fait traduit manifestement un dysfonctionnement fondamental de notre civilisation “mondiale” actuelle, mais sa discussion détaillée nous entraînerait en dehors du cadre du présent article.

 L’inventaire des espèces vivantes de la planète exige principalement deux moyens qui sont devenus de plus en plus difficiles à obtenir dans la recherche scientifique contemporaine: des bras et des cerveaux. Il faut des bras (et des jambes) pour aller sur le terrain dans toutes les régions du globe récolter et étudier les espèces vivantes, et des cerveaux pour tirer partie de ces informations et les traduire sous forme de taxinomies (ce qui, contrairement à ce que certains semblent imaginer, demande des connaissances approfondies et étendues, et des compétences très spécifiques). Ces travaux exigent également des budgets pour réaliser les études de terrain et les récoltes, pour étudier ces dernières au laboratoire, pour publier les résultats de ces travaux et pour classer et stocker les spécimens récoltés dans de grandes collections permanentes. En revanche, en ce qui concerne les techniques de recherche employées, ces travaux sont bien moins consommateurs de crédits d’équipement et de fonctionnement que la plupart des autres recherches de biologie contemporaine, car ils n’exigent guère de techniques coûteuses[16]. En d’autres termes, ce dont les taxinomistes ont besoin pour faire avancer de manière significative l’inventaire des espèces vivantes du globe, ce n’est pas d’équipements lourds et onéreux, c’est à l’échelle du globe de dizaines de milliers de postes de chercheurs et de salaires, comme nous le verrons ci-dessous. Bien entendu, une telle perspective est loin de séduire les actionnaires des entreprises qui fabriquent les appareillages et les produits dont la recherche dite “de pointe” a besoin: aux yeux des “réalistes de l’économie”, une telle réinjection des crédits publics dans les investissements techniques et matériels, surtout quand il s’agit d’appareillages en perpétuelle évolution, donc à vie brève et dont le remplacement régulier s’impose, est bien plus séduisante que la perspective de payer des milliers de naturalistes pour aller “chasser les papillons”[17] puis entretenir de grandes collections de spécimens morts.

 A ces facteurs généraux, il faut ajouter des facteurs propres à notre pays (pour plus de détails, voir l’Annexe ci-dessous). L’image négative attachée à la taxinomie est particulièrement vivace en France, pays de la biologie expérimentale et des jardins à la française[18], mais aussi pays où les chasseurs font la loi, où la tradition naturaliste, bien vivante aux débuts de la biologie – comme en témoignent les noms de Cuvier, Geoffroy de Saint-Hilaire, Jussieu, Lamarck ou Tournefort – a ensuite été bien moins développée que dans les pays anglo-saxons ou germaniques: le parangon du biologiste en France est certainement plus Claude Bernard ou Louis Pasteur que Charles Darwin ou Willi Hennig[19]. Depuis des décennies, la systématique dite “alpha” (récolte, inventaire, étude et description des espèces) a été décriée[20], et les laboratoires et chercheurs spécialisés dans cette discipline ont disparu progressivement de la plupart des villes de France où ils étaient présents. Un réel renouveau dans ce domaine ne semble pas proche. L’emploi désormais surabondant du terme “biodiversité” ne doit pas faire illusion. A une époque où le plus gros des crédits et des postes en biologie sont peu ou prou liés au biomédical, la bataille est rude pour se partager les miettes restantes, et tous les coups sont permis: le dénigrement de la taxinomie par certains responsables de la recherche française, qui ne résiste pas un examen historique et épistémologique sérieux, est à considérer dans ce contexte[21].

 La systématique a fait l’objet ces dernières décennies de renouvellements méthodologiques et conceptuels considérables dans plusieurs domaines de son champ d’étude. Citons notamment le développement, suite à l’œuvre de Hennig, des méthodes d’analyse cladistique, qui permettent de formuler des hypothèses sur les relations de parenté entre taxons[22], ou les diverses méthodes modernes de comparaison fine entre individus, populations et taxons (morphométrie, séquençage d’acides nucléiques, électrophorèses de protéines, bioacoustique, cytogénétique, etc.), qui ont permis notamment d’affiner notre compréhension des critères permettant de reconnaître les espèces distinctes, en nous affranchissant peu à peu de l’attitude très subjective qui avait longtemps prévalu dans ce domaine, notamment en privilégiant les critères de “ressemblance morphologique”[23]. Dans le siècle à venir, c’est de l’essor des travaux portant sur la biologie du développement[24], qu’on est fondé à attendre des découvertes susceptibles de révolutionner nos conceptions de la classification des organismes en permettant l’émergence progressive d’une taxinomie expérimentale[25]. Tous ces développements théoriques et pratiques, récents et prévisibles, de la systématique, témoignent de la vigueur intellectuelle de la discipline. Toutefois, ils ne suffiront pas par eux-mêmes à résoudre tous les problèmes. Le problème le plus urgent qui se pose à la systématique, bien avant l’analyse des relations phylogénétiques entre tous les taxons connus, et indispensable à celle-ci, est la nécessité d’une accélération considérable de la récolte et de l’inventaire des espèces de notre planète dans les toutes prochaines décennies: en effet, contrairement à presque toutes les autres recherches scientifiques envisageables, celle-ci ne pourra pas être reportée à plus tard, car les espèces sont en train de disparaître sous nos yeux.

 

  2. Les lacunes de notre connaissance sur la biodiversité

 Les taxinomistes ont encore devant eux la tâche de caractériser des millions de nouveaux taxons, pour deux raisons principales[26]: (1) au niveau spécifique, la très grande majorité des espèces animales de notre planète restent à découvrir et décrire; (2) à tous les niveaux taxinomiques, les travaux de révision des groupes déjà connus, notamment en faisant appel aux techniques modernes évoquées ci-dessus, aux nouveaux concepts et aux méthodes taxinomiques les plus récentes, susciteront encore pendant longtemps des changements nombreux et importants dans les classifications.

 En l’absence d’un catalogue mondial constamment mis à jour des espèces vivantes décrites et reconnues comme valides par les taxinomistes, il est difficile d’évaluer le nombre de celles-ci: il semble que ce nombre se situe entre 1,4 et un peu moins de 1,8 million, probablement autour de 1,7 million[27]. Quant au nombre d’espèces vivantes restant encore à découvrir et à décrire sur notre planète, l’estimation ne peut en être encore que plus approximative[28]. Plusieurs méthodes ont été proposées pour ce calcul[29], qui aboutissent à des estimations situées entre 10 et 80 millions pour les seuls Insectes[30]. La plupart de ces estimations ne tiennent quasiment pas compte des microorganismes: or, si chaque espèce de Métazoaire ou de Protiste abrite en moyenne ne serait-ce qu’une espèce de virus et/ou de bactérie spécifique (ce qui est probablement fort sous-estimé)[31], les nombres devraient être multipliés par deux! Toutes ces évaluations ne peuvent être que très provisoires, car la taxinomie spécifique d’un groupe dépend du concept d’espèce utilisé. L’emploi de plus en plus fréquent de concepts d’espèce tels que le “concept évolutif d’espèce” (evolutionary species concept ou ESC)[32] ou que le “concept phylogénétique d’espèce” (phylogenetic species concept ou PSC)[33], aura certainement pour effet d’augmenter encore les nombres d’espèces reconnues, avec la disparition concomittante des “sous-espèces”: ainsi l’emploi du PSC chez les poissons d’Europe[34] entraîne une augmentation de 68 % du nombre de taxons spécifiques (358 espèces au lieu de 213 espèces et sous-espèces)[35]. Quoi qu’il en soit, même si l’on s’en tient aux estimations les plus prudentes, comme celle de Hammond[36] de 12,5 millions d’espèces pour l’ensemble des êtres vivants, il est clair que le nombre d’espèces restant à décrire est bien plus élevé que le nombre d’espèces déjà répertoriées (et qui, pour beaucoup d’entre elles, sont encore fort mal connues)[37].

 On pourrait a priori penser que de telles estimations sont de nature à jouer un rôle stimulant vis-à-vis des biologistes et des “décideurs de la science”. La récolte, l’inventaire et l’étude de ces millions d’espèces qui partagent la planète avec nous et sont en train de s’éteindre pourraient légitimement être considérés comme un nouvel objectif très excitant pour l’humanité (“a new frontier”, comme disent les anglo-saxons), mais il semble que l’énormité même du nombre joue plutôt le rôle inverse. Ce n’est pas seulement parce que cet objectif est moins “à la mode” actuellement que d’autres. C’est aussi parce qu’il est complètement disproportionné par rapport aux moyens actuellement consacrés à la taxinomie à l’échelle mondiale. Parmi les taxinomistes professionnels eux-mêmes, ces estimations ont peut-être eu un effet plus démobilisateur que l’inverse: certains d’entre eux semblent se dire que l’objectif est totalement inaccessible, et que, dans ces conditions, il vaut mieux faire autre chose. Ceci explique peut-être en partie que ceux-ci préfèrent se consacrer à d’autres questions (comme l’analyse phylogénétique) qu’à l’inventaire des espèces, comme l’ont justement fait remarquer Stork & Gaston: “S’il nous a fallu 230 ans pour décrire un million d’espèces d’insectes, quel espoir avons-nous de décrire le reste? Et avec les restrictions budgétaires touchant la taxinomie – du moins celle qui ne présente pas une valeur évidente et immédiate – s’agit-il même d’une priorité? Accablés par l’ampleur du problème, certains taxinomistes ont complètement cessé de décrire de nouvelles espèces et occupent tout leur temps à construire de meilleurs systèmes de classification pour les espèces déjà décrites.”[38]. Sans aucun doute, il est plus stimulant d’effectuer un travail susceptible d’aboutir à un résultat tangible (même s’il est provisoire) au cours de sa propre existence que de consacrer celle-ci à remplir un tonneau des Danaïdes - sans compter le fait que de nos jours les approches dites “modernes” de la taxinomie sont plus valorisantes et utiles dans une carrière scientifique que l’obscure participation à un effort collectif énorme, commencé depuis des siècles et dont, au rythme actuel, nul ne voit venir l’achèvement[39].

 Selon Edward O. Wilson, il y aurait actuellement environ 1000 personnes dans le monde capables d’effectuer une identification sérieuse d’Insectes tropicaux, et l’inventaire de l’ensemble des espèces vivantes du monde exigerait d’y consacrer les carrières complètes de 25.000 biologistes, principalement des entomologistes[40]. Cette dernière estimation semble elle-même bien modeste, mais il est frappant de constater que cette question ne semble guère avoir attiré l’attention jusqu’ici: même dans un ouvrage remarquable comme Global Biodiversity[41], on chercherait en vain des données quantitatives sur le nombre de taxinomistes par pays et par groupes d’organismes, et une estimation sérieuse des besoins de recrutement qu’impliquerait un projet d’inventaire complet de la biodiversité planétaire dans les quelques décennies à venir. Selon Wilson, un tel inventaire (“world biota survey”) serait bien moins coûteux et bien plus important pour l’humanité que le projet de séquençage du génome humain, et Wilson ajoute que, quant au génome humain, contrairement à beaucoup d’espèces vivantes du globe, il ne semble pas destiné à disparaître durant les 20 prochaines années! Malgré de telles prises de position, ce n’est pas vers un tel projet ambitieux d’inventaire quasi-exhaustif que semblent se diriger la communauté scientifique internationale et les gouvernements: au contraire, tout a été fait ces dernières années pour expliquer qu’un tel inventaire est irréaliste, et de toute façon inutile. C’est pourquoi même les grands programmes internationaux concernant la biodiversité n’envisagent pas de mettre en œuvre le “world biota survey”, ni de former et recruter les milliers de taxinomistes nécessaires. Au mieux, ce qui est proposé est d’évaluer les régions les plus riches en espèces et dont les écosystèmes sont particulièrement menacés, tels que les “points chauds” (“hotspots”) de Myers[42], afin d’y concentrer les efforts de conservation mais pas nécessairement le travail des taxinomistes disponibles - sans parler d’une éventuelle augmentation significative du nombre de ceux-ci – ce qui revient en quelque sorte à “abandonner à leur sort” les autres régions et les espèces encore inconnues qui y vivent. Bien plus d’efforts sont consacrés actuellement à des programmes de “conservation de la biodiversité”, malgré les sévères limitations aisément prévisibles de l’efficacité de tels programmes, dont les effets seront au mieux de grosses gouttes d’eau dans la mer (voir ci-dessous). Un tel choix est difficile à comprendre du point de vue des biologistes professionnels: en effet, si ceux-ci ne peuvent être considérés comptables des actions menées par d’autres groupes sociaux (comme ceux qui sont responsables des extinctions), ils peuvent l’être de leur propre activité et de leurs propres choix[43].

 Un phénomène propre à l’alpha-taxinomie, et ce depuis ses origines, est le fréquent recours que cette discipline fait aux “amateurs”[44]. Ces derniers ont apporté une contribution considérable à la taxinomie de certains groupes, notamment des Insectes. L’importance de cette contribution ne s’explique pas seulement par le grand nombre des “passionnés”. Les entomologistes professionnels eux-mêmes la justifient aujourd’hui par le fait qu’ils sont bien trop peu nombreux pour pouvoir effectuer ce travail d’inventaire, et qu’ils accueillent avec soulagement l’aide apportée par cette force d’appoint. Ce déséquilibre entre les besoins notoirement connus et le nombre des professionnels est semble-t-il actuellement accepté comme une évidence par tous, et en tous cas aucune instance scientifique importante, dans aucun pays, n’a jusqu’ici décidé de prendre le taureau par les cornes et d’y remédier par une augmentation considérable du nombre des taxinomistes professionnels, qui pourrait du reste comporter un recrutement des meilleurs amateurs sur des postes rémunérés. Au contraire, même certains de ceux qui sont conscients de l’urgence créée par la crise de la biodiversité envisagent, sans doute à cause d’une longue tradition d’autocensure chez les taxinomistes, le recours aux amateurs pour tenter de pallier les carences de la recherche professionnelle dans ce domaine. C’est ainsi que Robert M. May[45] propose de “recruter des amateurs qui collecteraient et classeraient les échantillons selon des méthodes rudimentaires, mais éprouvées”. C’est la même idée qui sous-tend la démarche d’emploi de “parataxinomistes”, tels que des paysans recrutés localement au Costa Rica dans le cadre du programme Inbio[46], pour récolter des spécimens et recueillir des informations et les mettre à la disposition des taxinomistes. Pourtant, tout spécialiste d’un groupe d’organismes sait bien que c’est dès le stade de la récolte sur le terrain qu’il est nécessaire de travailler de manière professionnelle, si l’on ne veut pas passer à côté de beaucoup d’informations. Sans doute en partie par passion pour leur objet d’étude, et en partie par un sens du “sacerdoce”, les naturalistes, même professionnels, ont depuis longtemps pris l’habitude d’effectuer leur travail en partie à leurs propres frais, par exemple en payant de leur poche leurs missions de terrain, leurs frais d’équipement et de fonctionnement, quand leur administration ne leur impose pas d’effectuer leur travail de terrain sur leur “temps de vacances”. Une telle perspective prêterait à sourire dans la plupart des autres domaines de la recherche scientifique et a fortiori de l’industrie: imagine-t-on des chercheurs impliqués dans la recherche biomédicale, spatiale ou militaire finançant eux-mêmes une partie significative de leurs travaux, ou les effectuant quasi-clandestinement pendant leurs congés?

 Le recours permanent aux “amateurs” et au bénévolat en matière d’inventaires et de taxinomie descriptive est une manière particulièrement perverse de dénigrer et contribuer à dégrader cette dernière discipline elle-même. Non seulement parce que, selon les valeurs dominantes actuelles de notre société, ce qui ne se paye pas n’aurait aucune valeur. Non pas non plus qu’il existe une différence de nature entre un amateur et un scientifique professionnel, que ce soit dans ce domaine ou dans un autre: comme le faisait remarquer André Gide[47], nul n’est “par nature” garçon de café, ni non plus taxinomiste ou biologiste moléculaire. Ce qui distingue l’amateur du professionnel, ce n’est nullement une question d’aptitudes, c’est le fait que seul le deuxième est payé, non seulement pour pouvoir se consacrer pleinement à sa propre recherche (du moins quand ses autres obligations professionnelles lui en laissent le temps, ce qui devient de plus en plus exceptionnel)[48], mais encore à l’actualisation permanente de ses connaissances et au suivi du développement de sa discipline (à travers la lecture des publications, la participation à des réunions scientifiques, l’enseignement, etc.), ce que l’amateur, sauf s’il est rentier, ne peut en général pas faire. En d’autres termes, et il n’y a rien là d’étonnant, il est clair que quelqu’un qui est payé pendant de nombreuses années pour un travail se trouve dans de meilleures conditions pour effectuer celui-ci que quelqu’un qui le fait à côté de son activité professionnelle. Le fait de remettre une partie de l’activité taxinomique d’inventaire entre les mains des amateurs traduit le désintérêt quasi-total des décideurs de notre société pour cette activité et ses résultats. De surcroît, le fait que les résultats obtenus par les amateurs soient intégrés, parfois après correction de certains problèmes, dans le corpus scientifique international de la taxinomie, contribue à ternir l’image de cette discipline scientifique, en vertu de l’idée somme toute très simple selon laquelle, à notre époque de sur-spécialisation des savoirs et des technicités scientifiques, si les amateurs peuvent faire de la taxinomie aussi bien ou presque que les professionnels, c’est que ce n’est pas de la science[49]. Le recours aux amateurs a lieu dans d’autres domaines naturalistes que la taxinomie, mais jamais sans conséquences néfastes[50]. Toutefois un dernier mot, non sans importance, mérite d’être dit concernant la place des naturalistes amateurs dans notre société. Ceux-ci jouent de nos jours un indéniable rôle positif comme un des rares lieux de passage, de communication, entre la “société civile” et les naturalistes professionnels, y compris les taxinomistes. Les amateurs contribuent à d’élargir l’audience des naturalistes dans la société, à encourager le développement de la sensibilité, de la curiosité vis-à-vis de la nature chez les jeunes, dans le public, et, pourquoi pas, auprès de certains responsables. Un tel rôle est particulièrement important dans des pays comme la France par exemple, où les politiciens ont plus tendance à pratiquer ostensiblement la chasse et les safaris qu’à collectionner les papillons ou à regarder les oiseaux à la jumelle, et où beaucoup de journalistes sont très compétents en matière de football ou de cinéma mais incultes en biologie[51].

 Pour rester sur cette question de la faiblesse de notre pays dans le domaine naturaliste, soulignons que, malgré l’existence de plusieurs grands programmes d’étude de la biodiversité mondiale, à l’échelle internationale ainsi que dans quelques pays, la France est particulièrement en retard à cet égard, et risque d’être dramatiquement absente des grands programmes d’inventaires des espèces de notre planète qui vont se développer dans le siècle à venir. Par une intéressante “exception française”, le terme “biodiversité”, initialement introduit dans la littérature anglo-saxonne pour désigner principalement la diversité des espèces, est employé en France de manière imprécise et large, et désigne bien souvent dans les documents officiels des phénomènes se situant soit à un niveau inférieur à l’espèce (p. ex., la diversité génétique au sein des espèces, notamment cultivées ou élevées, ou même la diversité culturelle dans les sociétés humaines!), soit à un niveau plus élevé ou même sans relation avec la diversité taxinomique (p. ex., l’étude des processus évolutifs). Il est donc tout à fait possible que l’implication, sur le papier, de la France dans plusieurs grands programmes internationaux d’étude de la “biodiversité”, n’ait guère de conséquences pratiques pour les taxinomistes, les crédits et les postes continuant d’aller, sous cette nouvelle étiquette, aux mêmes disciplines que depuis quelques décennies[52]. Ces choix nous sont souvent présentés comme des choix scientifiques. Il s’agirait de promouvoir des disciplines d’“excellence”, au détriment de disciplines “dépassées” ou “secondaires”, mais la question se pose: les choix doivent-ils être fondés sur des critères d’“excellence”, ou au contraire d’urgence, et, en conséquence, ceux effectués dans notre pays ces dernières années par les “décideurs de la science” sont-ils justifiés?

 

3. La crise de la biodiversité

 L’appropriation de beaucoup de questions et de concepts relatifs à la crise de la biodiversité par des mouvements sociaux et politiques qui s’intitulent “écologistes” a contribué à donner de cette crise une image passionnelle, non scientifique: en conséquence, il ne manque pas actuellement, et notamment dans notre pays, de bons esprits, même parmi les biologistes professionnels, pour nier l’existence de cette crise. Il s’agit d’un exemple frappant de la démarche consistant à “jeter l’enfant avec l’eau du bain”. Il existe actuellement tout un corpus d’informations scientifiques au sujet de cette crise, publiées dans de nombreux ouvrages et divers périodiques spécialisés. Je n’entrerai pas ici dans le domaine complexe de l’étude des causes actuelles des déclins et extinctions des populations et espèces entraînées par l’explosion de la démographie et les activités humaines: signalons seulement que le facteur le plus important actuellement en est la déforestation de la planète, qui selon certaines estimations touche environ chaque année une superficie de près de 10 millions d’hectares, soit l’équivalent de la surface de l’Irlande[53]. Quelles sont les conséquences de ces faits dans le domaine de la biodiversité? Ici aussi, étant donnée la diversité des facteurs à l’œuvre et des interactions concernées, il est difficile de donner des estimations précises, d’autant plus que celles-ci doivent s’appuyer sur d’autres estimations elles-mêmes imprécises, concernant le nombre total d’espèces du globe et concernant les taux d’extinction[54]. Les évaluations les plus modestes annoncent un taux d’extinction de 2 à 8 % de l’ensemble de ces espèces lors des 25 années à venir[55]. A côté de ces extinctions “quasi-certaines”, une proportion bien plus élevée d’espèces se retrouvent dans le même temps dans une situation précaire, en raison de la réduction de leur aire de répartition, de la diminution des effectifs et de l’isolement de leurs populations, de l’appauvrissement de leur diversité génétique ou des diverses agressions sur leur environnement, si bien que certains auteurs, comme May[56] estiment que, si les taux actuels de déforestation se maintiennent, la moitié des espèces vivantes du globe s’éteindront dans les 50 à 100 prochaines années. Pour tout naturaliste de terrain expérimenté ayant constaté lui-même les régressions et extinctions depuis quelques décennies, et ceci dans le monde entier, cette dernière estimation ne semble nullement exagérée.

 On entend parfois dire que l’extinction est un phénomène naturel, ce qui est certain - il s’agit même d’un facteur important de l’évolution des espèces[57] - et que les extinctions actuelles sont à considérer à cette aune et ne doivent susciter aucun catastrophisme. Certains vont même jusqu’à avancer que, si l’homme est responsable de certaines extinctions, il peut l’être aussi de certaines spéciations, comme l’indiquent les réactions de défense de certains microorganismes, parasites ou insectes aux molécules employées pour les détruire (alors qu’il s’agit en général de simples phénomènes de sélection, qui n’ont rien à voir avec des spéciations)! De telles affirmations traduisent simplement l’ignorance de leurs auteurs sur ces questions. Les taux actuels de spéciation sont d’un ordre de grandeur qui a pu être estimé à 1 million de fois moindre que les taux actuels d’extinction[58]. Les extinctions actuelles sont d’une magnitude bien supérieure à celles de toutes les grandes crises de la biodiversité qu’a traversées la terre[59], avec de plus une différence de taille: la rapidité de la catastrophe, et l’absence de la moindre indication que ses causes pourraient disparaître à court terme. Il n’y a en effet aucune raison sérieuse de supposer que les sociétés humaines seront à même de se doter à brève échéance (dans les décennies à venir) des moyens drastiques qu’il serait urgent de mettre en œuvre pour stopper ou réduire significativement les processus d’extinction qui sont déjà en cours. Ajoutons que quand bien même les grandes extinctions du passé (Ammonites, Dinosaures et consorts) seraient d’une ampleur comparable à celle des extinctions actuelles, cela ne réduirait en aucune manière la gravité de ces dernières: prétendre le contraire serait réagir à peu près comme quelqu’un qui, devant une maison en flammes, déciderait de ne rien faire sous prétexte que d’autres maisons ont déjà brûlé auparavant!

 Ces constatations amènent à la conclusion immédiate que la lutte contre l’extinction des espèces doit être une priorité des biologistes à notre époque. Ces dernières décennies, cette idée a fait largement son chemin aussi bien parmi les biologistes qu’au sein de la société dans son ensemble. Depuis un certain temps, la communauté internationale ne reste pas les bras croisés devant la crise de la biodiversité. Des actions diverses ont été entreprises, dans certains cas avec succès, pour tenter de limiter les effets de cette crise. Cette question ne sera pas abordée ici en détail, car elle a fait l’objet de diverses revues récentes, y compris en langue française[60]. Il s’agit en grande partie d’actions sur le plan légal et législatif, mais aussi d’actions concrètes pour la conservation in situ et ex situ des espèces, telles que les parcs nationaux ou les réintroductions d’espèces. Une importance tendance récente est le développement de grands programmes internationaux, notamment autour de certaines zones choisies pour leur richesse connue ou supposée en espèces, comme les “points chauds” de la biodiversité[61].

 Il est certain que ces actions et ces programmes dans le but de “freiner l’extinction annoncée des espèces vivantes”[62] sont urgentes, utiles et justifiées, et devront faire l’objet dans les prochaines années de décisions importantes en matière de financements et recrutements au sein de la biologie des organismes et des populations. Les programmes en cours ou en développement devront être soutenus et étendus. Toutefois, ces programmes par eux-mêmes n’épuiseront pas la question posée à l’humanité par l’extinction accélérée prévisible des espèces sur notre planète dans les décennies à venir. Ils resteront nécessairement insuffisants dans ce domaine, et ceci pour deux raisons principales: (1) les limites inévitables de ces programmes quant à la préservation des milieux et des espèces; (2) les effets pervers de ces programmes eux-mêmes.

 Commençons par ce deuxième aspect. Bien qu’on y insiste généralement peu, ces actions peuvent comporter des effets secondaires pervers et indésirables: c’est ainsi par exemple que les parcs nationaux peuvent être une manière pour notre société de se donner bonne conscience, un alibi pour la destruction des écosystèmes en dehors de leur périmètre[63]. Il est vrai qu’un certain nombre de biologistes, notamment à sensibilité naturaliste, se sont engouffrés ces dernières années dans certains programmes de conservation, mais c’est peut-être bien en grande partie parce que de tels programmes, qui ont la faveur des médias, sont quasiment les seuls actuellement qui permettent d’obtenir un salaire ou un financement pour effectuer des recherches de type naturaliste en biologie. De telles opérations peuvent avoir un effet positif de sensibilisation du public aux problèmes d’extinction des espèces, mais à côté de cela elles accréditent l’idée que “le mal que l’homme a fait, il peut le réparer”. Or, bien entendu, pour une espèce ou une population “sauvée” ainsi (et pour combien de temps?), ce sont des dizaines ou des centaines d’autres espèces ou populations qui se sont définitivement éteintes dans le même temps. La nature irréversible des extinctions fait de chacune d’entre elles un phénomène unique, définitif, sans aucune consolation. Bien entendu, une telle idée est fort inacceptable pour la pensée dominante contemporaine, qui se veut dans tous les cas positive, constructive, optimiste: à notre époque où Hollywood et la télévision exigent que tout se termine par une “happy end”, l’idée que l’humanité est actuellement en train de perpétrer le plus grand “génocide d’espèces” jamais causé par une espèce vivante sur notre planète n’est pas acceptable, et tout doit être fait pour occulter cette vérité pourtant aveuglante[64]. Les programmes de conservation portent généralement sur des espèces de Vertébrés de grande taille, sans toujours agir ni sur les causes des extinctions ni sur les autres espèces du même écosystème: or, bien entendu, dans la grande majorité des cas, ce sont des perturbations de l’écosystème qui sont en cause, et c’est sur celle-ci qu’il faudrait pouvoir agir, ce qui est bien plus difficile. Enfin, ces programmes se font parfois dans une perspective spectaculaire plus que réellement scientifique, ce qui limite beaucoup leur impact en stricts termes de conservation des espèces et populations naturelles[65].

 Admettons toutefois que ces interventions volontaristes aient du moins l’intérêt de sensibiliser les “opinions publiques” (si elles existent) à la question de l’extinction des espèces. Il est probable néanmoins qu’avant que cette sensibilisation se traduise concrètement sous la forme de décisions fondamentales, au niveau de la gestion des sociétés humaines, qui pourraient enrayer significativement les extinctions d’espèces sur la planète, il sera trop tard, car les délais sont très courts, et en raison des freins sociaux incontournables actuels. Il est impossible pour l’instant de quantifier les effets positifs de ces interventions, mais une chose est certaine: il ne peut s’agir au mieux que d’effets limités, partiels, portant sur certains pays, certains milieux et certaines espèces. Quels que soient les moyens mis en œuvre, il est illusoire de penser que ces actions permettront de “sauver” une proportion élevée des espèces menacées d’extinction à brève échéance sur la planète. Elles pourront probablement, si elles sont poursuivies et ne sont pas contrecarrées par des actions aux effets contraires, réduire les extinctions des espèces de grande taille, ou considérées actuellement comme présentant un intérêt particulier, pour une raison ou une autre, pour nos sociétés, ou encore vivant dans certains milieux restreints et particulièrement spectaculaires, mais les extinctions massives d’invertébrés de petite taille du sol, de la canopée, des milieux aquatiques, etc., resteront très vraisemblablement quasiment proportionnelles aux surfaces de milieux forestiers ou humides, ou d’autres milieux sensibles, dégradés ou détruits lors des décennies à venir. Le principal frein à toute politique mondiale efficace de lutte contre l’extinction massive des espèces tient à l’organisation même des sociétés actuelles sur notre planète: même si l’on parle beaucoup aujourd’hui de “globalisation” et de “mondialisation” de nos sociétés, ce processus ne concerne que certains aspects du fonctionnement de ces sociétés, touchant notamment à tous les phénomènes financiers et commerciaux, mais n’a rien à voir avec une quelconque centralisation des décisions concernant la gestion matérielle de notre planète. Or, l’action en faveur de la conservation de la biodiversité souffre principalement de la multiplicité des acteurs concernés: Etats, propriétaires terriens, industriels, agriculteurs, populations, qui agissent sur la déforestation et des défrichements, la destruction des milieux naturels aquatiques et terrestres, la pollution des sols, des eaux et des airs, etc. Toute politique globale de gestion de ces problèmes à l’échelle de la planète, qui serait bien entendu fort souhaitable, ne pourrait éventuellement s’instaurer qu’à très long terme, en mettant tous ces acteurs d’accord, ou de façon autoritaire: de toute manière, elle n’est pas pour demain.[66]

 Quels que soient les efforts menés dans les prochaines années pour la conservation de la biodiversité spécifique de notre globe, en l’absence d’action significative sur les causes majeures d’érosion de cette biodiversité, il faut s’attendre à des extinctions massives lors de ces années. Peut-être alors est-il important, à côté des actions en faveur de la conservation d’une partie de cette biodiversité, dont la multiplication et l’augmentation est par ailleurs fortement souhaitable, de mettre en œuvre un programme d’action réaliste prenant en compte le fait que d’ores et déjà une quantité importante (quoique impossible pour l’instant à estimer précisément) d’extinctions sont inéluctables, ne pourront pas être empêchées dans les décennies à venir, quels que soient les grands programmes internationaux de conservation de la biodiversité. Ce programme d’action réaliste ne peut être que de se consacrer rapidement à des actions de récolte, inventaire et étude de la totalité de cette biodiversité.

 Ajoutons enfin que pour l’instant les actions menées en faveur de la conservation des espèces et des milieux sont décidées de manière souvent très subjective, car, étant donné l’état très incomplet de notre connaissance de la biodiversité planétaire, notre appréciation des menaces pesant sur celle-ci est elle-même très parcellaire et probablement inexacte en grande partie. Les espèces intéressant le plus les hommes, comme les grands Vertébrés, certaines espèces spectaculaires ou recherchées, font l’objet d’un intérêt disproportionné par rapport aux autres. Si les menaces pesant sur ces espèces sont souvent assez bien identifiées, presque rien n’est connu concernant la plupart des autres espèces du globe. La situation à cet égard est très insatisfaisante, même dans certains groupes de Vertébrés: beaucoup de “listes rouges” ne comportent quasiment que des espèces qui, pour une raison ou une autre, ont intéressé récemment les scientifiques ou diverses catégories d’amateurs (p. ex. éleveurs ou collectionneurs), alors qu’à côté il existe des multitudes d’espèces quasiment inconnues (p. ex. connues d’une seule localité), dont des milliers nouvellement décrites chaque année, pour lesquelles les menaces pesant sur les populations sont tout simplement impossibles à évaluer. Comme le montre ci-dessous l’exemple des Amphibiens, divers réexamens récents de la taxinomie de certains de ces groupes ont abouti à des modifications considérables de notre appréciation de paramètres comme la richesse spécifique, l’endémisme ou la rareté des espèces, avec pour corollaire une réévaluation complète du statut de certains taxons ou de certaines régions, soit dans un sens, soit dans l’autre: soit qu’une région jusqu’ici considérée comme relativement pauvre en espèces s’avère en fait très riche en espèces endémiques et puisse être désormais qualifiée de “point chaud”, soit au contraire qu’une mauvaise appréciation de la taxinomie et du taux d’endémisme spécifique ait fait jusqu’ici considérer à tort une région comme un “point chaud”. Plusieurs méthodologies ont été proposées pour choisir les espèces ou les milieux sur lesquels doit particulièrement porter notre effort de protection pour optimiser la conservation de la biodiversité[67]: outre le fait que ces différentes méthodes peuvent aboutir à des conclusions contradictoires et qu’il existe peu de moyens, pour le moment, de choisir entre elles[68], il est clair que l’amélioration de notre simple connaissance de la biodiversité de la terre (inventaire taxinomique des espèces et données fondamentales sur leur distribution) permettrait un affinement considérable de notre appréciation des risques réels pesant sur cette biodiversité et l’élaboration de programmes scientifiques de sauvegarde dégageant de réelles priorités. En d’autres termes, inventaire taxinomique et conservation ne sont pas antinomiques, mais complémentaires, et la deuxième ne peut se développer convenablement qu’en s’appuyant sur le premier.

 

 4. Hiérarchie ou priorités?

 Une des constantes de l’idéologie dominante actuelle est sa valorisation de la compétition, qui influence fortement notre appréciation des hiérarchies et des priorités. Ce n’est pas seulement dans le sport que l’on nous parle sans cesse de classements et de vainqueurs. Que ce soit au sujet des tirages de livres ou de disques, des budgets et des recettes des films, des longueurs des tunnels ou des ponts, de la productivité des cultures ou des élevages, nous sommes constamment confrontés à des palmarès, à des “records”, on ne nous parle que des maximums, des premiers, des plus gros, plus grands et plus forts[69]. Cette idéologie insidieuse de valorisation à tout prix de la “victoire” nous amène en permanence à oublier qu’“il faut de tout pour faire un monde”. Cette attitude est aussi fréquente dans le domaine de la recherche scientifique qu’ailleurs. Le principal souci de beaucoup de scientifiques de nos jours est de tenter de montrer que le travail qu’ils effectuent est “plus important”, “plus difficile” ou “plus brillant” que celui du voisin, notamment du voisin proche: c’est sans doute actuellement la meilleure manière d’obtenir des moyens et des postes. En revanche, on voit bien moins souvent des projets insister sur la complémentarité des recherches menées par des équipes différentes sur des sujets distincts, et sur le fait que l’intérêt et l’impact de chaque recherche sont augmentés par les résultats obtenus par d’autres. Il n’est pas un concours de recrutement, pas une commission d’examen et d’“évaluation comparative” de projets de recherche, où l’on ne soit confronté à des dossiers annonçant que l’on a ou que l’on va étudier “le plus grand, le plus gros, le plus difficile ou le plus rare” dans un domaine scientifique particulier. Cette manie du record et du palmarès, cette fascination pour le superlatif, a d’importantes conséquences sur les décisions en matière de politique scientifique. La tendance dominante actuelle n’est certainement pas en faveur de la diversification des projets et des approches, mais plutôt du choix d’un petit nombre de projets, qualifiés de “meilleurs”, au détriment de tous les autres. Pour qui étudie la biodiversité, et qui sait qu’aucune espèce vivante n’est “meilleure” qu’une autre, mais que c’est l’ensemble des espèces qui a permis le développement et le succès de la vie sur terre, une telle approche est pour le moins discutable.

 Bien entendu, comme c’est la règle dans les affaires humaines, les fondements d’un tel processus ne sont pas exclusivement idéologiques mais sont largement et bien plus prosaïquement matériels. Cette soi-disant “prime à l’excellence” aux dépens de la diversité, cet “élitisme”[70] affiché, cachent en réalité autre chose. Nos sociétés ne consacrent qu’un budget relativement limité à la recherche scientifique et technique. Quand on a retiré de ce budget les parties qui sont consacrées aux recherches militaires, industrielles, biomédicales et agronomiques, il ne subsiste que des miettes. Le partage de ces miettes fait l’objet d’une âpre compétition, et tout est fait pour que les chercheurs des disciplines fondamentales, dont les résultats ne sont pas directement applicables dans les domaines sus-cités, ne s’unissent pas pour tenter, ensemble, d’augmenter les moyens, mais au contraire s’entre-déchirent et participent avec zèle à la “gestion de la pénurie” dans leurs disciplines respectives. Dans un tel contexte, il est compréhensible que les critiques les plus virulentes de la qualité d’un travail scientifique viennent des collègues travaillant dans le même domaine ou dans un domaine voisin: selon un principe écologique simple et même primaire, il s’agit tout simplement de tenter d’éliminer le “compétiteur” direct, plutôt que d’essayer avec lui d’améliorer la situation commune.

 La présentation permanente des différentes équipes et des différents projets de recherche sous forme de classements et de hiérarchies est la meilleure manière de ne pas remettre en cause l’enveloppe globale affectée aux disciplines scientifiques. Le raisonnement se fait toujours dans le cadre “réaliste” suivant: “comment répartir les moyens entre les équipes?” Ne serait-il pas plus justifié, surtout de la part de scientifiques, de partir non pas des moyens mais des besoins? Puis, si les moyens ne correspondent pas aux besoins, de réunir les forces des personnes et des groupes concernés pour tenter, ensemble, de faire comprendre à “la société” qu’ils ont besoin de plus de moyens?

 Comment alors déterminer les besoins? Il n’est certes pas réaliste de penser que les budgets de la recherche, dans les sociétés actuelles, puissent être augmentés sans limites. Faut-il alors continuer à établir des hiérarchies entre champs de recherche, équipes et projets? Ou faut-il substituer, au moins partiellement, à cette pensée en termes de hiérarchie une pensée en termes d’urgences et de priorités? La pensée en termes de hiérarchies suppose que nous sommes dans un monde abstrait ou immobile, où les choix ne se font qu’en fonction de critères intellectuels, tandis qu’en réalité, actuellement, des conditions particulières sont imposées aux choix des scientifiques, et de la société qui les emploie, par cet évènement considérable, à l’échelle de l’histoire de la vie sur notre planète, qu’est la crise de la biodiversité causée par l’activité humaine, et les extinctions d’espèces qu’elle entraîne. Actuellement, pour reprendre la formulation imagée de Lovejoy[71], les espèces embarquées sur l’Arche quittent celle-ci l’une après l’autre, et il s’agit d’un départ sans retour. Il ne peut qu’en résulter un devoir de la communauté scientifique internationale quant à l’évaluation des priorités de la biologie au 21e siècle, y compris au sein même de la taxinomie[72]: s’il est impossible dans de nombreux cas aux biologistes de lutter efficacement, à court terme, contre les facteurs responsables des extinctions, il leur est possible, s’ils reconnaissent qu’il s’agit d’une priorité, de récolter des spécimens et des tissus, et d’effectuer des études de terrain sur les populations menacées d’extinction. Ainsi, au minimum, des traces subsisteront de ces espèces, permettant d’en connaître au moins les grandes caractéristiques; de plus, dans certains cas, des programmes de sauvegarde pourront être mis en place pour tenter de sauver certaines d’entre elles. La seule conclusion qui s’impose alors, mais que nul n’ose apparemment tirer de manière claire, est que si l’on veut vraiment effectuer l’inventaire des espèces de la planète dans les décennies à venir, il faut y consacrer des budgets importants et créer des centaines, des milliers d’emplois. Nous dira-t-on que dans les sociétés contemporaines toute la population est déjà occupée par un emploi et que les bras et les cerveaux manquent pour ce travail?

 Peu de gens semblent disposés actuellement à envisager que l’humanité puisse avoir une “responsabilité morale” vis-à-vis des autres espèces vivantes qui coexistent avec nous sur la planète terre. Pour la grande majorité, du fait qu’il est “le plus fort”, l’homme dispose d’un droit absolu à faire de la planète ce que bon lui semble, et notamment à exercer un droit de vie ou de mort sur les autres êtres vivants du globe, sans parler de leur éventuel enfermement ou de leur transformation par nos soins. La seule boussole pour guider nos choix et nos comportements à cet égard semble être, du moins aux yeux de la plupart, les “besoins” (ou souvent plutôt les “désirs” ou les “goûts”) de l’humanité. Notons toutefois qu’il existe de rares esprits pour estimer qu’il devrait y avoir des limites à cette liberté de l’homme de transformer la planète à son gré: c’est ainsi que Greig[73] évoque la notion d’“evolutionary responsibility” de l’homme vis-à-vis des autres espèces vivantes. Une discussion approfondie de cette question nous entraînerait trop loin ici, mais celle-ci mérite d’être évoquée et devrait faire l’objet d’un examen sérieux[74]. En tout cas, même si la réponse finale devait être que l’homme (par simple “égoïsme d’espèce”, ou en vertu du fait qu’il constitue une espèce à part ou “choisie”) a effectivement le droit de disposer à son gré de l’ensemble de la biodiversité, il semble que le moins qu’il puisse faire, en “hommage” à toutes les autres espèces avec qui nous partageons notre planète (et qui sont nos cousins), serait d’en garder au moins une trace, d’en récolter et décrire des spécimens, afin de pouvoir au moins dans l’avenir savoir ce que nous avons détruit. Après tout, ne pratiquons-nous pas de même à l’égard des cultures, des langues, des œuvres d’art, de l’architecture du passé, qui ont témoigné de la richesse et de la diversité des créations humaines sur notre planète avant la “mondialisation” et l’uniformisation du monde par McDonald’s, Walt Disney et Microsoft?

 Si j’ai insisté ci-dessus sur la justification “gratuite” (du moins en dehors de simples fins de connaissance) de l’étude des espèces vivantes, indépendamment de leur utilité directe pour l’homme, c’est parce que cet aspect de la question est bien trop rarement, à mon sens, évoqué actuellement[75]. Cela ne signifie pas, bien entendu, que la dimension “appliquée” de ces découvertes, plus souvent mise en évidence, soit négligeable. Celle-ci a des implications non seulement techniques (médicales, vétérinaires, agronomiques, etc.), mais également économiques. Le fait que les propriétés des espèces vivantes puissent faire l’objet de “brevets” peut être qualifié de “processus de confiscation du vivant”[76], mais à l’heure actuelle il s’agit d’une réalité. Certains pays ont manifestement fait un pari sur l’éventuelle “valeur marchande” d’un inventaire des espèces vivantes dans un tel cadre, et ils sont en train de prendre une avance considérable dans ce domaine, car ils ont élaboré des programmes cohérents et ambitieux d’inventaire de la biosphère et de stockage des produits et des informations dérivés des êtres vivants. Il n’est toutefois nullement certain que les bénéfices qui découleront de tels programmes soient aussi juteux que ce que certains semblent imaginer: il resterait à quantifier les profits que la découverte des fameuses “molécules nouvelles” cachées dans les plantes et les animaux sont effectivement susceptibles d’apporter aux pays où vivent ces organismes; ils sont probablement fort modiques en comparaison de ceux qu’apportent les milliers de nouvelles molécules de synthèse inventées chaque année par la chimie organique.

 Cette question rejoint celle, très médiatisée actuellement, des OGM (organismes génétiquement modifiés). Depuis quelques décennies, nous transformons les organismes vivants, non plus superficiellement par la sélection (comme les hommes l’ont toujours fait depuis les débuts de l’agriculture et de l’élevage), mais en modifiant leur matériel génétique. Il se trouve que ces actions, présentées haut et fort comme très philanthropiques (lutter contre la malnutrition et la faim dans le monde), sont et seront plus prosaïquement à la source de profits colossaux pour certaines entreprises. Nos connaissances dans ce domaine sont-elles insuffisamment avancées pour nous permettre d’affirmer que nous pouvons prévoir toutes les conséquences possibles de ces transformations, et que ces organismes génétiquement modifiés ne risquent pas de bouleverser certains équilibres que nous ne connaissons pas encore (voir ci-joint l’encadré 1)? Par suite de notre inventaire dramatiquement incomplet de la biodiversité, nous ne pouvons prétendre comprendre tous les mécanismes à l’œuvre dans la diversité spécifique actuelle. Tandis que nous jouons actuellement les apprentis sorciers en “créant des espèces”, nous acceptons chaque jour la disparition définitive d’espèces qui, au cours d’un processus évolutif millénaire, avaient su développer des adaptations complexes à des milieux et des modes de vie différents. Ces choix importants relèvent de décisions prises par des petits groupes de personnes, dotés de certains pouvoirs décisionnels, mais n’ont jamais jusqu’à présent été soumis au jugement des citoyens, après une information détaillée et complète sur leurs enjeux et leurs conséquences.

 

 Encadré 1

Quelques mots sur la notion de “risques acceptables”

 Les récentes mésaventures répétées de l’agroalimentaire (vache folle, dioxine, etc.) laissent dubitatif quant aux “précautions” prises par les industriels et les gouvernements à l’égard des risques pour la santé publique des programmes de génomique appliquée à l’agroalimentaire: on a du mal à échapper à l’impression que, plutôt que l’absence totale de risques, ce qui guide les décisions dans ces domaines est en fait la notion de risques “minimums”, “calculés” ou “acceptables”. Cette question n’est pas sans rappeler celles que pose la gestion par nos sociétés, notamment en France, du nucléaire civil et du stockage des déchets nucléaires, faisant appel à d’étranges notions comme “le coût monétaire de l’homme-sievert”[77]. Est-il acceptable que de tels risques, même “calculés”, puissent être pris délibérément, que la santé à très long terme des populations humaines puisse être délibérément sacrifiée à des impératifs “économiques”? Qui niera que si elles ne sont pas contrebalancées par un contrôle réel des citoyens, les décisions des industriels et des commerçants ont tendance à obéir aux impératifs du profit plutôt qu’à ceux de la santé publique? Quant à l’utilisation de formules passe-partout du style “le risque nul n’existe pas”, “la vie est une prise de risque continue”, elle est fallacieuse car elle ignore la différence fondamentale entre deux types de “risques” pour les hommes et les sociétés, les uns ne concernant “que” les individus (p. ex., un coup de grisou dans une mine ou un accident de voiture), tandis que d’autres mettent en péril le patrimoine génétique de l’humanité ou d’autres espèces vivantes. Que ce soient les risques que fait peser sur le génome humain le nucléaire, civil comme militaire, ou ceux susceptibles d’être causés à divers organismes par les manipulations génétiques, il s’agit de risque d’une autre nature que ceux dont peuvent être responsables les techniques n’ayant pas d’impact direct sur le matériel génétique des êtres vivants. Citons à cet égard Jean Rostand:

“Et qu’on ne dise pas que l’accroissement de radio-activité consécutif aux explosions nucléaires est trop faible pour être malfaisant. Pour ce qui est des effets génétiques tout au moins, il n’existe pas de seuil de nocivité, ce qui veut dire qu’il n’est pas de dose de radio-activité si lègère qu’elle ne puisse avoir une action mutagène, et, partant, fâcheuse.”[78]

 « Tout ce que peuvent faire les justificateurs des explosions atomiques, est de jouer sur les mots, et d’user d’euphénismes rassurants: le danger est négligeable, il est admissible, il n’est pas inacceptable... Voilà ce que rabâchent, à longueur de journée, les propagandes orientées. On aimerait savoir au juste combien il faut additionner de leucémies, de cancers, d’infirmités et de tares pour faire un total qui soit inacceptable.

En détériorant le patrimoine héréditaire humain, on fait peut-être pis que tuer des individus: on abîme, on dégrade l’espèce. On met en circulation de mauvais ‘gènes’ qui continueront à proliférer indéfiniment. C’est non seulement un crime dans l’avenir qui est ainsi perpétré, mais un crime vivant qui s’entretient de lui-même. »[79]

 Ces mots, écrits dans un contexte particulier et s’(adressant alors aux dangers que le nucléaire militaire fait courir à l’humanité, prennent une résonance particulière à notre époque, après la catastrophe de Tchernobyl, mais encore avant le premier Tchernobyl biotechnologique, dont la probabilité va actuellement en croissant rapidement: on souhaiterait que des voies aussi puissantes et décidées que celle de Jean Rostand se fassent entendre aujourd’hui contre le nucléaire sous toutes ses formes et cvontre les manipulationqs génétiques sur les espèces vivantes.

Contrairement à ce que suggère la confusion entretenue par les “optimistes” et les “réalistes” en parlant dans les mêmes termes de toutes “les techniques”, en ce qui concerne celles qui sont susceptibles d’entraîner des atteintes au génome des êtres vivants, l’exigence d’un “risque zéro” est totalement justifiée. Cette distinction est d’autant plus indiquée que toutes ces techniques nées au vingtième siècle sont venues remplacer des techniques plus anciennes, qui, améliorées en fonction des progrès technologiques récents, pourraient et devraient être mises en vigueur immédiatement afin de faire cesser les risques incommensurables que font peser les techniques récentes sur les génomes[80].

 

5. Conclusion. Pour un Observatoire Mondial de la Biodiversité

 “Je crois que les générations futures trouveront totalement incompréhensible que nous ayions consacré si peu d’argent et d’efforts

à l’étude de ces questions.” May, 1988[81]

 J’évoquerai ici une scène d’un film de l’acteur et cinéaste italien Carmelo Bene[82]. Le film commence alors qu’un incendie est en train de ravager une maison. Un homme y est resté enfermé, qui de surcroît a été ligoté avec de la pellicule cinématographique. En se contorsionnant et en rampant, il parvient à se glisser jusqu’à la porte de sortie, sans être toutefois parvenu à se détacher. Mais quand il arrive à la porte, il réalise qu’il a oublié quelque chose à l’intérieur. Il doit s’agir de quelque chose de très important, très précieux ou très rare, car, toujours ligoté, l’homme pénètre de nouveau dans la maison en feu pour aller l’y rechercher: il parvient à retrouver ce qu’il cherche, et, ses mains étant entravées, c’est avec les dents qu’il finit par le saisir, le tirer, et l’entraîner peu à peu dehors, toujours attaché. De quoi s’agit-il? Ce qu’il a été ainsi sauver des flammes, au péril de sa vie, c’est un annuaire téléphonique. L’effet volontairement comique (ou dramatique) de cette scène provient de la disproportion entre les risques pris et la banalité de l’objet sauvé: quoi de plus commun, de plus aisément remplaçable, qu’un annuaire téléphonique? Le personnage du film fait manifestement une gigantesque erreur d’appréciation quant à l’importance des objets restés enfermés dans le brasier et l’urgence relative des interventions possibles. Ne peut-on considérer que, d’une certaine manière, les “décideurs de la science” sont en train d’effectuer une erreur semblable? Encore au moins le personnage de Carmelo Bene avait-il le mérite de vouloir sauver une “base de données” (même si celle-ci était banale), tandis que notre société ne se préoccupe pas de compléter notre base de données très parcellaire sur les espèces vivantes du globe!

 Qu’en penseront les générations de l’avenir? Comment jugeront-elles les “décideurs de la science” de notre époque qui auront préféré sauver l’annuaire téléphonique tandis que la maison brûlait, et les scientifiques eux-mêmes, qui auront laissé imposer ces choix sans réagir? Non pas, bien entendu, que les autres questions scientifiques n’aient pas autant d’intérêt ou d’importance: toutes les questions scientifiques sont légitimes et devraient pouvoir être étudiées sans restriction, ce que seul le mode de fonctionnement de nos sociétés actuelles, et non des limitations intellectuelles ou matérielles, interdit. Mais que faut-il faire lorsque la maison brûle: continuer comme si de rien n’était, ou laisser pendant quelque temps son ouvrage de côté afin d’intervenir en catastrophe? Si l’on excepte les programmes biomédicaux ou bioalimentaires, dont les implications directes pour l’homme en font indéniablement des programmes prioritaires, ne faudrait-il pas mettre pendant quelque temps en sourdine certains programmes très coûteux et n’ayant pas d’implication directe pour l’homme, pour réinvestir les budgets et les postes ainsi libérés dans l’inventaire de la biosphère? S’il est vrai que l’inventaire complet des espèces vivantes de notre globe exigerait la création de dizaines de milliers de postes de taxinomistes professionnels et des budgets importants, ne s’agit-il pas d’un objectif que nos sociétés pourraient se donner? Après tout, que ce soit en termes de salaires ou de budgets de fonctionnement, de tels investissements seraient ridicules à côté des sommes englouties chaque année dans le sport ou le “show-bizz”, sans parler de l’armée et de la guerre. Dira-t-on que ces dernières activités sont plus utiles à l’humanité? Et si l’on s’en tient au domaine de la recherche scientifique, n’existe-t-il pas des domaines de la recherche qui pourraient patienter un peu, pendant que la maison brûle? Les planètes du système solaire seront encore là dans cent ans, ainsi que les particules élémentaires de la matière[83]. La plupart des questions de la biologie elle-même, et notamment de la biologie évolutive, pourront encore y être étudiées: il sera toujours possible dans cent ans d’effectuer des analyses phylogénétiques, morphologiques ou moléculaires, des animaux et des plantes pour lesquels nous disposerons de spécimens et de tissus. Cela ne sera pas le cas pour ceux qui se seront éteints sous nos yeux, sans que nous bougions le petit doigt ne serait-ce que pour en garder des traces.

 Sans attendre le jugement des générations futures, certains biologistes estiment dès maintenant que l’inventaire des espèces vivantes de la biosphère constitue une priorité fondamentale pour les scientifiques de notre époque, et ils mettront leur énergie en œuvre pour y contribuer, quelles que soient les décisions prises en leur nom par les responsables de la “politique scientifique”. Il est souhaitable que ces derniers prennent conscience de l’importance de l’enjeu. Il leur faudra alors prendre d’importantes décisions pour aboutir à une modification considérable de la situation de la taxinomie descriptive au sein des sciences du 21e siècle. Quelques mots pour finir permettront d’esquisser quelques pistes qui pourraient être explorées dans cette perspective.

 Afin de pouvoir élaborer une politique scientifique cohérente dans le domaine de l’inventaire et de la sauvegarde de la biodiversité mondiale, il importe de s’appuyer sur des informations fiables et relativement détaillées sur la situation et les besoins réels. Or, comme nous l’avons vu à plusieurs reprises ci-dessus, dans beaucoup de domaines pour l’instant on ne dispose que d’estimations floues: que ce soit pour le nombre d’espèces vivantes actuellement réellement répertoriées, région par région et groupe taxinomique par groupe taxinomique, pour le nombre des espèces restant à découvrir, pour les taux d’extinctions prévisibles à court et moyen terme, pour les besoins en matière de taxinomistes, d’équipements et de budgets, il est très difficile d’avancer des estimations quantitatives sérieuses. Il paraît donc que la première priorité devrait être d’évaluer le mieux possible l’état actuel des connaissances, les évolutions prévisibles de la situation mondiale concernant la biodiversité, et les besoins requis pour y faire face. De telles estimations devraient être effectuées à la fois région par région, groupe taxinomique par groupe taxinomique, et à une échelle globale, planétaire. Il n’existe actuellement aucun organisme international ayant pour but d’effectuer de telles estimations. Les estimations des “menaces” pesant sur certaines espèces ou certains milieux, effectuées par des organismes comme l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) ou le World Wide Fund for Nature (WWF) ne portent que sur une proportion très restreinte de la biodiversité et s’appuient sur l’état actuel, très insatisfaisant, des informations taxinomiques et environnementales, sans avoir les moyens de développer ces informations. Il serait souhaitable d’envisager la création d’un organisme international destiné à le faire, qui pourrait s’intituler Observatoire Mondial de la Biodiversité[84], et qui pourrait avoir des antennes régionales et nationales sur tout le globe.

 Quelles pourraient être les fonctions d’un tel Observatoire? (1) Dans un premier temps, celui-ci devrait avoir pour objectif de trouver les financements nécessaires pour se donner les moyens de réaliser les études préliminaires puis de passer au stade des projets concrets. (2) Dès que cet organisme aurait les moyens d’agir, il lui faudrait commencer par recueillir et analyser de manière critique l’ensemble des informations actuellement disponibles sur les espèces vivantes décrites: listes de noms d’espèces valides et de leurs synonymes, données principales sur leur répartition et leur situation actuelle (espèce encore abondante, rare, menacée, etc.). Certaines de ces informations ont déjà été synthétisées sous forme de bases de données par divers organismes ou chercheurs, ou sont en train de l’être, tandis que d’autres se trouvent encore dispersées de manière très fragmentaire dans l’ensemble de la littérature scientifique, parfois ancienne: leur synthèse pourra représenter un travail lourd. (3) De la même manière, il serait souhaitable d’approfondir et améliorer les estimations actuelles en matière de besoins d’inventaires taxinomiques (région par région et groupe par groupe), ainsi que les prospectives en matière d’extinctions déjà survenues et de menaces d’extinctions pesant sur les écosystèmes et les taxons. (4) C’est seulement en s’appuyant sur cette évaluation de l’état actuel de nos connaissances et sur ces prospectives qu’il sera possible d’effectuer une estimation des besoins réels, en termes de postes, de budgets de fonctionnement et d’équipement, pour mener à bien dans une période raisonnablement rapide un inventaire très poussé (sinon complet, ce qui restera toujours impossible) des espèces vivantes de tous les groupes taxinomiques et dans toutes les régions et tous les milieux de la planète. (5) Une fois les besoins quantifiés et les moyens financiers et humains disponibles, un calendrier devrait être établi, des priorités dégagées, et un programme d’action mis en œuvre. (6) L’existence d’un inventaire quasi-complet des espèces du globe, et d’informations fiables sur le statut de ces espèces, permettra enfin de développer une politique mondiale de biologie de la conservation fondée sur une appréciation scientifique des menaces pesant sur les écosystèmes et les espèces, et non pas seulement sur des “impressions” ou des informations partielles, comme c’est bien trop souvent le cas actuellement.

 Afin de pouvoir réellement effectuer un inventaire quasi-exhaustif des espèces encore vivantes sur notre globe, il est certain que les priorités suivantes devraient retenir l’attention d’un tel organisme: (1) la création de centaines ou de milliers de postes de taxinomistes professionnels (enseignants, chercheurs, techniciens) sur toute la planète, après une évaluation sérieuse des besoins réels dans ce domaine; (2) la création dans le monde entier de stations de terrain disposant de personnel, de véhicules et d’un équipement permettant un travail taxinomique moderne de qualité; (3) l’organisation de vastes campagnes pluridisciplinaires de récolte et d’étude de l’ensemble de la faune et de la flore dans toutes les régions du globe, terrestres et marines; (4) le développement, la réorganisation et/ou la création d’importants centres tels que les muséums, destinés à conserver à très long terme des spécimens et des tissus (vivants, congelés et fixés) de millions d’espèces, ainsi que l’information (y compris bibliographique) associée à ces collections; (5) le financement nécessaire à la publication de périodiques et d’ouvrages de qualité, à diffusion internationale, destinés à constituer une référence permanente pour l’ensemble des travaux inventoriant, décrivant et nommant la biodiversité de notre planète; (6) la conception et la création d’importantes bases de données informatiques et imprimées pour le stockage et l’indexation de toute l’information concernant l’inventaire des espèces vivantes, et de réseaux permettant une collaboration efficace et rapide entre les différents acteurs concernés par l’étude et la conservation de la biodiversité (muséums, universités, organismes de recherche, associations nationales et internationales impliquées dans la protection de la nature et de l’environnement, etc.); (7) la programmation à long terme d’une mise à la disposition de budgets adéquats non seulement pour l’équipement et le fonctionnement, mais encore en termes de salaires, pour permettre la poursuite permanente de ces travaux de recherche et de conservation de ces collections et de ces informations taxinomiques et biologiques.

 Bien entendu, un tel programme coûterait cher, et il apparaîtra irréaliste aux yeux de beaucoup. Irréaliste peut-être, mais certainement pas irréalisable. S’il devait ne pas être mis en œuvre, ce ne serait pas pour des raisons d’impossibilités matérielles ou intellectuelles, mais de choix de nos sociétés. Plusieurs exemples récents (programmes de recherche spatiale, de génomique, de biotechnologies, etc.) montrent que nos sociétés, quand leurs responsables le souhaitent, sont à même de se donner les moyens de mettre en œuvre de véritables “projets pharaoniques”, et qu’un programme d’inventaire quasi-exhaustif de la biodiversité serait techniquement réalisable en quelques décennies si les moyens financiers et matériels nécessaires y étaient consacrés.

 Un tel programme serait de toute façon bien moins irréaliste que l’idée que les actions prises actuellement pour conserver la biodiversité sur notre globe, qui se limitent à des interventions ponctuelles et ne remettent nullement en cause la gestion globale de la planète par nos sociétés, pourront avoir un effet significatif sur les extinctions de millions d’espèces “programmées” pour les prochaines décennies. Comme nous l’avons vu, en raison de la multiplicité des acteurs concernés, l’action en faveur de la conservation de la biodiversité est condamnée à être efficace seulement dans certains pays et certaines conditions, mais ne peut prétendre à un impact significatif sur l’ensemble de la biodiversité de notre planète. En revanche, la mise en œuvre à l’échelle internationale d’un programme volontariste d’inventaire des espèces du globe, comportant les points énumérés ci-dessus, dépendrait principalement de décisions centralisées à l’échelle des Etats, et bien moins de l’accord et de la coopération de la plupart des autres acteurs, dont le consentement ou la bienveillance suffiraient souvent. S’il existait la volonté politique de le mettre en œuvre, un tel programme pourrait être réalisé en quelques décennies, même si parallèlement les activités humaines continuent à entraîner l’extinction de ces espèces.

 Paradoxalement, c’est sans doute des milieux des “protecteurs de la nature” et surtout des lois qui, depuis le sommet de Rio de Janeiro, se multiplient de plus en plus sur la planète, qu’il faut attendre la résistance la plus forte et la plus “efficace” à un tel programme d’inventaire: en réalité, ce facteur risque à relativement court terme de devenir la principale entrave, en dehors du frein budgétaire, au développement des inventaires taxinomiques. Il est en effet en train de devenir de plus en plus difficile aux taxinomistes de terrain de faire leur métier et de récolter des spécimens dans la nature: il faut désormais quantités de permis de récolte, d’exportation, d’étude de la biodiversité. Présentées comme des lois de “protection de la nature”, ces lois sont en réalité bien plus des lois protectionnistes, au sens commercial du terme: elles sont mises en place par de nombreux pays, notamment tropicaux, en vertu de l’idée que la biodiversité est une ressource qui peut rapporter beaucoup. Comme nous l’avons vu ci-dessus, il y a sans doute une grande part de fantasme dans cette démarche. Face à cette situation, il serait temps que commence à se développer l’idée que les espèces vivantes du globe n’appartiennent pas aux hommes – c’est-à-dire, ni à ceux des pays où elles vivent, ni, a fortiori, aux laboratoires de recherche ou aux firmes pharmaceutiques – mais constituent un patrimoine commun de l’humanité. Quant à l’idée que les récoltes de spécimens par les taxinomistes seraient responsables de nombreuses extinctions, elle est tout simplement ridicule: la très large majorité des espèces qui s’éteignent en ce moment sur notre planète n’ont encore jamais été récoltées par le moindre scientifique. A part dans de très rares cas aisément identifiables et très minoritaires par rapport à l’ensemble de la biodiversité (Vertébrés de grande taille, espèces commercialisées pour l’alimentation humaine ou recherchées par les marchands, les collectionneurs ou les éleveurs), la quasi-totalité des récoltes de spécimens n’ont aucun impact sur la dynamique des populations concernées et ne peuvent à elles seules causer des extinctions. Certes, dans quelques cas extrêmes, la collecte de spécimens peut donner le “coup de pouce” ultime pour “achever” une population ou une espèce déjà “presque éteinte”, mais, même dans ces cas, la cause réelle de l’extinction est en général la modification du milieu causée par l’ensemble de notre gestion de la planète, pas la récolte. La réticence à la récolte de spécimens de la part de certains “écologistes” relève bien plus d’une attitude générale de refus de toute intervention de l’homme sur les espèces vivantes et surtout d’une méconnaissance des réalités en matière de dynamique des populations. Il reste que la dérive actuelle est fort préoccupante, et qu’il deviendra bientôt nécessaire d’en prendre le contre-pied, et d’organiser des colloques, de publier des livres, pour expliquer que ce ne sont pas les taxinomistes qui sont responsables des extinctions, et qu’au contraire le travail des taxinomistes est indispensable pour établir le statut taxinomique des populations, donc leur éventuel endémisme, leur rareté, etc., tous éléments qui sont indispensables pour l’élaboration d’une politique réellement efficace de conservation de la nature et des espèces vivantes[85].

 Devant le jugement des générations ultérieures, il sera impossible de prétendre que, si un vaste programme d’inventaire des espèces vivantes de notre planète n’a pas eu lieu, ce fut “à cause” de facteurs “incontrôlables” tels que la pression démographique des populations humaines ou les profits de certains industriels: ce sera parce qu’il n’y aura eu aucun gouvernement ou aucun organisme scientifique puissant sur la planète, au début du 21e siècle, pour estimer qu’un inventaire des espèces pendant ou juste avant leur destruction massive constituait une priorité. Les scientifiques et les citoyens, ou certains d’entre eux, se donneront-ils les moyens de faire comprendre la nécessité d’un tel programme aux gouvernements et aux Etats actuels de la planète terre? Il est probable, pour les raisons exposées ci-dessus, que ce n’est pas des milieux scientifiques eux-mêmes, ou du moins d’eux seuls, qu’il faut attendre une mobilisation suffisante pour faire bouger les choses dans ce domaine. Il y a peu de chances qu’à court terme ce message puisse passer directement entre les taxinomistes isolés et les responsables de la recherche. Qui pourrait imposer de faire entendre ce message dans nos sociétés? Un relais, un soutien dans la “société civile” sera certainement indispensable. Les scientifiques et les citoyens conscients de l’importance de cette question ne devraient-ils pas se doter d’outils, tels que des associations nationales et internationales, des périodiques et ouvrages, des sites internet, etc., destinés à faire passer ce message au sein de leurs sociétés? S’ils ne le font pas, ils ne doivent pas s’attendre à ce que d’autres le fassent à leur place.

  

 

Deuxième partie

 L’exemple des Amphibiens

 

1. Un inventaire très incomplet

 Afin d’illustrer ces questions générales de manière plus concrète, je prendrai la classe des Amphibiens (grenouilles, crapauds, rainettes, salamandres et tritons): les constatations que ce groupe permet ont une valeur d’exemple générale pour la plupart des groupes d’êtres vivants. Bien qu’il s’agisse d’un groupe de Vertébrés, et que ces derniers aient fait depuis des siècles l’objet d’une attention particulière de la part des biologistes, l’inventaire des espèces actuelles de cette classe sur notre planète est encore fort insatisfaisant[86]. Il est probable que moins de la moitié de ces espèces sont connues aujourd’hui. Cette estimation s’appuie sur les courbes d’accroissement des espèces décrites de cette classe[87], qui sont en pleine phase de croissance exponentielle et sont loin d’atteindre le plateau qui caractérise les taxinomies des groupes bien connus[88]. Il en va de même pour les nombres de taxons de rangs supérieurs (genres, familles, etc.), qui ont également suivi une courbe de croissance très rapide (tableau 1; figure 1).

 En 1994, un événement significatif, bien que discret et ayant échappé à la plupart des biologistes, s’est produit dans le domaine de l’étude de la biodiversité de notre planète: le nombre des espèces actuelles connues d’Amphibiens, qui avait toujours été inférieur à celui des espèces de Mammifères depuis Aristote, l’a dépassé[89]. Ce phénomène ne pourra aller qu’en s’accentuant, car le taux de description de nouvelles espèces chez les Amphibiens est en constante augmentation et le plus élevé chez les Vertébrés Tétrapodes – et ceci bien que de nouvelles espèces de Mammifères, même de grande taille, continuent à être régulièrement découvertes et décrites[90]. Ce fait traduit un intérêt accru des zoologistes pour la classe longtemps négligée des Amphibiens[91], un affinement de notre compréhension de ce groupe et une intensification des recherches de terrain sur ces animaux. Il peut être décomposé en deux phénomènes distincts mais complémentaires[92]: (1) la découverte d’espèces nouvelles dans des régions, surtout tropicales, dont les Amphibiens avaient été peu étudiés jusqu’à présent; (2) la mise en œuvre de nouvelles techniques d’études et de nouveaux concepts taxinomiques, qui dans bien des cas ont permis de comprendre que ce qui était jusqu’alors considéré comme une espèce unique représente en fait deux ou plusieurs espèces, ou même un complexe d’espèces ou un genre.

 C’est bien entendu surtout dans les régions tropicales du globe, où les Amphibiens sont bien plus abondants, que ce phénomène est le plus sensible, mais celui-ci existe aussi dans les régions tempérées, dont les Amphibiens étaient jusqu’ici supposés à tort “bien connus”. Ainsi, alors qu’en 1960 on reconnaissait en Europe 42 espèces et sous-espèces d’Amphibiens Anoures (grenouilles, rainettes et crapauds), en 1996 on en recensait 63, soit une augmentation de 50 % en 36 ans[93]. Or, parmi les 21 nouveaux taxons, si la majorité a résulté d’un réexamen, à l’aide de méthodes nouvelles (bioacoustique, électrophorèses de protéines, etc.), de taxons déjà connus, d’autres constituent d’authentiques découvertes, sur le terrain, d’organismes jusque-là non observés par les zoologistes ou confondus avec des espèces pourtant fort différentes: ainsi le crapaud accoucheur de Majorque (Alytes muletensis), connu à l’état fossile et dont des populations actuelles furent découvertes en 1980[94], ou la grenouille brune torrenticole pyrénéenne (Rana pyrenaica), décrite en 1993[95].

 Il est intéressant de constater combien l’idée dominante (et fausse) selon laquelle l’inventaire des espèces européennes de Vertébrés serait désormais achevé peut jouer comme un frein à l’encontre de la simple reconnaissance de nouvelles espèces même lorsque les recherches les mettent clairement en évidence, et peut même amener à faire des erreurs scientifiques importantes. C’est ainsi que la grenouille pyrénéenne avait été observée depuis des décennies par des naturalistes, certaines populations se trouvant à quelques kilomètres de l’“Instituto Pirenaico de Ecología” de Jaca (Huesca, Espagne), et une photo d’un exemplaire en vie en ayant même été publiée dans un “guide de terrain” des Amphibiens d’Espagne[96]: toutefois, comme il était “bien connu” qu’il ne reste pas à découvrir d’espèce d’Amphibien en Europe occidentale, et qu’à haute altitude dans les Pyrénées on ne trouve qu’une seule espèce de grenouilles, la grenouille rousse Rana temporaria, c’est inévitablement à cette dernière espèce que tous les observateurs croyaient avoir affaire lorsqu’ils rencontraient Rana pyrenaica. Pourtant les deux espèces ont des morphologies, des colorations, des têtards, des écologies et des comportements fort différents, et ne devraient être confondues par aucun batrachologue un peu expérimenté. De la même manière, la découverte que les mâles du petit crapaud Pelodytes punctatus ont des chants différents dans diverses zones de l’aire de répartition de cette “espèce”[97] aurait dû susciter l’idée que plusieurs espèces étaient confondues sous ce nom, mais, cette idée étant apparemment trop inattendue, les découvreurs de cette diversité des chants ont préféré attribuer celle-ci à l’existence de “dialectes” chez ces crapauds – alors que la notion de dialecte ne s’applique qu’à des animaux, comme les Oiseaux ou les Mammifères, où le répertoire vocal est largement acquis par apprentissage et imitation, au lieu d’être déterminé génétiquement comme chez les grenouilles[98]

  

2. Inventaire et priorités en matière de conservation

 Les surprises sont encore plus grandes quand on commence à se pencher sérieusement sur les faunes tropicales, jusqu’ici fort négligées. Prenons l’exemple de Sri Lanka (Ceylan). Le nombre d’espèces d’Amphibiens de cette île était estimé à 21 en 1864[99], 37 en 1890[100], 35 en 1957[101] et 53 en 1996[102]. Toutefois, un inventaire préliminaire récent basé sur des récoltes effectuées dans 354 localités de l’île[103] a permis de réévaluer ce nombre à environ 250 espèces, dont environ 80 % resteraient donc à caractériser, décrire et nommer. Si cette évaluation est exacte, avec environ 3,9 espèces aux 1000 km2 (contre p. ex. 2,75 au Costa Rica et 1,3 en Equateur), Sri Lanka s’avèrera l’un des “points chauds” de la biodiversité en Amphibiens sur notre globe, dont l’importance avait jusqu’ici échappé à l’attention des zoologistes. Outre l’intérêt proprement taxinomique d’une telle découverte à la fin de notre siècle, cette densité d’espèces posera des problèmes fondamentaux du plus grand intérêt en matière de mécanismes de spéciation et d’évolution des peuplements, puisque, si les estimations sont confirmées, les Amphibiens Anoures auront manifesté à Ceylan un taux de spéciation en milieu aérien rare sinon unique chez les Vertébrés, rappelant la radiation évolutive des poissons Cichlidae en milieu aquatique confiné d’eau douce (dans les lacs africains Malawi, Tanganyika et Victoria), ce qui méritera certainement d’être étudié de plus près. En d’autres termes, encore de nos jours, un simple travail d’inventaire taxinomique des espèces est susceptible de poser de nouvelles questions et de susciter de nouveaux travaux fondamentaux. Toutefois, le temps presse pour mener ces derniers à bien. La très grande majorité des 250 espèces d’Amphibiens de Sri Lanka sont forestières, et 80 % de la forêt primaire de cette île ont déjà disparu[104]. Avec ces forêts, se sont éteintes sous nos yeux des espèces que nous ne pourrons jamais étudier, même superficiellement, car aucun spécimen n’en a été conservé dans les collections d’histoire naturelle, tandis que d’autres, déjà, ne sont plus connues que par de tels spécimens de collections[105].

 Malheureusement, cette situation n’est pas propre à Ceylan, ni même à la région sud-asiatique dans son ensemble[106]: il est probable que plus notre exploration sérieuse des milieux tropicaux continuera, plus seront modifiées nos estimations sur l’endémisme en Amphibiens ainsi que sur les taux d’extinctions. Bien qu’il s’agisse de Vertébrés, d’animaux de taille relativement importante et qui ne demandent “que” de s’y intéresser pour les découvrir et étudier (contrairement à d’autres groupes qui exigent des techniques de récolte ou d’étude spéciales et lourdes), la taxinomie des Amphibiens actuels reste encore très incomplète et approximative. Les “listes” actuelles d’espèces, par taxons ou par régions, sont fort insatisfaisantes. Beaucoup d’espèces ne sont connues que d’une localité, ou même d’un spécimen – du moins dans l’état actuel de la taxinomie, car bien souvent la même espèce est désignée dans différents pays sous des noms distincts (appelés “synonymes” en taxinomie), tandis que dans d’autres cas le même nom s’applique à des espèces distinctes selon le pays ou l’auteur. Tous ces facteurs rendent extrêmement précaire et peu fiable, pour le moment, toute appréciation de l’aire de répartition réelle des espèces, de la taille de leurs populations, de leur rareté, et partant toute estimation du taux d’endémisme, éléments sur lesquels sont basées des décisions en matière de biologie de la conservation, comme par exemple l’inscription d’espèces sur des “listes rouges” ou la caractérisation de certaines régions comme des “points chauds”. Prenons l’exemple des Amphibiens de la région de Sa Pa et du Mont Fan Si Pan, une célèbre montagne du nord du Vietnam. A l’issue des études menées dans cette région dans la première moitié de ce siècle, cette région apparaissait comme particulièrement importante et “prioritaire” en matière de conservation. Toutefois, des études de terrain récentes dans cette région, l’emploi de nouvelles méthodes et de concepts taxinomiques nouveaux, et la prise en compte des travaux taxinomiques menés lors des dernières décennies dans le sud de la Chine, a permis de réévaluer complètement ces estimations[108]: le nombre d’espèces d’Amphibiens connues de cette région a considérablement augmenté mais la proportion d'entre elles qui peuvent désormais être considérées endémiques de celle-ci a beaucoup baissé, beaucoup d’espèces s’avérant communes à cette région et à d’autres régions du nord du Vietnam et du sud de la Chine. Malgré la multiplication des travaux dans cette région, la liste des espèces d’Amphibiens de celle-ci ne peut pas être considérée comme close, et on peut s’attendre à la découverte de nombreuses autres espèces, dont certaines seront nouvelles pour la science et d’autres déjà connues d’autres régions[109].

 Dans le cas du groupe des Amphibiens, il est particulièrement clair qu’une politique réaliste et efficace de biologie de la conservation à l’échelle planétaire ne pourra être envisagée que lorsque les connaissances sur la taxinomie et la répartition des espèces auront considérablement progressé. En attendant, les “listes rouges” et autres documents administratifs concernant la protection des espèces et de leurs milieux ne pourront être considérés que comme des documents de travail préparatoires et provisoires. Malheureusement, dans le même temps, les milieux continueront à être détériorés et détruits, les populations d’Amphibiens à décliner et les espèces à s’éteindre. Et ce qui est vrai pour les Amphibiens l’est également pour de nombreux autres groupes, a fortiori lorsqu’il s’agit d’invertébrés terrestres de petite taille, occupant des milieux difficiles à inventorier (sol, eau, canopée, etc.) et présentant peu d’ “intérêt économique” pour les sociétés humaines.

  

 3. Déclin des populations, extinction des espèces et perte d’information

 Les graves effets de la crise de la biodiversité chez les Amphibiens ont fait l’objet d’une attention particulière ces dernières années. Suite aux premières mises en garde globales concernant l’extinction des espèces[110], a été mis en place un groupe de travail international, la DAPTF (Declining Amphibian Population Task Force, maintenant affiliée à l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature, et publiant le bulletin Froglog). Alors que certains, de manière presque mystique, cherchaient un mystérieux “facteur unique” responsable de ces extinctions, il est maintenant clair que celles-ci peuvent être déterminées par une variété de causes, dont certaines ont été récemment mises en évidence[111], tandis que d’autres, manifestement à l’oeuvre ailleurs[112], attendent des études détaillées. Evoquons brièvement certaines de ces causes, afin de souligner leur diversité: la destruction ou la modification des zones humides ou des cours d’eau, la déforestation, les diverses pollutions des eaux, des sols et de l’atmosphère et leurs conséquences directes ou indirectes (y compris apparemment lointaines comme l’augmentation du rayonnement ultra-violet, les pluies acides, le réchauffement climatique et ses conséquences, ou les proliférations de virus ou d’organismes pathogènes ou parasites), l’“insularisation” des milieux[113], l’introduction d’espèces allochtones dans les écosystèmes, ou la capture directe par l’homme. Dans la plupart des situations naturelles, tous ces facteurs se combinent pour contribuer à la fragilisation, au déclin et à l’extinction des populations, puis des espèces d’Amphibiens dans de nombreuses régions du monde, et ceci alors même qu’une proportion importante de ces espèces ne sont pas encore connues des scientifiques. Il en résulte que nous sommes actuellement dans une situation paradoxale où, pour reprendre la formulation provocatrice de Hanken[114], nous assistons à la fois à l’extinction de nombreuses populations et espèces d’Amphibiens, et à la découverte rapide de nombreuses nouvelles espèces. Une telle situation ne pourra durer longtemps: les extinctions finiront vite par l’emporter sur les découvertes d’espèces nouvelles. Hanken évoque à juste titre à ce sujet “une ‘catastrophe’ écologique potentielle, qui menace d’éliminer de grands nombres d’espèces de leurs habitats avant même qu’elles aient pu être formellement décrites”[115]. Il ne s’agit pas d’une hypothèse d’école. Ainsi, McCranie & Wilson[116], réexaminant en détail des collections de petits Amphibiens ripicoles et forestiers du genre Eleutherodactylus effectuées au Honduras à diverses époques depuis les années 1930, arrivèrent à la conclusion que ces collections comportaient plusieurs espèces nouvelles pour la science, mais, lorsqu’ils retournèrent en 1995 dans les localités de capture de ces spécimens, ils constatèrent que les forêts avaient disparu ou étaient fortement dégradées, et ils ne retrouvèrent aucun exemplaire vivant de plusieurs de ces espèces: ils furent donc amenés à décrire celles-ci à partir de ces spécimens fixés de muséums tout en estimant que leurs populations naturelles étaient probablement déjà éteintes. Ce cas n’est pas unique, et ce phénomène ne pourra que devenir de plus en plus fréquent, comme j’ai déjà eu l’occasion de le souligner[117].

 Evidemment, d’un simple point de vue “utilitariste” étroit, il peut paraître sans grande conséquence que s’éteignent de petites espèces de Vertébrés tropicaux forestiers et nocturnes qui ne sont presque jamais en contact avec l’homme. Pourtant, même de ce point de vue restreint, il est justifié d’espérer que nous n’arriverons pas “trop tard” pour découvrir certaines espèces qui auraient eu beaucoup à nous apprendre.

 Parmi les 4015 espèces d’Amphibiens recensées, c’est-à-dire décrites et nommées, par les taxinomistes en 1984, beaucoup n’étaient connues que d’un seul spécimen![118] Ceci indique clairement qu’un nombre élevé d’espèces d’Amphibiens restent à découvrir sur notre planète et que beaucoup de choses restent à apprendre sur la très grande majorité des espèces actuellement décrites: on ne sait rien ou quasiment rien sur leur biologie, leur répartition, leur situation écologique et les menaces pesant sur leur survie. Chaque nouvelle découverte est susceptible de nous apprendre des faits nouveaux sur l’évolution de ce groupe original de Vertébrés – et chaque extinction est susceptible de nous priver définitivement de ces informations d’un grand intérêt pour tous les biologistes de l’évolution. Dans ce domaine, il est notamment important de souligner que les généralisations s’appuyant sur l’étude de quelques cas particuliers risquent d’être inexactes, car même des espèces très voisines peuvent avoir développé des particularités propres: comme nous l’avons signalé ci-dessus, il est en général impossible de prévoir les caractères des espèces vivantes avant d’avoir étudié chaque cas particulier. Toute étude sérieuse de l’évolution ne peut que s’appuyer sur de telles études concrètes, pas sur des modèles, des prédictions ou des généralisations a priori, qui risquent fort d’être abusives. Donnons-en quelques exemples.

 Dans toute espèce animale bisexuée, les individus des deux sexes doivent avoir un moyen de se rencontrer et se reconnaître afin de pouvoir se reproduire. A cet effet, il existe divers modes de communication entre les sexes, qui sont plus ou moins caractéristiques des groupes zoologiques concernés. Certains groupes utilisent préférentiellement des signaux visuels (formes, couleurs), d’autres des signaux sonores (chants d’appels nuptiaux), d’autres des signaux chimiques (odeurs, phéromones), etc. Chez les Amphibiens Anoures (grenouilles, crapauds, rainettes), animaux principalement nocturnes, le mode dominant est la communication acoustique. Il s’agit d’un mode dominant, mais pas exclusif, comme une approche superficielle pourrait le laisser croire: seule une étude détaillée de tous les cas particuliers permet d’éviter les généralisations abusives, et partant les erreurs. Voyons quelques exceptions à ce schéma général.

 Le mode de production du chant des Anoures est très particulier: chez la plupart des espèces, les vocalisations sont produites la bouche et les narines restant fermées. Des fentes dans le plancher buccal permettent à l’air de passer dans la gorge dilatable, où sont en général différenciées des structures anatomiques particulières, les sacs vocaux, qui peuvent se distendre considérablement. De ces poches, l’air repasse ensuite dabs les poumons: ainsi, c’est toujours le même air qui est utilisé au cours des coassements successifs en un mouvement de va-et-vient. Lors du passage dans le larynx, l’air fait vibrer les cordes vocales, ce qui produit le son qui est ensuite amplifié et réverbéré dans le milieu ambiant par les sacs vocaux[119]. Ce mode de production du son est employé par des milliers d’espèces d’Anoures dans le monde entier, et pourrait être tenu pour universel dans ce groupe. Pourtant il ne l’est pas, comme le montre la découverte en 1975 par Jean-Louis Amiet d’un mode de chant complètement différent chez Conraua crassipes, une grenouille forestière du Cameroun[120]. Cette espèce produit un sifflement très particulier, qui rappelle plus un chant d’Oiseau qu’un chant d’Amphibien. Mais le plus étonnant est qu’elle émet ce sifflement bouche ouverte, contrairement au mode habituel chez les Anoures. Laissons la parole au découvreur de ce comportement inhabituel: “Le cas de C. crassipes illustre une démarche apparemment paradoxale de l’évolution: l’abandon d’une méthode de phonation éprouvée, dont l’efficacité est démontrée par la quasi totalité des Anoures, au profit d’une méthode nouvelle, toute différente, mais dont le résultat est le même. Il est peu concevable en effet que la lignée des Conraua ait retenu à elle seule un mode de phonation primitif des Anoures ni que, ses ancêtres ayant de tout temps été muets, elle ait adopté, parallèlement à l’ensemble des autres Anoures, un procédé de phonation différent. On doit plutôt supposer que le mode d’émission bouche ouverte s’est développé dans une lignée qui avait auparavant perdu la capacité d’émettre des sons par la méthode habituelle des Anoures, ce dont quelques espèces muettes nous fournissent des exemples dans la faune actuelle. Le sifflement de C. crassipes témoignerait ainsi d’un ‘repentir de l’évolution’ assez comparable aux branchies secondaires relayant les cténidies chez les Nudibranches, à la pseudoconque suppléant à la disparition de la coquille primitive chez les Ptéropodes du genre Cymbulia, ou encore aux voies d’accouplement inhabituelles se substituant, chez certaines Punaises, à un orifice génital dont se satisfont des centaines de milliers d’autres espèces d’Insectes!”[121]

 Dans la plupart des groupes d’Anoures, ce sont les mâles et eux seuls qui chantent pour attirer les femelles. Toutefois, il existe des exceptions: dans quelques groupes, sont apparues des espèces où ce sont les femelles, et parfois elles seules, qui chantent pour attirer les mâles[122]. Dans d’autres groupes, les deux sexes sont muets, et ce sont d’autres modes de communication qui permettent la rencontre des sexes et la reproduction.

 Le genre Bufo (vrais crapauds) se rencontre dans la majeure partie du globe, où la plupart des espèces ont des teintes ternes et peu attractives: ce sont en général des espèces nocturnes, qui utilisent peu la vue dans le comportement reproducteur, mais dont les mâles émettent des chants puissants pour attirer les femelles sur le site de reproduction. Malgré l’homogénéité morphologique et éthologique de ce genre dans le monde entier, il existe quelques exceptions imprévisibles. La plus célèbre est le petit crapaud Bufo periglenes, dont la découverte en 1963 dans la cordillère de Tilarán au Costa Rica fut présentée comme “extraordinaire”[123]. Contrairement à la plupart de ses congénères, ce crapaud était muet et dépourvu de tympan. En revanche, il présentait un fort dimorphisme sexuel de coloration: les femelles étaient tachetées, ternes et discrètes, mais les mâles avaient une superbe coloration orange vif uniforme. Au moment de la reproduction, ces mâles se tenaient, de nuit mais surtout de jour, posés sur le sol foncé de la forêt, où leur coloration vive les faisait ressortir comme des petites lampes oranges dans la pénombre du sous-bois: les femelles se dirigeaient vers ces petites lampes comme chez les autres espèces de crapauds elles le font vers la source du chant. Des photos en couleurs de ces magnifiques petits crapauds sont parues dans de nombreux livres et magazines dans le monde entier. Mais pourquoi avoir écrit tout le récit qui précède à l’imparfait? Parce que cette espèce est désormais éteinte. En 1987, une période de sécheresse inhabituelle frappa la région très restreinte où vivait ce crapaud, entraînant son extinction et celles de nombreuses autres populations d’Amphibiens. Ces extinctions ont été mises sur le compte du réchauffement global du climat de la planète[124]. Notons qu’à quelques décennies prêts l’existence de cette espèce “extraordinaire” serait restée à jamais inconnue des biologistes.

 Ce dernier exemple souligne le rôle que peuvent jouer les Amphibiens comme bioindicateurs de la “santé” des écosystèmes où ils se trouvent. Ces animaux à peau nue sont en contact direct avec le milieu où ils vivent. Leur cycle de vie habituellement complexe les amène à occuper successivement plusieurs milieux, d’eau douce pour les œufs et les têtards, puis terrestres après la métamorphose: ils sont ainsi soumis à toutes les perturbations éventuelles des conditions physico-chimiques, climatiques et biotiques de ces environnements. Le déclin de leurs populations traduit ces perturbations, et peut nous servir de signal d’alarme. C’est ainsi que la découverte récente chez les Amphibiens de nombreuses maladies infectieuses émergentes (emerging infectious diseases ou EID)[125], s’il ne s’agit pas d’un artefact dû à l’intérêt nouveau des biologistes pour ces problèmes, peut constituer un avertissement à prendre au sérieux car il pourrait avoir des implications bien au-delà du groupe des Amphibiens, comme le suggère Tim Halliday: “Il semble probable que nous avons affaire à quelque-chose qui va bien au-delà de la question de savoir ce qui est responsable de l’extinction des grenouilles.”[126]

  

4. Un exemple particulièrement significatif

 L’étroite intrication entre la question de l’inventaire incomplet de la biodiversité, les menaces qui pèsent sur cette dernière, et la perte corrélative potentielle d’informations importantes pour l’humanité peut enfin être illustré en détail par le cas, exemplaire à plusieurs égards, des deux grenouilles à gestation gastrique d’Australie, Rheobatrachus silus et Rheobatrachus vitellinus[127]. La première de ces espèces fut découverte au Queensland il y a moins de 30 ans, en 1972[128]. Cette découverte s’est faite dans des circonstances particulières, qui méritent d’être évoquées. En effet, à cette époque les Amphibiens d’Australie avaient déjà fait l’objet de nombreuses études, dont certaines s’appuyant sur des méthodologies modernes, et certains biologistes pouvaient estimer qu’en Australie, comme en Europe et en Amérique-du-Nord, la systématique des Amphibiens avait “dépassé le stade de la taxinomie alpha” et pouvait à se consacrer principalement à des tâches plus nobles, comme l’étude des mécanismes de la spéciation, l’analyse des zones hybrides ou la phylogénie moléculaire. Quant aux rares taxinomistes qui continuaient à s’intéresser à la découverte, la récolte et la description des espèces nouvelles, ils connaissaient bien la faune batrachologique de ce continent et ses particularités: c’est ainsi qu’ils “savaient bien” que, en Australie, il n’y a pas d’espèces d’Amphibiens rhéophiles et entièrement aquatiques, c’est-à-dire vivant pendant tout leur cycle vital dans les torrents ou les rivières, comme il y en a dans d’autres régions du globe. Il fallut une coïncidence pour montrer que cette “connaissance” était simplement une ignorance. Un batrachologue d’origine indonésienne, qui travaillait à l’Université du Queensland, effectua d’importantes récoltes d’Amphibiens dans cet état d’Australie. Comme dans son pays d’origine beaucoup d’espèces d’Amphibiens vivent dans les torrents et les rivières, et peut-être même parce qu’il avait mal “fait sa bibliographie” et qu’il “ignorait” qu’en Australie “il n’y a pas d’Amphibiens dans les rivières”, il rechercha ces animaux dans les cours d’eau et fut ainsi le premier à capturer une étrange grenouille toute lisse, rappelant par sa morphologie globale les Xenopus, grenouilles aquatiques d’Afrique très connues[129]: il décrivit cette nouvelle grenouille et la plaça dans un nouveau genre qu’il nomma Rheobatrachus, sans se douter qu’elle était encore plus étonnante que ne le suggérait son apparence somme toute banale.

 L’année suivant celle de sa description, l’extraordinaire mode de reproduction de cette espèce était découvert et décrit pour la première fois[130]. Un biologiste de Brisbane, Chris Corben, conservait un exemplaire de cette espèce vivant dans un aquarium. Ayant l’intention de transférer cette grenouille dans un autre aquarium, il commença à retirer les pierres au fond de l’eau, sous lesquelles celle-ci passait la majorité de son temps: la grenouille manifesta alors une inquiétude inhabituelle, et soudainement elle monta à la surface de l’eau et expulsa six têtards vivants de sa bouche! D’autres têtards restaient visibles dans son abdomen et la grenouille fut gardée en vie pour voir ce qui se produirait. Dix-sept jours après l’expulsion des têtards, une grenouille juvénile de 12 mm fut découverte nageant dans l’aquarium à côté de l’adulte. Le lendemain, deux nouveaux juvéniles nageaient dans l’aquarium et, quand l’observateur voulut saisir l’adulte, celui-ci ouvrit grand sa bouche et expulsa huit autres petites grenouilles en cinq secondes, puis cinq autres lors des minutes qui suivirent[131].

 Les Amphibiens Anoures (grenouilles, crapauds et rainettes) sont connus depuis longtemps pour la diversité de leurs modes de vie et de leurs adaptations, parfois extraordinaires[132]. Ces animaux discrets ont su conquérir les milieux les plus divers, à l’exception notable des milieux marins et des milieux les plus froids du globe, et il est frappant que ce soit l’activité de l’homme qui fasse peser pour la première fois des menaces très lourdes sur la survie de l’ensemble de ce groupe, qui avait été contemporain des Dinosaures. La diversité de ces animaux est particulièrement frappante en ce qui concerne leurs modes de reproduction et de développement. Le mode habituel dans cet ordre est celui des espèces qui pondent dans l’eau des œufs d’où sortent des têtards, lesquels après une phase de croissance se métamorphosent en petits Anoures tout formés, identiques en plus petits aux adultes. Le passage par le stade têtard constitue une “invention évolutive” particulièrement réussie. Les têtards exploitent les riches ressources que recèlent les petites étendues d’eau douce, souvent temporaires, où les adultes pondent leurs œufs: algues et autres microorganismes, organismes en décomposition, détrituts divers, etc. Par leur activité permanente de filtration de l’eau dans laquelle ils vivent, les têtards jouent un rôle très efficace de transformateurs de la matière organique, comparable à celui des vers de terre dans les sols[133], et l’utilisation efficace de ces ressources peu exploitées par ailleurs est peut-être une des clés du succès du mode de vie biphasique de nombreux Amphibiens.

 Ce mode de vie et de développement se rencontre dans toutes les familles d’Anoures et dans le monde entier, mais il ne répond pas à tous les besoins: dans les milieux où l’eau est rare (certaines îles, certains milieux d’altitude, steppiques ou désertiques), le passage obligatoire par un stade têtard est un facteur limitant pour la présence des Amphibiens. C’est sans doute pourquoi il existe un grand nombre d’autres modalités de reproduction et de croissance dans divers groupes d’Anoures[134], dont notamment (mais pas exlusivement) les suivantes: ponte des œufs dans des nids d’écumes aériens, où se déroule une partie du développement avant que les têtards ne tombent à l’eau; transport des oeufs ou des têtards par les adultes avant leur libération, à un stade plus ou moins avancé du développement, dans le milieu naturel; développement larvaire se déroulant partiellement ou totalement dans des poches incubatrices mises à leur disposition par les adultes; ponte des œufs dans la litière du sol, puis développement direct au sein de ces œufs, sans passage par un stade têtard, et éclosion directe de petites grenouilles; ovoviviparité; ou même viviparité vraie (avec alimentation de l’embryon par la femelle), chez les petits crapauds africains du genre Nymbaphrynoides. Aussi, lorsqu’ils observèrent l’expulsion de jeunes grenouilles par la bouche de l’adulte de Rheobatrachus silus, les biologistes australiens crurent avoir affaire à une modalité reproductrice connue, celle du crapaud chilien Rhinoderma darwinii, dont le mâle abrite le développement de l’embryon dans ses sacs vocaux, ces poches situées sous le plancher buccal et qui se gonflent d’air lorsque le crapaud chante. Toutefois, une dissection leur permit de constater que l’adulte en question était une femelle, ce qui éliminait cette hypothèse! En fait, ils avaient découvert le premier Vertébré à incubation gastrique. Le mode de reproduction de cette espèce a ensuite pu être reconstitué[135]: après la ponte et la fécondation dans l’eau (le mâle arrosant les œufs de sperme, comme chez la plupart des poissons et des Amphibiens), la femelle avale les œufs. Les premiers œufs avalés sont digérés, mais ce faisant ils libèrent dans l’estomac une molécule (une prostaglandine, la PGE2), qui a pour effet d’inhiber les sécrétions gastriques. Les œufs avalés ensuite ne sont pas digérés, et tout leur développement embryonnaire puis larvaire se déroule dans l’estomac, jusqu’à la métamorphose des petites grenouilles, qui sont alors régurgitées par la mère dans le milieu extérieur. Durant les 6 ou 7 semaines de cette “gestation gastrique”, la mère ne se nourrit pas et l’estomac joue le rôle d’une poche incubatrice inerte, ses fonctions gastriques restant inhibées par la prostaglandine, qui est émise en permanence par les têtards jusqu’à l’expulsion des jeunes grenouilles[136]. Cette découverte suscita immédiatement un grand intérêt chez les gastro-entérologues, car l’action inhibitrice des prostaglandines (molécules par ailleurs bien connues des physiologistes pour diverses autres fonctions), utilisable pour le traitement de certaines maladies comme l’ulcère gastrique, était jusque-là inconnue.

 A moins que l’on ne considère que l’homme, la souris blanche, “la” drosophile (en réalité l’espèce Drosophila melanogaster, l’une seulement des centaines d’espèces du genre Drosophila), le nématode Caenorhabditis elegans, “le” maïs (Zea mais) et “la” moutarde Arabidopsis *** sont les seules espèces vivantes dignes d’être étudiées par les biologistes, quel scientifique, même le plus étroitement confiné dans sa spécialité, peut considérer sans intérêt la découverte et l’étude d’un mode de reproduction aussi exceptionnel et imprévisible? Sans même s’appesantir sur les implications médicales pour l’homme d’une telle découverte, dont la prédiction aurait effectivement ressemblé, pour reprendre des termes cités plus hauts, à un “pari gratuit” sur une “utilité potentielle problématique”, qui peut nier son intérêt théorique et pratique pour toute la biologie de l’évolution? Or cette découverte, par nature imprévisible, a été effectuée par hasard, hors de tout “programme de recherche”[137], et simplement parce qu’il existe encore des gens qui estiment justifié le travail terre à terre d’exploration “en aveugle” (ou, peut-être plus exactement, “pour voir”) de la biosphère de notre planète. Mais, à quelques décennies près, elle n’aurait jamais pu être faite. En effet, moins de 10 ans après sa découverte, en 1981, l’espèce Rheobatrachus silus s’éteignait dans la nature, en raison d’une combinaison de facteurs[138]. Une deuxième espèce du même genre, Rheobatrachus vitellinus, découverte ensuite, a elle aussi subi un fort déclin rapide et est elle aussi considérée éteinte aujourd’hui[139]. Sauf si survenait un “miracle” (découverte d’une population préservée, ou même d’une troisième espèce du même genre), les biologistes du 21e siècle n’auront donc aucune possibilité d’étudier dans le détail ces extraordinaires espèces à gestation gastrique, dont aucun exemplaire n’a pu être maintenu en vie en captivité jusqu’à nos jours.

 Tant qu’il n’y aura pas de gigantesque programme d’inventaire de la biodiversité spécifique sur notre globe, de telles découvertes resteront le fait du hasard. Combien d’autres découvertes autant ou plus extraordinaires sommeillent encore dans ce qui reste de nature inexplorée sur notre planète? Il est impossible de le prévoir, mais ce qui est prévisible sans risque d’erreur est que l’accélération des extinctions d’espèces avant même qu’elles aient été récoltées et étudiées par l’homme ne peut qu’entraîner une perte irrémédiable d’informations concernant la vie sur notre globe.

  


Troisième partie

Quelques mots sur la science, les scientifiques et la société

 

1. Introduction

 Une question peut légitimement venir à l’esprit de tout lecteur honnête des chapitres qui précèdent: si les problèmes soulevés dans ce texte sont réels, s’ils ne font pas l’objet d’une considérable exagération paranoïaque de la part de l’auteur de ces lignes, comment se fait-il que nul n’en parle? Il peut paraître étrange qu'un “cri d'alarme” comme celui poussé ci-dessus le soit si peu souvent, non seulement par les médias, mais encore par les scientifiques eux-mêmes. Ces derniers ne sont-ils pas les mieux placés pour avoir connaissance des problèmes évoqués ci-dessus et donc, si ces problèmes sont réels, pour souhaiter y apporter une réponse? Si fort peu de scientifiques, y compris parmi les biologistes, semblent se préoccuper de ces questions, n'est-ce pas parce qu'elles ne sont pas importantes, et en tout cas que la situation n'est pas aussi grave que ce que le texte ci-dessus décrit? La réponse à cette question n’est certainement pas aussi simple qu’elle peut le paraître à première vue, et son étude approfondie sortirait largement du présent cadre. Afin d'y esquisser une première réponse, il peut toutefois être utile de dire quelques mots plus généraux sur la science, les scientifiques et la société.

 Pour comprendre certains aspects des relations entre science et société, et bien que cela puisse apparaître fort désagréable aux yeux de beaucoup, il faut se départir de l’image idéalisée que la science possède en général dans notre société. Comme l’a fait remarquer par exemple Albert Jacquard[140], le grand public a souvent une vision idéalisée, ou diabolisée, des scientifiques et de leur activité. Plusieurs images d’Epinal, parfois incompatibles entre elles, leurs sont associées. Pour les uns, il s'agit d'êtres aux connaissances, compétences et qualités humaines exceptionnelles, qui inspirent l'admiration, le respect, sinon la crainte quasi-religieuse: leurs opinions de “savants”, de “spécialistes” ou d’“experts” ont valeur d'oracle, on doit s’en remettre à eux pour de nombreuses décisions importantes concernant nos vies et nos sociétés. Pour d'autres en revanche, qui considèrent que “la science” est responsable de beaucoup des maux qui frappent actuellement, ou ont frappé, notamment au 20e siècle, l'humanité, il s'agit de personnages dangereux, immoraux et irresponsables, et le salut pour les sociétés humaines viendrait d'un retour à des valeurs et des fonctionnements, notamment en matière de techniques, “traditionnels”. Pour beaucoup de gens, en tout cas, les scientifiques sont des gens “à part”, fort différents des “profanes”. Pour qui vit quotidiennement parmi eux, toutefois, rien ne permet d'étayer ce sentiment: au contraire, les membres de la communauté scientifique apparaissent comme des représentants très “moyens”, très “typiques” de leur milieu social. Quelles que soient leurs spécialités et compétences, la plupart d'entre eux partagent les options idéologiques, les prises de position politiques et éthiques et les comportements de ce milieu, ils ont en général profondément intériorisé “les modèles d’adaptation et de soumission au monde-tel-qu’il-est”[141]. Souvent reflets fidèles de l'idéologie dominante, et notamment, en matière économique et politique, de la “pensée unique” telle qu'elle a été définie par Ignacio Ramonet[142], ils répugnent en général à remettre en cause les options fondamentales de notre société, notamment en matière d’orientations économiques, et par voie de conséquence, en ce qui les concerne pourtant directement, de budgets, de recrutements et de priorités dans les programmes de recherche scientifique. Examinons d'un peu plus près certains aspects de cette question.

 

 2. Optimisme, pessimisme et angélisme

 Un des impératifs quasi-incontournables de la “communication” dans notre société est celui de l’“optimisme”. Il est loisible à un scientifique, tout comme à un cinéaste, un romancier, un journaliste, un politicien ou un historien, de décrire des faits “négatifs” et de faire des prévisions inquiétantes, mais, sous peine d'isolement et de rejet social, il lui est vivement recommandé de conclure le message par une perspective optimiste, positive, constructive. Nos contemporains ne sont pas préparés à recevoir un message qui ne comporte pas “une note d'espoir”, qui ne s'achève pas par des prévisions réconfortantes, même si celles-ci sont en décalage complet avec les informations qui constituent le gros de ce message. Cette pression idéologique importante s'est traduite depuis des décennies dans la majeure partie des publications et prises de position concernant la crise de la biodiversité et les atteintes portées par la civilisation contemporaine à l'intégrité et au fonctionnement des écosystèmes de notre planète. On pourrait qualifier d’“angélisme” une telle sous-estimation consciente, délibérée, de la gravité d'un problème, et surestimation de la capacité de “l'humanité” à le résoudre. Du reste, un point commun à de nombreux textes de ce type est leur recours à des acteurs abstraits ou mal définis comme “l’homme”, “les hommes” ou “l'humanité”, comme si cette dernière en tant que telle était un acteur réel de l'histoire, indépendamment des sociétés concrètes où s'organisent les hommes à un moment donné de l'histoire des sociétés. En fait, ce n'est pas “l’homme”, ni même “l’humanité”, ni même l'ensemble des individus composant cette dernière, qui est l'acteur principal dans ce domaine: ce sont nos sociétés organisées, avec leurs choix, priorités, instances décisionnelles, en d'autres termes leurs pouvoirs. L'attitude “angéliste” renvoie en général “l’homme” à sa responsabilité individuelle (par exemple, pour résoudre les problèmes énergétiques actuels, aller chercher le pain à pied plutôt qu'en voiture ou mettre la télévision en veille quand on cesse de la regarder), ce qui culpabilise certes les individus mais surtout évite de s’affronter aux pouvoirs réels dans nos sociétés (par exemple pour réduire les programmes militaires, ou affronter les lobbies, notamment agroalimentaire, pharmaceutique ou nucléaire).

 En réalité, cet “angélisme” n'est sans doute pas dû à une réelle naïveté des auteurs en question, c'est une sorte de figure imposée: il est certes possible de parler des “problèmes” actuellement posés à l'environnement sur notre planète par les activités humaines, mais il est impératif de le faire hors de toute perspective “catastrophiste”, et d'entretenir l'illusion que les problèmes en question sont réversibles, ce qui est manifestement inexact pour un grand nombre d'entre eux.

 Dans le cadre d'une telle idéologie, les programmes de conservation des espèces et des milieux actuellement en œuvre et en projet ont le grand avantage de ne pas “sentir le soufre”. Ils se situent dans une perspective résolument optimiste et constructive: il s'agit de “sauver”, de “restaurer” ou “rétablir” les écosystèmes ou les populations animales et végétales. Le message que de tels programmes fait passer est “politiquement correct”: “le mal que l'homme a fait, il peut le réparer”. En revanche, le message du présent texte est fort différent, et bien moins susceptible de séduire décideurs et médias: il s'agit de dire, au contraire, qu'un nombre élevé d'extinctions d'espèces sont inéluctables, et de proposer un programme de recherche “en catastrophe” tenant compte de cette perspective “pessimiste”. Bien qu'on puisse estimer qu'une telle démarche est normale et justifiée de la part de scientifiques, force est de constater qu'elle est fort atypique, ce qui explique qu'elle ne soit pas plus souvent mise en œuvre.

 S’en remettre à “la bonne volonté”, “la conscience” ou “la responsabilité” de “l’humanité” pour résoudre ces problèmes n’est qu’une manière de les esquiver. Si l’on quitte l’univers fantasmagorique de l’angélisme ou de la langue de bois (deux revers d’une même médaille), il faut admettre que nos sociétés ne sont pas toujours gérées en fonction de l’intérêt collectif, mais parfois aussi des choix ou des intérêts des minorités qui y détiennent le pouvoir réel[143]. Toute l’expérience historique, en particulier récente, démontre que les “vœux pieux” ne servent à rien et que seuls les rapports de forces permettent d’imposer des changements d’orientation réels dans nos sociétés. La question est ici particulière, dans la mesure où aucun groupe social ne peut être motivé pour la défense et l’inventaire de la biodiversité planétaire en fonction de ses intérêts matériels propres: toute mobilisation pour un tel objectif ne peut que s’appuyer sur des convictions, des motivations intellectuelles, idéologiques ou affectives. L’information du public sur les enjeux réels de cette question peut donc jouer un rôle déterminant. Nous y reviendrons ci-dessous.

 

 3. Science et technique

 Parler de “la science” comme d'une activité unique, autonome, évoluant par elle-même en dehors de toutes contraintes, est fortement trompeur. Il est important d'effectuer un certain nombre de distinctions.

 Tout d'abord, il faut distinguer science et technique. Cette distinction peut paraître évidente à des esprits rigoureux, mais force est de constater qu’elle n’est pas clairement perçue par tous, même parmi les décideurs et les “communicateurs” de nos sociétés. La science est un corpus de connaissances et de modèles permettant de décrire, analyser et tenter de comprendre le monde, ses caractéristiques et son fonctionnement, et ceci indépendamment des besoins et utilisations des hommes. En revanche, les techniques constituent un ensemble de connaissances et de pratiques permettant d'agir sur le monde dans un but utilitaire pour l'homme. Bien entendu, à notre époque, la majorité des techniques s'appuient sur des connaissances scientifiques, mais les deux domaines sont distincts. Une confusion est toutefois souvent entretenue entre les deux domaines, comme l'illustre bien par exemple le fait que dans de nombreux journaux et périodiques figurent, sous le titre “Sciences”, des rubriques où sont présentés principalement ou même uniquement des articles consacrés à de nouvelles techniques, de nouveaux appareils, des progrès médicaux, etc.

 Cette confusion s'explique aisément. Il est indéniable que, dans toute l'histoire des civilisations, le moteur principal pour le progrès des connaissances a été la recherche de solutions pour les problèmes matériels, alimentaires, sanitaires, mais aussi militaires, de l'humanité. Toutefois le besoin de connaissance “pour la connaissance” est lui aussi un besoin humain primordial, sans doute commun à tous les groupes humains depuis l'aube de l'humanité. Pendant longtemps, la majorité des réponses qui ont pu être apportées à ce type de questions fut d'ordre magique ou religieux – quoique dans toutes les sociétés un certain nombre d'activités, et la survie elle-même, ne furent possibles que parce qu'un minimum de rationalité était mis à l'œuvre dans la conception et l'utilisation des techniques. Les progrès techniques que le développement de la rationalité scientifique ont permis sont néanmoins d'une ampleur sans commune mesure avec ce que permettait une pensée magique ou religieuse – ce qui n'a nullement empêché le maintien de ce type de pensée dans nos sociétés, sinon même sa recrudescence récente[144]. Toutefois, la constitution de la science comme corpus de connaissances et de modèles a permis peu à peu de distinguer la science elle-même de ses applications, les techniques. Il est intéressant néanmoins de relever un glissement sémantique relativement récent dans la manière de présenter les relations entre sciences et techniques. Il y a quelques dizaines d'années, la distinction était faite par tous entre “recherche fondamentale” et “recherche appliquée”. La première se donnait pour but de décrire le monde, d'étudier des phénomènes généraux et de mettre en évidence des lois, concernant tous les domaines de la réalité, indépendamment de leur éventuelle utilité directe pour les hommes ou les sociétés. La recherche appliquée, en revanche, se développait en fonction de questions techniques, biomédicales, agroalimentaires, militaires ou autres, bien définies, et tentait d'y apporter des réponses précises. Il est indéniable que les deux types de recherches sont nécessaires et légitimes dans nos sociétés. Il est toutefois frappant de constater combien il est devenu “de mauvais ton” de nos jours de parler de “recherche appliquée”. Serait-ce parce que cette appellation serait moins “noble” que celle de “recherche fondamentale”? Toujours est-il qu'actuellement, en France du moins, le terme “officiel” est désormais “recherche finalisée”. La connotation de ce dernier terme[145] est effectivement fort différente: elle laisse entendre que cette recherche est justifiée parce qu'elle a “une fin”, ce qui paraît en effet souhaitable pour toute activité humaine réfléchie. De là à penser que les autres types de recherche sont “dépourvues de fin”, donc “gratuites”, “inutiles” ou “superflues”, il peut n'y avoir qu'un pas. Une telle évolution sémantique ne serait-elle pas de nature à convenir à ceux qui pensent que toute activité humaine doit être orientée vers des résultats économiquement tangibles – pour ne pas dire “source de profit” – et que nos sociétés ne peuvent plus “se payer le luxe” d'une recherche scientifique exclusivement orientée vers la connaissance? Dans la suite de ce texte, contrairement à cette tendance récente, je continuerai à parler de recherches fondamentale et appliquée.

 

 4. Niveaux de décision en matière de politique scientifique

 La science, en tant que corpus de connaissances et de modèles, ne se développe pas de manière autonome, coupée du reste de la société. Il s'agit d'une activité humaine, insérée dans l'ensemble des pratiques, besoins, contradictions sociales. Toute analyse du fonctionnement et de l'évolution de la science dans notre société exige de prendre en compte un certain nombre de facteurs et d'acteurs distincts, parmi lesquels: les scientifiques institutionnels; au-dessus d'eux, les instances scientifiques d'évaluation, de financement et de recrutement de la recherche; au-dessus encore, les choix et décisions de l'ensemble de notre société, à travers les instances parlementaires, gouvernementales et administratives de nos Etats; au-delà encore, les forces sociales qui contribuent à orienter ces choix. Développer dans le détail cette analyse nous entraînerait bien au-delà de l'objectif du présent texte, et je me contenterai ici de quelques indications, qui mériteraient d'être explorées bien plus loin ailleurs.

 (1) Dans notre société soumise à la dictature des médias et à la “tyrannie de la communication”[146], l'avis des “experts”, des “spécialistes”, se voit accorder une grande valeur: télévision, radio, journaux et magazines font constamment appel à eux pour commenter l'actualité, présenter de nouvelles découvertes scientifiques ou innovations techniques, expliquer des phénomènes naturels ou des évènements sociaux, proposer des “solutions” aux problèmes contemporains. Toutefois, étant donnée la gigantesque multiplication des connaissances désormais acquises sur notre monde, il est maintenant exclu qu’un scientifique quel qu’il soit possède une maîtrise même partielle de l’ensemble de ces connaissances[147]. Cette accumulation d’informations exige au contraire de plus en plus une sur-spécialisation des chercheurs: c’est à ce seul prix qu’ils peuvent maintenir leur capacité à innover et faire progresser la connaissance, et, plus prosaïquement, à rester compétitifs et à acquérir ou conserver une place prééminente au sein de l’institution scientifique. Cette tendance à la sur-spécialisation a un corollaire immédiat et inéluctable: une certaine perte de vue de l’ensemble des problèmes. Pour de simples raisons matérielles de disponibilité en temps et en énergie, la pression est forte sur les chercheurs pour leur imposer peu à peu une vision très restreinte des questions et des informations, limitée à leur champ de recherche et de compétence immédiat. Ceci ne pose aucun problème tant que le chercheur est conscient de cette limitation, et s’abstient de prétendre à un savoir universel, qui, s’il était envisageable au temps des Lumières, est désormais impossible, ou du moins très difficile, à obtenir. Toutefois, pour garder cette position “modeste”, le chercheur doit effectuer un effort particulier, et notamment vis-à-vis des médias, ou, ce qui est sans doute plus grave, des instances d’évaluation et de direction de la recherche. Il est fréquent que les médias s’adressent à un spécialiste d’un domaine scientifique pour lui demander de commenter des informations ou des questions relevant d’un autre domaine, voisin ou même parfois plus ou moins éloigné[148]. Il est certes tout à fait légitime (et même généralement souhaitable) de la part de tout citoyen d’avoir une opinion sur de nombreux sujets, même éloignés de sa spécialité, mais il est important de rester conscient que, dès qu’il sort de son domaine de compétence spécifique, l’opinion d’un scientifique a ni plus ni moins de valeur et de poids que celle de tout autre citoyen, et peut même être radicalement fausse ou aberrante[149]. L’exemple des problèmes d’éthique dans le domaine scientifique et technique est là pour souligner cette distinction: les décisions de nos sociétés en cette matière ne peuvent être prises sur la base des seules connaissances scientifiques et techniques; elles impliquent des jugements proprement éthiques, philosophiques et sociaux, et il est vivement souhaitable que d’autres représentants de la société que les spécialistes eux-mêmes soient associés à toute prise de décision dans ce domaine.

 Au sein de la science elle-même, il existe aujourd’hui une telle diversité de domaines, disciplines et spécialités, que nul chercheur ne peut prétendre maîtriser les concepts, méthodes et résultats de l’ensemble de ceux-ci. Seuls les chercheurs immergés au sein d’un champ de recherche particulier peuvent en maîtriser réellement les connaissances, les problèmes et les enjeux. Il en résulte que, si le but recherché est le développement de la connaissance et l’épanouissement de chaque champ de recherche, ces chercheurs doivent pouvoir jouer un rôle déterminant dans la détermination des priorités et les choix de politique scientifique concernant leur domaine. Comme on le verra ci-dessous, ce n’est pas actuellement le cas dans le domaine de l’étude de la biodiversité.

 (2) Beaucoup des choix proximaux déterminants en matière d’orientation de la recherche dans nos sociétés sont pris par les dirigeants de la recherche, et surtout par les instances scientifiques d'évaluation, de financement et de recrutement de la recherche. Selon les pays et les institutions, la composition et le fonctionnement de ces instances peut varier sensiblement, mais quelques grandes constances se retrouvent. Ces instances comportent habituellement une majorité (ou parfois une totalité) de scientifiques professionnels, associés à des représentants de l’Etat ou de divers secteurs de la “société civile”. La représentation majoritaire de scientifiques dans ces instances peut donner le sentiment que ces dernières sont l’émanation et le reflet de la communauté scientifique dans son ensemble, mais un certain nombre de paramètres interviennent qui permettent de mettre en doute ce sentiment: c’est du moins particulièrement le cas dans certains domaines de la recherche comme l’étude de la biodiversité.

 Tout d’abord, seule une minorité de chercheurs souhaitent s’impliquer dans les fonctions de direction ou dans ces instances d’orientation. En effet ces activités d’évaluation et de direction sont très consommatrices de temps et d’énergie: pour bien les effectuer, il faut examiner de nombreux dossiers, rédiger de nombreux rapports, participer à de nombreuses réunions, arpenter de nombreux couloirs ministériels et autres, honorer de nombreux cocktails et cérémonies inaugurales de sa présence, et de telles activités ne peuvent se développer qu’au détriment de sa propre activité de recherche. Quand on sait que, déjà, pour un chercheur passionné par son travail, ou tout simplement consciencieux, même un “temps plein” consacré à son travail de recherche est insuffisant[150], il est clair que la décision de participer à des fonctions de direction et/ou à des instances d’évaluation ou de décision en matière de recherche exige de renoncer à une part souvent significative de sa propre recherche, surtout dans certains domaines. Dans les domaines de la recherche où celle-ci s’effectue principalement en équipe, des fonctions de direction peuvent permettre de concevoir, mettre en œuvre et diriger des programmes collectifs de recherche. C’est bien moins le cas dans les domaines, comme la taxinomie descriptive qui nous occupe ici, où la recherche est et doit rester principalement individuelle (voir ci-dessous): dans de telles disciplines, beaucoup de chercheurs de qualité ne souhaitent tout simplement pas occuper de telles fonctions ou participer à de telles instances, parce qu’ils privilégient leur activité de chercheur “de base”. Ce fait introduit une première distorsion importante quant à la “représentativité” de telles instances par rapport à la communauté qu’elles sont censées représenter et diriger: seules certaines personnalités sont attirées par ces fonctions et s’y portent candidats[151].

 Le mode de désignation des représentants de la communauté scientifique dans les instances et aux fonctions de direction constitue un deuxième facteur important. Le temps des “mandarins”, en nombre très restreint et qui se cooptaient entre eux, est maintenant révolu dans la plupart des organismes de recherche et dans beaucoup de pays. Est-ce à dire que la direction de la recherche est plus “démocratique”? Loin s’en faut[152]. D’une part parce que nombre de membres des instances y sont nommés par la direction ou cooptés par les instances en place, sans aucun contrôle de la part des scientifiques “de base”. D’autre part parce que, en France notamment, les élus le sont très généralement sur la base de scrutins de listes, qui favorisent indéniablement les structures organisées puissantes, notamment syndicales et politiques, au détriment des candidatures individuelles ou des groupes locaux, correspondant éventuellement à des problématiques scientifiques spécifiques. Les instances comportant des nombres importants d’élus peuvent alors avoir tendance à refléter plus des rapports de forces politiques ou syndicaux généraux au sein des établissements ou organismes de recherche, que des choix scientifiques d’orientations. Il suffit souvent pour s’en convaincre d’examiner les professions de foi, quand elles existent, des différentes listes: si les revendications diverses concernant l’organisation de la recherche et les conditions de travail des chercheurs y sont généralement présentes, le contenu proprement scientifique de ces textes confine souvent à l’indigence, comme si les conceptions de tous les chercheurs sur les orientations scientifiques dominantes étaient les mêmes, comme si dans ce domaine il n’existait pas de débat scientifique, comme si le “consensus” ou la “pensée unique” y étaient ou devaient être la règle. Les discussions et éventuels affrontements au sein de ces instances semblent souvent traduire plus les conflits entre des “groupements d’intérêts”, “groupes de pressions” ou “lobbies”, défendant notamment les intérêts corporatistes de leurs adhérents ou sympathisants, que des débats autour des orientations scientifiques fondamentales.

 En ce qui concerne ces dernières, la règle non-dite qui prévaut est le consensus, non seulement entre les scientifiques eux-mêmes, mais aussi avec ceux qui pilotent la recherche d’au-dessus, c’est-à-dire ceux qui décident des découpages des disciplines et des instances responsables de celles-ci, des orientations budgétaires principales, des affectations, déplacements ou créations de postes de chercheurs, techniciens et personnels administratifs. Vis-à-vis de ces décisions dirigistes fondamentales “venues d’en haut”, c’est bien rarement que les diverses instances “de base” en question émettent des remarques, pour ne pas dire des critiques ou des revendications: ces instances sont bien trop occupées à gérer les budgets et à répartir les postes qui leur sont alloués. A cet égard, le consensus le plus grand existe entre tous les individus et groupes participant à ces instances ou candidats pour y siéger: il ne s’agit quasiment jamais de remettre en cause les orientations scientifiques fondamentales et le dirigisme actuel de la recherche, mais plutôt de se “partager le gâteau” éventuel (quand il y en a un), ou bien souvent, notamment dans certains secteurs de la recherche fondamentale, de “gérer la pénurie”[153].

 Comme toute enquête honnête et non biaisée (c’est-à-dire effectuée auprès de tous les chercheurs, par un organisme indépendant, et sous le sceau et la garantie de l’anonymat), permettrait certainement de l’établir sans ambiguïté, le sentiment est largement répandu au sein du milieu scientifique, ou en tout cas de certains champs disciplinaires comme la taxinomie, ou même plus largement une bonne partie de la biologie des organismes, que l’évaluation des projets, des résultats, des équipes et des chercheurs ne se fait qu’en partie en fonction de critères scientifiques, mais implique également des appartenances à des “clans”, “écoles” ou “groupes de pression”. Que ce sentiment soit toujours justifié ou non est une autre question, mais le fait même qu’il existe doit conduire à s’interroger sur le mode de fonctionnement du système dirigiste actuel. La compétence scientifique des évaluateurs se limite souvent à certains domaines, ce qui est inéluctable étant donnée la croissance exponentielle du corpus des connaissances, des théories et des techniques. Immergés, par force, dans leur discipline et leur spécialisation, beaucoup de chercheurs contemporains ont du mal à replacer celles-ci dans l’ensemble des sciences. Ce fait explique certainement en partie la sous-estimation de l’urgence de l’inventaire des espèces vivantes du globe par tous ceux qui ne travaillent pas eux-mêmes dans ce domaine. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que certains jugements portés sur les travaux des collègues, que ce soit par des instances d’évaluation, de financement ou de recrutement de la recherche, ou par les rédacteurs de certains journaux scientifiques, traduisent surtout l’incompétence de leurs auteurs dans les domaines concernés. La question est alors plutôt: qu’a la science à gagner au dirigisme actuel? Les découvertes les plus importantes, les avancées les plus significatives de la découverte scientifique, ont-elles toutes été effectuées “sur programme”, étaient-elles toutes prévisibles? Poser la question c’est y répondre. Il est certain que, si le but recherché est le progrès de la connaissance, il faut que co-existent des recherches programmées et une certaine dose de liberté intellectuelle laissée aux chercheurs, ou à certains d’entre eux, pour explorer des domaines scientifiques sans certitude quant aux résultats qu’ils pourront apporter.

 (3) Ce n’est pas le lieu ici de discuter plus avant les deux autres niveaux supérieurs de prise de décision concernant les grands axes de la politique scientifique: tout d’abord les instances parlementaires, gouvernementales et administratives de nos Etats, puis au-delà les forces sociales qui contribuent à orienter leurs choix, que ce soit au travers des élections ou par le biais des divers autres systèmes de pression par des “lobbies” sur les “techniciens” de l’Etat et des administrations. Notons simplement qu’il serait d'une grande naïveté de croire que, parce que nos sociétés sont dites “démocratiques”, elles obéissent aux choix ou suivent l'opinion de la totalité ou même de la majorité du corps social. Pour que cela puisse être le cas, il faudrait que les citoyens soient informés honnêtement de tous les tenants et aboutissants des décisions prises, notamment en matière de politique scientifique. Il ne manque pas d'analystes pour souligner qu'en réalité les forces sociales qui impulsent ou imposent les principales décisions en amont, celles dont toutes les décisions “techniques” en aval dépendent, représentent en réalité les intérêts matériels très précis de minorités très restreintes[154].

 Pour conclure sur ce point, il ne saurait être question de considérer que les grandes orientations de la politique scientifique de nos sociétés contemporaines sont décidées par les chercheurs eux-mêmes. La majorité des chercheurs, même ceux qui occupent différents postes de responsabilité ou qui participent à des instances d’évaluation ou d’orientation de la recherche, appliquent une politique scientifique venue d’en haut – même si, très occupés par la gestion au jour de le jour des budgets et des postes qui leur sont alloués, beaucoup d’entre eux ont peut-être l’illusion du contraire.

 

 5. Quelques particularités de la recherche en matière de biodiversité

 Comme je l’ai rappelé ci-dessus, l’étude de la biodiversité est l’un des domaines les plus anciens de la biologie. Cette relative ancienneté lui donne aux yeux de certains une image “dépassée” ou “démodée”, ce qui se traduit dans les principaux choix en matière d’orientations, de budgets et de recrutements: dans beaucoup d’organismes de recherche et de pays, ce domaine tend à être négligé, les budgets à être diminués, les postes à être réduits et les laboratoires à être supprimés. Cette tendance générale (qui souffre quelques exceptions) a des conséquences importantes, qui retentissent à leur tour sur la perception de la discipline au sein de l’ensemble des sciences. J’ai évoqué ci-dessus le problème posé par le recours important que cette discipline est contrainte de faire au travail des amateurs, avec les conséquences négatives que cela entraîne. J’évoquerai ici deux autres problèmes: celui des recrutements et celui des publications scientifiques.

 Le discrédit que certains chercheurs d’autres disciplines font subir à la taxinomie descriptive, qui dure depuis plusieurs décennies, finit par constituer un facteur important de l’évolution de cette discipline. Pour qui a été en contact avec des étudiants en biologie, il est indéniable qu’un attrait important est exercé sur beaucoup d’entre eux par l’étude des espèces vivantes de notre planète. De plus en plus conscients des menaces qui pèsent sur la biodiversité, ayant souvent participé depuis un jeune âge à des activités naturalistes (dans le cadre d’associations de naturalistes, de clubs de collectionneurs, etc.), sensibles à la beauté et à la diversité des espèces vivantes et à la variété de leurs adaptations, ils sont nombreux ceux qui sont a priori attirés par la récolte, l’inventaire, l’étude et la description de la biodiversité de notre planète. Ils sont nombreux au départ, et ils comptent parmi eux certains des étudiants les plus brillants, les plus doués, les plus motivés et les plus travailleurs. C’est parfois cette motivation et elle seule qui les amène à choisir ce cursus d’études, bien plus que l’attrait pour l’étude des “mécanismes de la vie” ou des “lois de l’évolution”. Toutefois, à peine arrivés à l’université, c’est très généralement un autre son de cloches qu’ils entendent: on leur explique qu’il s’agit là de “la biologie de papa”, d’un domaine réservé aux collectionneurs de timbres et sans intérêt intellectuel ou scientifique. De plus, et c’est bien plus important, on leur fait vite comprendre que s’ils choisissent de s’orienter vers ce domaine de recherche, leurs chances d’obtenir une allocation de recherche pour effectuer une thèse, puis d’être recrutés dans un organisme de recherche ou d’enseignement supérieur, sont extrêmement réduites, et il leur suffit de se renseigner auprès de leurs condisciples plus anciens pour constater combien cela est vrai. De décennie en décennie, le nombre de postes de chercheurs consacrant leur activité à la taxinomie descriptive a été en diminuant dans la plupart des pays: postes de chercheurs ou de techniciens non renouvelés au départ à la retraite de leurs titulaires[155], changements autoritaires d’orientation et d’intitulés de laboratoires, absence de soutien financier aux programmes de recherche en taxinomie descriptive, déficit de reconnaissance des taxinomistes subsistants de la part de leurs pairs travaillant dans d’autres domaines de la biologie, une pression considérable se fait sentir sur les chercheurs engagés dans ce domaine de recherche pour qu’ils en changent. S’il est possible aux plus anciens de résister au moins partiellement à cette pression, il n’en est pas de même pour les plus jeunes. Dans ces conditions, il est compréhensible que les étudiants, notamment les plus brillants, cèdent à cette pression et reconsidèrent leur orientation. Il faut une dose importante de conviction (ou sinon de masochisme) pour persister dans une voie que réprouvent ceux qui non seulement parlent le plus fort mais encore occupent en général les positions de pouvoir institutionnel leur permettant d’agir sur les recrutements et les financements. En conséquence, bon nombre d’étudiants qui s’étaient engagés dans des études de biologie dans l’espoir d’inventorier, étudier et décrire la biodiversité se retrouvent détournés de cet objectif dès les premières années universitaires. Les plus brillants se tournent souvent alors vers d’autres domaines de recherche, parfois voisins mais distincts (tels que l’étude de la phylogénie, notamment moléculaire, ou des mécanismes de l’évolution)[156], tandis que les moins brillants persistent, quand ils ne renoncent pas à la recherche pour aller par exemple dans l’enseignement secondaire. Dans un tel contexte, ce ne sont pas toujours les “meilleurs” qui persistent dans la voie de la taxinomie. Ceux qui le font mettent parfois très longtemps à trouver un poste, ou effectuent leurs recherches en amateurs ou semi-amateurs, en tant que travailleurs libres dans des laboratoires ou chercheurs associés à ceux-ci: ils ne contribuent pas toujours à donner la meilleure image possible de la discipline. Bien entendu, la taxinomie descriptive, pour rester une discipline scientifique de haut niveau, a besoin de bons chercheurs, ce qui sera de moins en moins le cas si la société tarit la source de recrutement de brillants éléments dans cette discipline, malgré l’existence initiale d’excellents candidats: il y a là un véritable gâchis intellectuel et humain, gâchis de motivations, de compétences, de travail et d’énergie à l’échelle de l’ensemble de notre société.

 L’intense pression qui se fait sentir sur les taxinomistes a d’autres conséquences. Le dénigrement de cette discipline autorise aux yeux de certains une attitude condescendante à l’égard des travaux de recherche dans ce domaine. Cette attitude peut se caricaturer comme suit: de toute façon, les travaux de taxinomie descriptive sont peu intéressants, peu importants, et exigent peu de compétences ou même d’aptitudes intellectuelles; en conséquence, il serait malvenu d’exiger de ces travaux un haut niveau théorique ou même une haute qualité de maîtrise des concepts et méthodes de la discipline.

 Prenons l’exemple très éclairant des publications scientifiques en matière d’alpha-taxinomie. Ces publications sont d’une importance cruciale dans cette discipline: des milliers de pages sont consacrées chaque année à la description des nouvelles espèces vivantes découvertes sur notre planète. Leur publication est indispensable à la communauté scientifique, ainsi que leur indexation dans des bases de données et leur conservation à très long terme dans les bibliothèques institutionnelles. En effet, contrairement à beaucoup de publications scientifiques actuelles dans les domaines où la recherche scientifique avance très vite (et où une publication devient rapidement “obsolète”), les publications taxinomiques ont une très longue vie, virtuellement sans limite: une espèce décrite en 1760, 1830 ou 1910 conserve le nom qui lui a été donné dans cette “description originale”, qui doit donc à tout moment pouvoir être consultée par un spécialiste contemporain. La taxinomie descriptive a donc un grand besoin de périodiques spécialisés de haut niveau, de bonne qualité technique (notamment en matière d’iconographie) et donc coûteux, à large diffusion internationale. La très grande majorité de ces milliers de pages annuelles, principalement en entomologie – puisque les Insectes représentent environ 65 % de la biodiversité terrestre[157] – sont mises à la disposition de la communauté scientifique par des périodiques spécialisés en taxinomie descriptive. D’une certaine manière, ces périodiques spécialisés peuvent être considérés comme un “ghetto” tenant les spécialistes de cette discipline à l’écart de leurs collègues, et ils peuvent être tentés de publier leurs travaux dans des périodioques “généralistes”. Ils sont alors confrontés à une étrange situation. En effet, les responsables des périodiques zoologiques dits de haut niveau ont une double attitude vis-à-vis des travaux d’alpha-taxinomie qui leur sont soumis pour publication: soit (et c’est bien souvent le cas) le refus pur et simple de tout simplement considérer ces travaux pour une éventuelle publication (ce qui se traduit par un rejet a priori des manuscrits, sans même les soumettre à la lecture de spécialistes indépendants, comme c’est la pratique dans les périodiques scientifiques); soit au contraire l’acceptation tout aussi pure et simple de travaux dans ce domaine – mais alors souvent sans les soumettre non plus à une analyse critique, ce qui amène parfois alors à la publication de travaux de très mauvaise qualité dans le domaine propre de la taxinomie. Ces deux attitudes sont les deux revers d’une même médaille: puisque l’alpha-taxinomie n’est quasiment “pas de la science”, il n’y a pas lieu, en cas d’acceptation d’un article (par exemple quand il provient d’un auteur connu ou d’un “personnage important” dans le microcosme de la biologie contemporaine), d’exiger à son égard un certain degré de technicité et de compétence. Cette attitude revient à un véritable dénigrement du travail de qualité en taxinomie, puisque de toute façon, quelle que soit la qualité du travail, celui-ci est traité de la même manière, tout simplement parce que les responsables des périodiques n’ont souvent eux-mêmes aucune compétence dans ce domaine de recherche et ne sont pas à même de juger de la qualité des travaux soumis. Particulièrement illustratif et très significatif à cet égard est la multiplication récente des erreurs grossières de nomenclature zoologique dans de nombreux périodiques actuels, même les “meilleurs”[158].

 Pour ces raisons contradictoires, s’ils veulent pouvoir publier leurs travaux (et pas changer de sujet de recherche), les taxinomistes compétents sont généralement contraints de le faire dans des périodiques spécialisés dans leur domaine, mal appréciés par beaucoup de chercheurs d’autres disciplines. Or, les publications scientifiques jouent un rôle important dans l’évaluation de la recherche scientifique par la communauté scientifique internationale, et par celle de chaque pays. Malheureusement, de plus en plus, les instances d’évaluation de la recherche s’appuient pour leur évaluation non pas sur une analyse qualitative du contenu des publications mais sur une approche quantitative, reposant principalement sur une comptabilisation des périodiques dans lesquels ces articles ont été publiés. Cette comptabilisation s’appuie principalement sur des indices quantitatifs, tel que le “facteur d’impact”, établi à partir du nombre de citations des articles parus dans les périodiques. Cet indice pose toutefois plusieurs problèmes fondamentaux: (1) tous les périodiques ne sont pas pris en compte pour la comptabilisation des citations, mais seulement ceux qui sont répertoriés dans le périodique américain Current Contents (CC); (2) ce dernier périodique n’est pas l’émanation de la communauté scientifique, mais est publié par une entreprise commerciale privée: les critères d’inclusion des périodiques dans cet index sont principalement des critères commerciaux: les éditeurs des CC veillent notamment à y maintenir une représentation équilibrée des champs disciplinaires et des pays, de manière à s’assurer une diffusion la plus large possible au sein de l’ensemble de la communauté internationale[159]; (3) les périodiques recensés dans les CC sont en majorité des périodiques généralistes, publiés par d’importants éditeurs scientifiques (qui n’hésitent pas à y “acheter” leur présence), et ne comportent quasiment aucun périodique dont le contenu est principalement constitué de travaux de taxinomie descriptive; (4) le “facteur d’impact” étant basé sur le nombre de citations des articles publiés dans les périodiques, il est clair qu’il est plus élevé pour les périodiques généralistes que pour les quelques périodiques très spécialisés présents dans CC, dont les articles ne seront cités en général que par les spécialistes du domaine considéré. Ces facteurs expliquent pourquoi la très grande majorité des périodiques publiant des travaux d’alpha-taxinomie (comme les revues des muséums ou celles des sociétés scientifiques spécialisées sur des groupes animaux ou végétaux) ne sont tout simplement pas répertoriés dans le CC et n’ont pas de “facteur d’impact” ou en ont un très faible, et ceci indépendamment de la qualité des travaux qui y sont publiés. L’utilisation de ce critère quantitatif pour évaluer la qualité de la recherche effectuée dans ce champ de recherche est donc totalement inadéquate[160], et susceptible de contribuer fortement à détruire la taxinomie descriptive, “the most basic research in biodiversity”[161]. Plutôt que d’utiliser ce critère quantitatif et mécanique, les “évaluateurs” de la recherche seraient mieux inspirés de juger le contenu et la forme des travaux des chercheurs qu’ils doivent évaluer. Mais pour pouvoir le faire, il leur faudrait disposer eux-mêmes d’une réelle compétence scientifique dans le domaine scientifique concerné: or, comme nous l’avons vu, les spécialistes de taxinomie descriptive sont quasiment absents de toutes les instances d’évaluation de la recherche, même quand il s’agit d’évaluer des chercheurs, laboratoires ou organismes spécialisés dans la recherche sur la biodiversité.

 Tant que la situation actuelle perdurera, les spécialistes d’alpha-taxinomie seront confrontés dans beaucoup de cas au choix suivant: soit publier dans les revues spécialisées dans leur discipline, avec comme conséquence un risque de non-reconnaissance de leur activité par les instances d’évaluation de la recherche scientifique; soit soumettre leurs travaux à des périodiques scientifiques non spécialisés dans leur domaine, au risque de voir refuser ces travaux. Il peut s’agir d’un refus pur et simple de publication, ou de phénomènes de censure sur le contenu des travaux (sous forme d’exigence de réduction de la longueur du texte, ou de refus de publier certaines idées ou opinions) (voir encradé 2).

 

Encadré 2

Consensus et censure en science

 Un cas particulièrement symptômatique, bien que pour l’instant relativement marginal, est le domaine de la nomenclature zoologique, dans lequel s’affrontent actuellement au niveau international deux conceptions radicalement opposée: l’une, qu’on peut qualifier de position de jure, correspondant à une conception de Droit Romain (selon laquelle les noms des taxons doivent être déterminés par des règles a priori) et l’autre, qui relève d’une attitude de facto, plutôt proche du Droit Anglo-Saxon (les noms des taxons étant déterminés a posteriori par l’usage). Ce problème est complexe car il a des implications importantes au-delà de la nomenclature elle-même[162]. Depuis quelques années, un certain nombre de périodiques importants dans ce domaine, contrôlés par des chercheurs anglo-saxons, exercent une véritable et violente censure à l’égard des chercheurs qui ne partagent pas leur point de vue à cet égard, à un point tel qu’il a été impossible pour l’instant de développer un vrai débat public international sur ces questions dans ces revues. Une intéressante “justification théorique” de cette censure a même été publiée récemment, qui s’appuie sur de prétendus “arguments philosophiques” pour affirmer qu’un chercheur qui remet en cause le “consensus” se met de lui-même en dehors de de la communauté scientifique et devient un paria[163]. Il est très instructif que de telles idées puissent être défendues publiquement dans une publication de haut niveau scientifique, et on peut penser que ce type d’arguments risque d’être employé dans l’avenir dans d’autres domaines que la nomenclature zoologique: l’idée selon laquelle celui qui pense différemment de la “majorité” (ou du “consensus moyen”) ne devrait pas même avoir droit à l’expression et devrait être “expulsé de la communauté scientifique” est particulièrement pernicieuse et comporte en germe la fin de la liberté de pensée pour les scientifiques. On la retrouve du reste de plus en plus dans l’attitude de plusieurs responsables institutionnels de la recherche à notre époque, qui souhaitent imposer une “pensée unique” dans divers domaines de la recherche. Pourtant, toute l’histoire des sciences démontre que la censure n’a jamais aidé au développement de la recherche et que ce sont bien souvent les “déviants”, les “minoritaires”, qui ont apporté les idées novatrices qui ont permis des avancées considérables de la connaissance. Pour un Darwin dont les idées ont été immédiatement adoptées par une partie importante de la communauté scientifique, combien de Mendel ou de Hennig ont dû attendre des décennies avant que leurs idées soient adoptées? L’idée que seuls ceux qui pensent comme la majorité devraient avoir droit à l’expression dans le milieu scientifique est inacceptable, et, avant qu’elle ne devienne banalisée, il importe de la mettre en évidence et de la combattre partout où elle se manifeste.

 Tous ces facteurs combinés expliquent le jugement très négatif émis par diverses instances d’évaluation sur la recherche en taxinomie descriptive: il ne s’agit pas d’évaluations réelles des chercheurs et des travaux dans ce domaine, mais d’un jugement négatif global porté a priori sur la discipline dans son ensemble, associé à une grande méconnaissance de celle-ci. La seule manière de sortir de ce cercle vicieux serait de confier aux spécialistes de taxinomie descriptive eux-mêmes le soin d’évaluer les travaux de recherche dans ce domaine. Cela exigerait l’individualisation de la discipline vis-à-vis des autres disciplines, même “voisines” (comme l’étude de la phylogénie ou des mécanismes de l’évolution), à travers la création d’instances d’évaluation, d’orientation et de recrutement propres, composées de spécialistes de la discipline elle-même, ainsi qu’un soutien institutionnel à des périodiques spécialisés de haut niveau dans ce domaine de recherche: pour ne prendre qu’un seul exemple, pourquoi n’existerait-il pas, à l’époque de la crise de la biodiversité et de la nécessité d’un inventaire accéléré des espèces de la biosphère, de section de “taxinomie descriptive” au sein des prestigieux Comptes rendus hebdomadaires de l’Académie des Sciences de Paris? Mieux, étant donnée l’urgence de la description accélérée des espèces vivantes encore inconnues de notre planète, ne serait-il pas temps d’envisager la création d’au moins un périodique international de très haut niveau, disposant de moyens financiers importants, et consacré exclusivement à ce travail de taxinomie alpha?[164]

 

 6. Quelques particularités de la situation française

 Ainsi que je l’ai évoqué dans le texte ci-dessus, la France présente une situation relativement particulière en matière d’étude de la biodiversité. Interrogé début mai 2000 sur les priorités de la France en matière de recherche, le nouveau ministre de la recherche mentionnait les “sciences du vivant”, mais n’évoquait alors concrètement que la “génomique”, les “technologies pour la santé”, les “biotechnologies” et même la “protection de l’environnement”, mais le mot “biodiversité” n’était pas une seule fois prononcé[165]. Ce fait n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire récente de notre pays, où, malgré l’existence d’illustres prédécesseurs, et de quelques-uns des fondateurs les plus prestigieux de l’histoire naturelle, il n’existe pas une forte tradition naturaliste ancrée dans la population. Pour caricaturer, on pourrait dire qu’en Angleterre, traditionnellement, l’histoire naturelle fait partie de la culture de base de tout lettré, ce qui n’est pas vraiment le cas au sud de la Manche: on trouvera plus facilement des livres d’histoire naturelle, une carton à insectes accroché au mur, des coquillages ou des cristaux dans une vitrine, ou un nichoir à oiseaux dans le jardin, à Londres qu’à Paris (où il n’y a du reste quasiment pas de jardins privés). La fascination depuis Claude Bernard pour la “biologie expérimentale” est peut-être en partie responsable de ces choix, mais il resterait encore à expliquer la cause de cette fascination: ce sera, espérons-le, un jour, le travail des historiens des sciences que d’éclairer cette question. Notons brièvement toutefois que, malgré cette tendance indéniable de l’“esprit français”, la zoologie et la botanique descriptives sont restées bien vivantes en France jusqu’au milieu du 20e siècle, où la situation a commencé à changer radicalement. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner les publications dans ces domaines parues alors en France – et de comparer la situation d’alors avec la situation actuelle: disparition de plusieurs périodiques anciens et prestigieux, réduction d’autres à la peau de chagrin, ou modification considérable de leur contenu.

 Il est probable que les difficultés qu’ont eu la génétique mendélienne et la théorie chromosomique de l’hérédité à prendre pied dans la biologie officielle en France ont joué un rôle important dans cette évolution. Il a fallu un franc-tireur, non-membre de l’“establishment” scientifique, Jean Rostand, pour diffuser en France la théorie chromosomique de l'hérédité de Morgan, que beaucoup de biologistes institutionnels rejetaient[166]. Alors que la France occupait un rôle prééminent dans le développement de l’embryologie descriptive et expérimentale, la génétique a eu bien du mal à s’y développer. Par ailleurs, il est probable que les violents affrontements idéologiques (politico-religieux) au sein de la biologie française ont contribué à retarder dans notre pays le développement d’une biologie évolutive moderne, intégrant les acquis de la pensée de Darwin et de ses successeurs anglo-saxons. L’attitude caricaturale de certains brillants zoologistes de notre pays, pour la défense militante d’une conception dite “lamarckienne” de l’évolution (fort éloignée, en fait, de la pensée de Lamarck lui-même, et constituée largement, en fait, d’un refus de la sélection naturelle comme facteur fondamental de l’évolution)[167], est également symptômatique de l’“exception française” dans ce domaine. Tous ces arriérés, les rancoeurs qu’elles ont pu laisser dans certains esprits, expliquent peut-être certains comportements actuels: à l’époque de la génétique moléculaire et de la biologie évolutive, la tentation peut exister pour certains de mettre en oeuvre une certaine “vengeance” à l’égard des représentants actuels de disciplines dont les mentors passés ont tenté d’empêcher le développement de la génétique en France. N’oublions pas que toute cette problématique ne se déroule pas dans un monde abstrait, mais dans le cadre de budgets et de nombres de postes limités en amont par les ressources très restreintes allouées par les responsables de la recherche aux disciplines de recherche fondamentale en matière de biologie, c’est-à-dire sans conséquences directes dans les domaines médicaux, agro-alimentaires ou militaires: pour beaucoup de ces acteurs, le problème semble bien plutôt être d’obtenir des positions de pouvoir afin de tirer la maximum possible d’une enveloppe de toute façon insuffisante, plutôt que, tous ensemble, tenter d’exiger de l’Etat une augmentation de cette enveloppe.

 Une évolution sensible s’est toutefois produite ces dernières années en France quant à l’image de la systématique au sein de l’ensemble de la biologie, s’appuyant sur les développements récents de la discipline évoqués plus haut (analyse cladistique et phylogénie moléculaire notamment), qui apparaissent plus “modernes” et plus “scientifiques” que la taxinomie descriptive aux yeux de certains biologistes violemment hostiles à cette dernière discipline. Ces développements favorables à “une certaine systématique” bénéficieront-ils à terme à l’ensemble de la systématique, ou contribueront-ils encore au contraire à marginaliser et finalement détruire la taxinomie descriptive et d’inventaire dans notre pays? L’avenir nous le dira, mais, en attendant, le problème est que la France prend de plus en plus de en retard dans le domaine de l’inventaire et de l'étude de la biodiversité par rapport aux autres pays développés. Les données chiffrées manquent, mais il serait certainement instructif de comparer le nombre relatif (par rapport à la population totale ou par rapport à l’ensemble de la communauté scientifique) de chercheurs et de publications en taxinomie descriptive, le nombre de publications institutionnelles (c’est-à-dire financées par l’Etat) consacrées à cette discipline, le nombre de révisions taxinomiques effectuées, le nombre d’espèces nouvelles décrites, le nombre de laboratoires et d’institutions où ces travaux ont été effectués, et ceci il y a deux siècles, un siècle, 50 ans et aujourd’hui, en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil et en Chine par exemple: les résultats seraient sans aucun doute édifiants[168].

 Nous avons vu plus haut le rôle important joué en taxinomie descriptive par les périodiques spécialisés. Ces périodiques, nombreux à l’échelle mondiale, sont publiés par deux types principaux d’éditeurs: d’une part les institutions chargées d’étudier la biodiversité (tels que les muséums d’histoire naturelle), et d’autre part des sociétés savantes, les unes composées de professionnels, les autres de naturalistes amateurs, et d’autres enfin des deux. Alors que dans certains pays (Etats-Unis, Allemagne, Italie) une proportion importante de ces publications bénéficient d’un soutien étatique ou au moins institutionnel (c’est notamment le cas de nombreux périodiques publiés par des muséums, d’Etat ou privés), ce n’est pas le cas en France. Seul le Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris publie quelques périodiques généralistes (en zoologie, botanique et paléontologie) dont une part importante du contenu est consacré à la description de nouveaux taxons. La plupart des autres périodiques publiés en France et consacrés, au moins en partie, à la taxinomie descriptive, sont édités par des sociétés savantes ou des associations de naturalistes non-institutionnelles, et ne bénéficient d’aucun financement étatique ou universitaire. La très grande majorité de ces sociétés et associations sont domiciliées à Paris, et notamment au sein des laboratoires du Muséum, mais il est très significatif de constater que, depuis maintenant plus de dix ans, cet établissement, s’il tolère la présence de ces associations dans ses murs, ne leur apporte plus aucun soutien financier et ne les fait même plus figurer dans ses organigrammes et ses rapports d’activités: ces associations et leurs périodiques sont livrés à eux-mêmes et dépendent pour leur survie de leurs seuls membres et abonnés, et parfois d’autres ressources extérieures, à l’exclusion de toute subvention de l’Etat – alors que si toutes ces publications étaient reconnues et soutenues officiellement par le Muséum, ce dernier serait un des plus importants éditeurs en matière de biodiversité au monde, comparable à Allen Press, Cambridge University Press ou Brill. Les scientifiques qui souvent assurent la rédaction et l’édition de ces périodiques font cette activité de manière bénévole, et sans que celle-ci fasse l’objet d’une reconnaissance institutionnelle (quand elle ne leur est pas reprochée comme une perte de temps). Ces éléments traduisent plus clairement que beaucoup d’autres le fait qu’en France, et y compris dans ce qui devrait être le dernier bastion de l’étude de la biodiversité, l’inventaire des espèces vivantes de notre globe n’est plus même considéré comme un objectif scientifique digne de ce nom.

 Actuellement dans l’ensemble de la France il n’existe presque plus aucun laboratoire portant les termes de zoologie ou de botanique dans leur intitulé. A part quelques chercheurs ou laboratoires isolés, seuls quelques établissements considèrent encore de leur devoir de procéder à des récoltes de terrain, des révisions taxinomiques, des descriptions d’espèces, etc. C’est encore le cas de quelques organismes principalement axés sur la recherche appliquée, comme l’IRD (ex-ORSTOM), l’INRA, ou, pour la recherche maritime, l’IFREMER. En recherche fondamentale, le seul établissement qui continue en tant que tel à jouer un rôle important dans ce domaine est le Muséum, dont l’activité scientifique est largement consacrée depuis plus de deux siècles à la taxinomie et à l’inventaire de la biodiversité, mais cet établissement lui-même n’échappe pas au processus progressif de diminution des postes et crédits consacrés à la taxinomie descriptive, au profit d’autres disciplines, y compris d’autres branches de la systématique. A part quelques exceptions notables, beaucoup d’établissements universitaires ou même de muséums régionaux ont cessé de gérer et maintenir leurs collections d’histoire naturelle, collections sans lesquelles la taxinomie descriptive ne saurait continuer à se développer. En effet, à côté des publications, un autre outil fondamental de l’activité taxinomique est constitué par les spécimens “types porte-noms” ou “onomatophores” – autrefois appelés “types”, terme dont la connotation typologique ne correspond plus à la conception contemporaine de l’espèce[169]: ces onomatophores établissent un lien objectif et définitif entre chaque nom et une population animale ou végétale naturelle; il s’agit de la seule manière d’assurer une attribution non-ambiguë, stable et internationale des noms aux taxons, ce qui constitue un impératif absolu quand il s’agit de traiter de millions de noms proposés depuis deux siècles et demi par des milliers de taxinomistes. La conservation en lieu sûr de ces onomatophores, dans des collections institutionnelles bien indexées et bien gérées, est donc une nécessité incontournable de la taxinomie: dans le monde entier, ce sont principalement les muséums qui jouent ce rôle, et il est indispensable que ces établissements disposent des moyens en personnels, en locaux et budgétaires leur permettant de conserver et gérer ces collections, bases de référence internationale, dans de bonnes conditions. Enfin, la mise de toutes les informations concernant ces collections à la disposition de la communauté internationale des taxinomistes exige l’élaboration de gigantesques bases de données informatiques et leur accessibilité immédiate dans le monde entier par des réseaux comme internet: ce nouveau développement exigera des moyens nouveaux en personnels, équipements et fonctionnement. Sur ces derniers points, des projets en cours laissent entendre que le retard énorme pris en France dans ce domaine[170] pourrait être partiellement comblé dans les décennies à venir: le Muséum de Paris, qui abrite des collections de zoologie et de botanique parmi les plus importantes (historiquement, qualitativement et quantitativement) au monde, a engagé récemment une ambitieuse démarche de remise à niveau et d’informatisation de ces collections, qui devrait contribuer à maintenir son rôle de référence internationale en taxinomie. Mais la France ne saurait se contenter d’être le conservateur de ces précieuses collections, au service de chercheurs d’autres pays: il est urgent qu’elle envisage un programme de développement de la recherche en taxinomie descriptive, avec les financements nécessaires et un programme de formation et de recrutement de jeunes chercheurs.

 Une telle évolution risque toutefois d’être très difficile, étant donnée la très forte concentration des pouvoirs décisionnaires en matière de politique scientifique qui caractérise notre pays. Le rôle des “groupes de pression” ou “lobbies” évoqués ci-dessus est particulièrement important dans le fonctionnement des organismes et des établissements de recherche et d’enseignement supérieur français. Démagogie, clientélisme, primes à la docilité, à l’appartenance et à la fidélité à un clan, adéquation à un “profil” , renvois d’ascenseurs, semblent souvent y jouer un rôle autant ou plus importants que la compétence, la créativité et la qualité du travail scientifique effectué – que ce soit pour les recrutements, le déroulement des carrières, les primes (“de recherche” ou autres), l’affectation d’allocations de recherche aux formations ou aux étudiants de 3e cycle, l’attribution de “labels” aux équipes de recherche (contractualisation ministérielle, contrats d’association avec le CNRS, etc.) ou aux enseignements supérieurs (habilitation et financement des Diplômes d’Etudes Approfondies et des Ecoles Doctorales, etc.), l’obtention de crédits pour des équipes ou des programmes, etc. Même si au niveau local il existe un certain degré de “démocratie” dans l’élection des membres des commissions et conseils (avec toutefois les problèmes généraux que posent de tels systèmes électifs, évoqués ci-dessus), il reste que ces instances se trouvent presque toujours dans une position de simples exécutantes de décisions (en termes de postes et de budgets) prises au-dessus d’eux. Et quant aux “experts” responsables des décisions déterminantes en amont, sauf exception ils appartiennent tous à la communauté scientifique française (le recours à des collègues étrangers restant pour l’instant l’exception en France) et ils sont nommés et fonctionnent dans la plus grande obscurité. Ce sont bien souvent les mêmes personnes qui occupent ces fonctions pendant des durées importantes, et il n’est pas rare qu’elles soient à la fois juges et parties pour l’attribution de budgets, la création d’équipes ou d’enseignements, l’affectation de postes, etc., la même personne (ou des collaborateurs ou alliés) siégeant dans les instances d’évaluation tout en étant demandeur. Les “rapports” concernant les équipes de recherche ou les projets sont souvent préparés dans l’anonymat, sans aucune visite des laboratoires ni aucun contact personnel avec les équipes ou chercheurs concernés, et sont généralement sans appel (il n’existe en général pas d’instance de recours). Tant que cette situation perdurera, il y a peu à espérer d’un renouveau de la taxinomie descriptive en France. Pour autant qu’ils sont connus, les “experts” actuels en matière de biologie en France ne semblent comporter aucun spécialiste de ce domaine et leur simple compétence pour l’évaluation des travaux dans cette discipline reste à démontrer. Pour cette évaluation, ils ont fréquemment recours à des critères mécaniques (comme les “facteurs d’impact” évoqués ci-dessus) complètement inadéquats pour cette discipline.

 Tant que les responsables actuels de la recherche fondamentale en biologie en France accepteront de rester au sein d’une logique de “partage du gâteau” entre groupes de pression dans le cadre d’une enveloppe fermée de postes et de budgets, il y a fort à parier que la situation actuelle n’évoluera guère, tout développement éventuel de la taxinomie descriptive étant perçu comme devant aboutir à une réduction des ressources pour les autres branches de la biologie. L’essor réel de cette discipline, que le besoin d’inventaire accéléré de la biosphère rend pourtant urgent, ne sera possible que si celle-ci est reconnue comme un champ disciplinaire autonome, avec ses propres concepts et méthodes, ses propres ressources (non prises sur les ressources des autres champs de la biologie), ses propres experts, ses propres publications, etc. En l’absence de tout “lobby” de la taxinomie descriptive, un tel développement ne pourrait provenir que d’une prise de conscience de l’importance et de l’urgence du problème soit en haut lieu, soit au sein de la “société civile”.

 

 7. Quelques mots sur les taxinomistes

 Je ne saurais terminer ce plaidoyer en faveur de la taxinomie descriptive sans formuler quelques remarques critiques à l’égard de la communauté des taxinomistes eux-mêmes. Il serait peut-être exagéré de dire qu’ils ont eux-mêmes creusé leur tombeau, mais il est certain qu’ils ont contribué, principalement par leur attitude résolument individualiste, à leur propre isolement et au dénigrement de leur discipline.

 Le point de départ de cette attitude est sans doute la nature très individuelle du travail d’alpha-taxinomie. Il est inutile (ou même gênant) d’être plusieurs pour examiner des spécimens à la loupe binoculaire, les disséquer, dessiner et décrire, toutes activités indispensables en taxinomie descriptive. Le spécialiste de ce domaine est souvent amené, afin de réviser un groupe, à passer des centaines d’heures en solitaire à la paillasse, pour examiner des centaines ou des milliers de spécimens, relever leurs caractères, les comparer, etc. Un tel type de travail se prête mal à la recherche collective “en équipe”, et il ne serait pas souhaitable de vouloir lui imposer un mode collectif de fonctionnement. Il a probablement tendance à attirer (ou à retenir) certains types de personnalités, qui ne répugnent pas au travail solitaire, ou même le préfèrent. Il s’agit là d’une différence importante avec la majeure partie des autres disciplines scientifiques “modernes”, notamment toutes les disciplines expérimentales, qui fonctionnent largement par équipes – et cette particularité est elle aussi de nature à susciter la méfiance ou la désapprobation des spécialistes de ces disciplines.

 Les taxinomistes ne répugnent pourtant pas à s’insérer dans une démarche collective. Une partie du travail nécessaire à la taxinomie peut être collectif, mais il ne s’agit pas à proprement parler du travail de recherche lui-même. La récolte des spécimens peut gagner à être effectuée collectivement dans le cadre de missions pluri-disciplinaires de terrain, du moins c’est le cas dans certains groupes d’organismes[171]. Tout ce qui concerne la conservation et la gestion des collections, surtout depuis que l’informatique permet de le faire efficacement à grande échelle, peut également faire l’objet d’un travail collectif. Mais surtout, l’activité de recherche en taxinomie elle-même, pour individuelle qu’elle soit au niveau du travail d’étude et de description des organismes, s’insère en définitive dans une vaste entreprise éminemment collective, la construction patiente, par des milliers de chercheurs et au cours de plusieurs siècles, d’un inventaire des espèces vivantes de notre globe: plus que leurs collègues proches, les interlocuteurs quotidiens de nombreux taxinomistes sont leurs collègues étrangers ou les auteurs du passé qui travaillent ou ont travaillé sur les mêmes groupes qu’eux, et contribuent ou ont contribué au même travail ininterrompu et international.

 Il est certain en tout cas que l’isolement dans lequel travaillent au quotidien beaucoup de taxinomistes contribue à renforcer une attitude individualiste de leur part: celle-ci se traduit entre autres par la répugnance de beaucoup d’entre eux à participer à des activités ou à des actions collectives, à appartenir à des groupes politiques ou syndicaux, ou même à manifester un simple “esprit de corps” et à s’organiser en “lobby” ou en “groupe de pression” pour défendre leur propre discipline, contrairement aux chercheurs d’autres domaines, et même d’autres branches de la taxinomie, qui n’attirent pas les mêmes personnalités et n’ont pas les mêmes modes de fonctionnement: il s’agit sans doute là d’une des causes de la très faible représentation (pour ne pas dire quasi-absence) des spécialistes de taxinomie descriptive dans les instances d’évaluation et de direction de la recherche, évoquée ci-dessus. Les taxinomistes ont eu tendance, face au recul de leur discipline, à adopter une attitude de repli sur soi-même, une attitude parfois geignarde et négative, une attitude de “loosers”, et pas une attitude militante de défense positive de leur activité. Ils se sont parfois retranchés derrière leurs manques de crédits et de postes pour tolérer dans leurs propres rangs le gaspillage de ces maigres moyens, la médiocrité, l’absentéisme, l’inefficacité: l’absence quasi-totale d’activité de certains conservateurs de musées, les expositions poussiéreuses et inchangées pendant des décennies ou au contraire la “collectionnite” non scientifique (la collection de spécimens étant conçue comme une fin en soi, au même titre qu’une collection de timbres, sans rapport avec une recherche quelle qu’elle soit), l’absence de publications de recherche, l’absence de communication avec le reste de la communauté scientifique comme avec le public, ont indéniablement contribué à construire une image négative de leur communauté, contre laquelle peu d’entre eux ont combattu efficacement.

 Il est désormais grand temps que les taxinomistes comprennent que, s’ils continuent à se montrer incapables de s’organiser, à communiquer entre eux et avec le reste de la société, à défendre leurs idées et leurs besoins, nul ne le fera à leur place. En effet, une particularité de la défense de ces idées est qu’elle ne peut s’appuyer que sur les idées et la connaissance, car elle n’est pas sous-tendue par des intérêts matériels particuliers, ce qui serait pourtant un appui considérable pour cette défense, étant donnée la manière dont fonctionne notre société. La défense corporatiste de l’existence même de spécialistes de la taxinomie descriptive peut d’autant moins jouer un rôle ici (qui serait de toute façon très marginal) qu’il subsiste toujours la possibilité, comme nous l’avons vu, pour un “passionné de taxinomie”, d’effectuer cette activité en amateur, à côté de son activité professionnelle. Les taxinomistes ont une responsabilité historique: celle de sortir de leurs laboratoires pour communiquer avec leurs contemporains, expliquer la nécessité, l’importance de leur travail. S’ils ne le font pas, et s’ils continuent à être représentés par d’autres, à laisser s’exprimer à leur place leurs collègues d’autres disciplines, même “voisines” (généticiens, phylogénéticiens, biologistes de l’évolution, conservationnistes, informaticiens, etc.), ils ne pourront continuer à s’étonner que leur message ne soit pas compris. Ils ne doivent plus se laisser confisquer la parole par d’autres, et c’est eux-mêmes qui doivent faire l’effort de s’adresser au public, par le biais des médias, d’internet, etc. Ils doivent s’organiser, eux aussi, en un groupe de pression, qui à son tour pourra trouver un relais dans la “société civile” pour faire entendre un message qui est pour l’instant complètement occulté dans notre société. Si cette voix propre peut un jour être entendue, il sera possible d’obtenir que dans l’organisation de la recherche l’alpha-taxinomie soit reconnue comme une discipline en soi, avec sa spécificité conceptuelle et méthodologique, ses experts, ses publications, ses concepts, ses buts. Cette discipline devra certes faire l’objet d’évaluations, mais par des experts et spécialistes compétents de la discipline elle-même, pas appartenant à d’autres champs de la recherche. Ce chemin sera peut-être difficile à suivre pour beaucoup de taxinomistes, mais s’ils ne le font pas, nul dans notre société n’a la possibilité et la motivation de le faire à leur place.

 

  

Remerciements

 Pour leurs informations et leurs commentaires bienveillants et utiles sur de premières versions de ce manuscrit, je suis reconnaissant à divers collègues et étudiants du Muséum de Paris (Philippe Bouchet, Edouard-Raoul Brygoo, Georges Busson, Jean-Loup d’Hondt, Jean-Christophe de Massary, Patrick de Wever, Jean-Marie Demange, Thierry Deuve, Bernard Dupaigne, Claude Dupuis, Danièle Guinot, Ivan Ineich, Irène Landau, Julien Marmayou, Jean Menier, Philippe Morat, Annemarie Ohler, Olivier Pauwels, Jacques Pierre et François Terrasson), ainsi qu’à des collègues d’autres établissements et pays: Jean-Louis Amiet (Nyons), Franco Andreone (Torino), Robert Barbault (Paris), Roger Belbéoch (Paris), Franky Bossuyt (Bruxelles), Frédéric Chérot (Bruxelles), Alain Collenot (Paris), Pierre-André Crochet (Uppsala), Jean-Louis Fischer (Senlis), Frank Glaw (München), Serge Gofas (Malaga), Georges Hoffmann (Strasbourg), François Jacob (Paris), Maurice Kottelat (Cornol), Maxime Lamotte (Paris), Raymond Laurent (Tucumán), François Moutou (Maisons-Alfort), Paul Ozenda (Grenoble), Alain Pagano (Angers), Georges Pasteur (Montpellier), Marc Silberstein (Paris), Miguel Vences (Bonn) et Hussam Zaher (São Paulo).

  

Paris, mai 1999 – juin 2000

 

 

Tableau 1 et Figure 1. - Nombre de taxons principaux d’Amphibiens actuels dans 7 listes (ou mises à jour) des Amphibiens du monde. Les années indiquées sont les dernières considérées dans la liste.

(Non reproduits ici, étant désormais obsolètes).

 

  Références bibliographiques 

 [1] E. Mayr, This is biology. The science of the living world, Cambridge, Mass. & London, Belknap Press, 1997.

[2] E. Mayr, The growth of biological thought, Cambridge, Mass. & London, Belknap Press, 1982.

[3] E. Mayr & P. D. Ashlock, Principles of systematic zoology, Second edition, New York, McGraw-Hill, 1991.

[4] C. Bocquet, J. Génermont & M. Lamotte (réd.), Les problèmes de l’espèce dans le règne animal, tomes 1-3, Mém. Soc. zool. France, 1976-1980, 38-40; E. Mayr, The growth of biological thought, op. cit.; A. Dubois, Le genre en zoologie: essai de systématique théorique, Mém. Mus. natn. Hist. nat., 1988, (A), 139.

[5] “The naming, description and classification of species is the cornerstone of biology.” (p. 44, in: N. Stork & K. Gaston, “Counting species one by one”, New Scientist, 11 August 1990: 43-47).

[6] R. May, “L’inventaire des espèces vivantes”, Pour la Science, 1982, 182: 30-36; B. Groombridge (réd.), Global biodiversity. Status of the earth living ressources, London, Chapman & Hall, 1992; F. Ramade, Le grand massacre. L’avenir des espèces vivantes, Paris, Hachette, 1999.

[7] L’emploi de l’argument “utilitaire” (pour l’homme) pour justifier le besoin de préservation des espèces vivantes est particulièrement pernicieux. Tout d’abord parce que chaque espèce vivante possède des propriétés imprévisibles a priori, et qu’il est fort possible que des espèces qui n’attirent pas pour l’instant notre attention s’avèrent par la suite d’une grande utilité. S’il est actuellement gratuit et présomptueux, sinon arrogant, de suggérer que notre espèce ne serait pas “menacée par la perte de la biodiversité” (R. Barbault, in “Comment freiner l’extinction annoncée des espèces vivantes”, Le Monde, 10 mars 2000: 25), ce qui est pour l’instant totalement indémontrable, de telles déclarations sont de nature à rassurer les “décideurs” pour qui l’argument utilitaire est le seul de poids dans cette affaire. De la même manière, affirmer qu’il faut préserver les zones humides en raison de leur “utilité” (p.ex., leur productivité piscicole à l’hectare), ou protéger les crocodiles en raison du profit que les pays qui les abritent peuvent tirer de la vente de leur peau, est très dangereux: il suffit alors que quelqu’un démontre qu’un profit plus élevé peut être obtenu d’une autre manière, aux dépens des zones humides ou des crocodiles, pour se retrouver sans argument pour interdire les saccages. La question fondamentale est plutôt celle-ci: les hommes veulent-ils se retrouver sur une planète où ne subsisteraient plus que quelques espèces vivantes, “à leur service” (les légumes et les céréales, la vache et le porc, auxquelles il serait sans doute inévitable d’ajouter divers parasites et pathogènes), comme celle imaginée par René Barjavel (Le voyageur imprudent, Paris, Denoël, 1944), ou une telle planète serait-elle proprement invivable? Ceci indépendamment de la question “éthique” (mais qui se soucie encore d’éthique dans ce domaine?) de savoir pourquoi les hommes s’arrogeraient le droit d’acculer à l’extinction la majorité des espèces inutiles pour eux.

[8] F. Terrasson, La peur de la nature, Paris, Sang de la Terre, 1988.

[9] This is biology, op. cit.

[10] Il est à peine besoin de souligner l’indigence d’une pensée qui estime que tout ce qui est “moderne” est de ce fait même “meilleur” que ce qui est plus ancien. Même sans développer expressément une réflexion approfondie sur la notion de “modernité” (voir p. ex. J.-P. Aron, Les modernes, Paris, Gallimard, NRF, 1984), il suffit d’un minimum d’esprit critique pour prendre conscience que, pas plus chez les “modernes” que chez les “anciens”, tout ne peut être a priori tenu pour “bon” ou “mauvais” avant examen.

[11] Voir p. ex. E. Mayr, This is biology et The growth of biological thought, op. cit.

[12] C. Barigozzi (réd.),  Mechanisms of speciation, New York, Liss, 1982.

[13] E. Mayr, La biologie de l’évolution, préface de F. Jacob, traduction de Y. Guy, A. Dubois & J. Roger, Paris, Hermann, 1981.

[14] L’idée que les “systèmes” classificatoires, qu’ils soient fondés sur de prétendues “lois immanentes” de la nature ou sur des hypothèses concernant l’évolution, sont à même de nous permettre de “prédire” les caractéristiques d’organismes jusqu’ici inconnus, est presque aussi vieille que l’histoire naturelle (voir p. ex. G. A. Goldfuss, Handbuch der Zoologie, Nürnberg, Johann Leonhard Schrag, 1820), mais a gardé des adeptes jusque de nos jours (voir p. ex. J. Lescure, S. Renous & J.-P. Gasc, “Proposition d’une nouvelle classification des Amphibiens Gymnophiones”, Mém. Soc. zool. France, 1986, 43: 145-177, 1 tab.). C’est oublier qu’aucun “système”, même le meilleur, ne pourra jamais rendre compte de la totalité des processus évolutifs et de la diversité des “inventions” et “bricolages” complexes de l’évolution (voir F. Jacob, Le jeu des possibles. Essai sur la diversité du vivant, Paris, Fayard, 1981).

[15] A. Langaney, R. Nadot & H. van Blijenburgh, “S.O.S. génomes! Connaître, gérer et sauver les patrimoines génétiques”, in Y. Monnier (réd.), Menaces sur la flore et la faune dans les pays tropicaux, Cahiers d’Outre-Mer, 1990, 43 (172): 533-546 (citation p. 536).

[16] La recherche scientifique contemporaine se caractérise largement par sa “fascination par l’outil”: aux yeux de beaucoup de responsables de la recherche, il est plus important pour un chercheur d’être spécialiste d’une technique, de préférence très récente et employant des équipements coûteux, que d’une problématique, comme le montre bien par exemple Jacques Testart (Des hommes probables, Paris, Seuil, 1999). Beaucoup semblent perdre de vue que les techniques ne sont là que pour nous aider à répondre à des questions, et que le plus important ce sont les questions et les réponses, non l’outil permettant d’y parvenir. Ce n’est que depuis que certaines branches de la systématique font usage de techniques modernes (comme l’électrophorèse de protéines, le séquençage moléculaire, la bioacoustique, l’informatique, la cytogénétique, etc.) que la systématique a commencé à apparaître aux yeux de certains comme “une science”. L’inventaire des espèces de la planète n’exige que peu de techniques modernes et coûteuses, ce qui dessert fortement son image aux yeux de ces “techniciens de la science”.

[17] Voir p. ex. Le Professeur Ernst Mayr au Muséum national d’Histoire naturelle, Paris, MNHN, 2000.

[18] Et où l’on peut encore se vanter, en l’an 2000, que “des centaines d’hectares d’espaces verts” aient été “gagnés sur les marais” (“La vie en trois dimensions”, Le Monde, 30 mars 2000, supplément Vivre à Bordeaux: IV).

[19] Même les deux chercheurs qui représentent le mieux, pour le public français, l’approche “naturaliste” de la biologie, Jean-Henri Fabre et Jean Rostand, étaient, au moins autant que de fins observateurs, d’ingénieux expérimentateurs.

[20] Pour n’en donner qu’un exemple, citons le rapport du 24 avril 1990 sur les travaux du GET 50 (Groupe d’Etudes Techniques “Sciences de la Vie et de la Santé” de la Direction de la Recherche et des Etudes Doctorales), qui qualifiait de “biologie dépassée” la biologie telle qu’elle est pratiquée au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris. “Dépassée” par qui et par quoi, ce n’était pas précisé (la science serait-elle une course dans laquelle il importe de rester “en tête”?), mais, à la lumière des éléments développés ci-dessous, on peut se demander si ce ne sont pas les “experts” responsables de telles affirmations qui sont “dépassés” par les développements récents des relations entre l’humanité et l’ensemble de la biodiversité sur notre planète. Certes, il existe des disciplines plus récentes que la taxinomie en biologie, mais celles-ci s’adressent à d’autres questions que cette dernière, ne la remplacent pas et ne la rendent pas caduque ou “dépassée”. L’enseignement de la physique nucléaire à l’école rend-il dépassé l’apprentissage du français sous le seul prétexte que la physique nucléaire est une matière plus récente? Il est certain que, dans l’histoire d’une discipline scientifique, les concepts évoluent et que certains points de vue sont peu à peu abandonnés. Mais il s’agit d’un processus interne à la discipline, mené à bien par ceux qui se situent au sein du champ de celle-ci: ce n’est pas le rôle de ceux qui sont étrangers à ce champ disciplinaire et conceptuel de tenter d’y imposer leur “idées”. Il est du reste frappant que cette tentative de convaincre les spécialistes de taxinomie descriptive d’abandonner leur propre discipline, bien qu’elle se soit appuyée sur des interventions autoritaires en termes de suppressions de laboratoires, de postes et de crédits, n’ait pas eu plus de succès: les taxinomistes qui restent continuent d’explorer la planète pour y récolter des espèces inconnues, et de décrire celles-ci.

[21] C’est ainsi qu’il aura fallu attendre 1995 pour que soit créé en France un enseignement universitaire de troisième cycle spécifiquement consacré à la formation théorique et pratique à la taxinomie (voir Le Professeur Ernst Mayr au Muséum national d’Histoire naturelle, op. cit.), discipline qui jusque-là n’avait été enseignée que sous le manteau (sous des intitulés comme “zoologie”, “botanique”, “écologie” ou “évolution”) et surtout transmise de maître à élève en dehors de toute structure universitaire officielle. Encore cette reconnaissance de la pertinence de la discipline ne fut-elle que très partielle, comme en témoigne le fait que, sur les quatre premières années de fonctionnement de ce troisième cycle, pour environ quatre-vingt étudiants, ce furent en tout et pour tout trois allocations de recherche qui furent attribuées par le ministère de tutelle à cette formation. Dans le même temps, de nombreux systématiciens approchent de la retraite, et, devant la carence de formation dans ce domaine, beaucoup des recrutements indispensables pour leur remplacement (si leurs postes ne sont pas supprimés ou affectés à d’autres disciplines) ne seront éventuellement possibles qu’en faisant appel à des chercheurs formés à l’étranger.

[22] K. De Queiroz & J. Gauthier, “Phylogenetic taxonomy”, Ann. Rev. Ecol. Syst., 1992, 23: 449-480.

[23] Voir p. ex. C. Bocquet, J. Génermont & M. Lamotte (réd.), Les problèmes de l’espèce dans le règne animal, op. cit.

[24] Voir p. ex.: R. A. Raff & T. C. Kaufman, Embryos, genes, and evolution. The developmental-genetic basis of evolutionary change, New York & London, Macmillan, 1983; H. Le Guyader, “Evolution des complexes homéotiques et récapitulation”, Bull. Soc. zool. France, 1994, 119 (2): 127-148; S. B. Carroll, “Homeotic genes and the evolution of arthropods and chordates”, Nature, 1995, 376: 479-485; P. W. H. Holland & J. Garcia-Fernàndez, “Hox genes and chordate evolution”, Devel. Biol., 1996, 173: 382-395.

[25] Voir p. ex.: R. A. Crowson, Classification and biology, London, Heinemann, 1970; C. Dupuis, “Permanence et actualité de la systématique: la ‘systématique phylogénétique’ de W. Hennig (historique, discussion, choix de références)”, Cah. Nat., Bull. Nat. parisiens, 1979, (n.s.), 34: 1-69; A. Dubois, Le genre en zoologie: essai de systématique théorique, op. cit.

[26] A. Dubois, A., “Lists of European species of amphibians and reptiles: will we soon be reaching ‘stability’?”, Amphibia-Reptilia, 1998, 19: 1-28.

[27] P. Hammond, “Species inventory”, in B. Groombridge, Global biodiversity, op. cit.: 17-39.

[28] Voir p. ex. F. Ramade, Le grand massacre, op. cit.

[29] P. Hammond, “Species inventory”, op. cit.; F. Ramade, Le grand massacre, op. cit.

[30] N. E. Stork, “Insect diversity: facts, fiction and speculation”, Biol. J. Linn. Soc., 1988, 35: 321-337.

[31] Patrick Grimont (Professeur, Institut Pasteur, Paris), communication personnelle. C’est ainsi qu’on découvre maintenant que, chez les hantavirus, responsables de fièvres hémorragiques, chaque séro-génotype semble spécifique d’une espèce de rongeur hôte ou d’un groupe d’espèces très voisines (H. Henttonen, O. Vapalahti & A. Vaheri, “How many kinds of hantaviruses?”, Trends in Ecology & Evolution, 1996, 11 : 7-8).

[32] Voir p. ex. E. O. Wiley, Phylogenetics. The theory and practice of phylogenetic systematics, New York, Wiley, 1981.

[33] Voir p. ex. D. R. Frost & D. M. Hillis, “Species in concept and practice: herpetological applications”, Herpetologica, 1990, 46: 87-104.

[34] M. Kottelat, “European freshwater fishes. An heuristic checklist of the freshwater fishes of Europe (exclusive of former USSR), with an introduction for non-systematists and comments on nomenclature and conservation”, Biologia, Bratislava, (Zool.), 1997, 52 (suppl.): 1-271.

[35] Il faut noter par ailleurs la recrudescence apparente, au moins au niveau médiatique (voir p. ex.: “250 ans après, la classification des espèces est remise en question”, Le Monde, 28 avril 2000: 28) du point de vue, qui a toujours eu des adeptes (voir p. ex.: E. Mayr, The growth of biological thought, op. cit.; E. Mayr & P. D. Ashlock, Principles of systematic zoology, op. cit.), selon lequel les espèces n’existent pas dans la nature et sont de simples “vues de l’esprit”. Ce point de vue a des chances de plaire à certains décideurs en matière de politique scientifique, car si les espèces n’existent pas, il est inutile de consacrer des budgets et des postes à leur inventaire et à leur étude. Pour la grande majorité des naturalistes ayant une expérience de terrain des groupes qu’ils étudient, en revanche, les espèces sont des réalités matérielles, “tout comme les planètes, les rivières, la pluie et le vent” (Le Professeur Ernst Mayr au Muséum national d’Histoire naturelle, op. cit., p. 4) – ce qui ne signifie pas, bien entendu, que leur reconnaissance par les taxinomistes soit un travail aisé et sans embûches.

[36] “Species inventory”, op. cit.

[37] C’est de loin dans les régions terrestres intertropicales que subsiste la proportion la plus élevée d’espèces inconnues, ce qui rend particulièrement pathétique le discrédit dont souffre la taxinomie descriptive dans ces régions comme ailleurs (voir p. ex. A. N. Henry & P. Daniel, P., “In defence of the much-maligned (alpha) taxonomy in India”, J. Bombay nat. Hist. Soc., 1989, 86: 206-212).

[38] “If it has taken 230 years to describe a million species of insects, what chance do we have of describing the rest? And with cuts in funding for taxonomy – at least that which does not have an obvious and immediate value – should this even be a priority? Overwhelmed by the magnitude of the problem, some taxonomists have stopped describing new species altogether and are spending their time building better systems of classifying those species already described.” (N. Stork & K. Gaston,  “Counting species one by one”, op. cit., p. 47).

[39] L’emphase mise actuellement sur les travaux de phylogénie (notamment moléculaire) en systématique, travaux qui apparaissent à certains non-systématiciens comme plus modernes, “plus scientifiques” et plus importants que la “simple description des espèces”, résulte en une sorte d’appropriation du nom et de l’image de la systématique par les spécialistes de ces domaines, au détriment de la taxinomie descriptive. Une conséquence indirecte en est la dévaluation de cette dernière au sein même de la communauté des systématiciens, et une baisse corrélative de la qualité des travaux publiés dans ce domaine, qui ne font plus l’objet d’un intérêt ni surtout d’un examen critique compétent de la part des responsables de la recherche et surtout des rédacteurs de périodiques et livres scientifiques. Pour plus de détails sur ces points, voir la troisième partie ci-dessous.

[40] C. Holden, “Entomologists wane as insects wax”, Science, 1989, 246: 754-756.

[41] B. Groombridge, Global biodiversity, op. cit.

[42] N. Myers, “Threatened biotas: ‘hot spots’ in tropical forests”, The Envitonmentalist, 1988, 8: 187-208.

[43] Voir à ce sujet: A. Dubois & J.-J. Morère, “Pollution génétique et pollution culturelle”, C. r. Soc. Biogéogr., 1980, 56: 5-22 (rééd.: Bull. AFIE, 1982, 3: 10-14); A. Dubois, “Renforcements de populations et pollution génétique”, C. r. Soc. Biogéogr., 1983, 59: 285-294.

[44] Ce terme désigne ici les personnes qui doivent effectuer un autre métier pour vivre et ne peuvent se consacrer à la taxinomie qu’à côté de cette activité, et n’évoque nullement l’appartenance à un “establishment” quel qu’il soit. Certains taxinomistes “indépendants”, qui vivent de contrats, sont aussi (ou parfois même plus) “professionnels” que certains universitaires.

[45] R. May, “L’inventaire des espèces vivantes”, op. cit., p. 36.

[46] W. V. Reid (réd.), Biodiversity prospecting: using genetic ressources for sustainable development, USA, World Ressources Institute, 1993.

[47] A. Gide, A., Le Prométhée mal enchaîné, Le Mercure de France, 1899; rééd. in: Romans, Gallimard, La Pléïade, 1958.

[48] Il n’y a malheureusement rien d’exagéré dans la description frappante que donne Jacques Testart de l’activité du biologiste contemporain: “Pénétrez dans un labo quand la ‘Fête de la Science’ est finie, vous y verrez des chercheurs, souvent d’âge mûr, des ingénieurs et techniciens, des étudiants et secrétaires, chacun assis devant son écran. Quelques machines, nécessaires pour les ‘manips’, produisent du résultat, les plus nombreuses traitent, rédigent, illustrent, correspondent, sous le regard absorbé des utilisateurs, les mains dans le clavier. De l’écran des machines jaillit l’image de la vérité, et c’est encore l’écran d’une machine voisine qui reçoit et communique cette vérité hors du laboratoire. Qu’on n’imagine pas le chercheur oisif, il est plus affairé que jamais car il lui faut apprendre le langage des machines variées, et déjouer leurs caprices. Il doit se faire tour à tour ingénieur en informatique ou en électronique, statisticien et designer, cybernaute et dactylographe, rédacteur et prospecteur de crédits. En outre, la plus grande part de ces activités est réalisée dans une langue étrangère pour laquelle nos carences font le mépris des collègues anglophones. Une telle panoplie de compétences nécessaires paraît contredire le constat, développé ailleurs, d’une spécialisation exacerbée du chercheur. Pourtant, ce cumul des savoir-faire chez le chercheur n’est pas équivalent à une vision élargie du monde telle qu’on la prête au savant classique, car tant de compétences ne sont réunies que pour la gloire d’une molécule minuscule et incapable d’expliquer seule quoi que ce soit.” (Des hommes probables, op. cit.: 25-26).

[49] Il est hors de doute que, en matière d’alpha-taxinomie, certains amateurs font un travail de qualité comparable à celui des meilleurs professionnels. Ce fait s’explique en partie par la nature très individuelle du travail du taxinomiste, qui est une particularité de ce type de recherche: nous reviendrons sur ce point dans la troisième partie ci-dessous.

[50] C’est ainsi que, pour la cartographie de la faune et de la flore, l’utilisation massive de données recueillies par des amateurs et des bénévoles, selon une méthodologie “simplifiée” accessible à un grand nombre, pose de graves problèmes de fiabilité des données et de qualité scientifique de l’ensemble des résultats. Malheureusement, dans ce domaine aussi il semble que la motivation des bailleurs de fonds et des responsables n’aille guère plus loin que le souhait d’“avoir un document” quel qu’il soit et pour une date donnée, et surtout qui ait coûté le moins cher possible, mais sans se préoccuper de la rigueur scientifique de son contenu, qui en réalité n’intéresse pas grand-monde (voir p. ex.: A. Dubois, “Mapping European amphibians and reptiles: collective inquiry and scientific methodology”, Alytes, 1998, 15: 176-204).

[51] Telle cette présentatrice du Journal de 20 h de France 2 du 24 mars 2000 évoquant la drosophile, “un insecte particulièrement proche de l’homme”.

[52] Une forte indication allant dans ce sens est donnée par la rareté, pour ne pas dire la quasi-absence, des spécialistes de taxinomie descriptive dans tous les “comités”, “conseils” et “commissions”, au sein des divers organismes chargés de déterminer les priorités et de gérer les budgets et les recrutements en matière de “biodiversité” en France.

[53] P. H. Raven, “Tropical floristics tomorrow”, Taxon, 1988, 37: 549-560.

[54] J. H. Lawton & R. M. May, Extinction rates, Oxford, Oxford University Press, 1995.

[55] M. Jenkins, “Species extinction”, in: B. Groombridge, Global biodiversity, op. cit.: 192-233 (voir p. 204).

[56] R. M. May, “How many species are there on earth?”, Science, 1988, 241: 1441-1449 (voir p. 1448).

[57] Voir p. ex.: S. M. Stanley, Macroevolution. Pattern and process, San Francisco, Freeman, 1979.

[58] R. M. May, “How many species are there on earth?”, op. cit.

[59] F. Ramade, Le grand massacre, op. cit.

[60] Voir p.ex.: B. Groombridge, Global biodiversity, op. cit., p. 441-583; F. Ramade, Le grand massacre, op. cit., p. 223-271.

[61] Voir: “Comment freiner l’extinction annoncée des espèces vivantes”, op. cit. Il est intéressant de constater l’“honnêteté” (ou la candeur) d’un récent article dans la presse de vulgarisation (“Conservation à prix discount”, Sciences & Avenir, avril 2000: 37), qui présente la stratégie des “points chauds” comme une manière d’“aborder les problèmes de conservation sous un angle résolument économique” et de “préserver le plus d’espèces au moindre prix”. Cet éclairage permet de comprendre mieux certains choix apparemment arbitraires de ces programmes. Pourquoi 25 “points chauds” et pas 20 ou 50? Pourquoi sauvegarder 35 % des Vertébrés et 44 % des plantes supérieures et pas plus ou moins? Serait-ce une simple question de “rapport qualité-prix”? Ces choix ne sont apparemment pas guidés par des considérations scientifiques, éthiques ou autres, mais par des soucis économiques.

[62] “Comment freiner l’extinction annoncée des espèces vivantes”, op. cit.

[63] Voir p. ex.: F. Terrasson, La peur de la nature, op. cit.

[64] En d’autres termes, il est possible d’être actif et même optimiste quant aux résultats de ses actions tout en restant réaliste et lucide, sans devenir “angélique”. Ce point est développé plus avant en troisième partie du présent texte.

[65] C’est ainsi que dans bien des cas les réintroductions ou “renforcements de populations”, très à la mode actuellement, aboutissent à des phénomènes de pollution génétique, qui interdiront ultérieurement toute étude sérieuse de la génétique évolutive fine des espèces concernées. Ces interventions contribuent à la destruction d’un objet d’étude pour les biologistes de l’évolution (voir: A. Dubois & J.-J. Morère, “Pollution génétique et pollution culturelle”, op. cit.; A. Dubois, “Renforcements de populations et pollution génétique”, op. cit.), et il est étrange qu’elles puissent être encouragées par certains de ces derniers. De telles opérations sont toutefois fort intéressantes à titre personnel, en termes de notoriété et de sources de crédits, pour leurs auteurs, et pour cette raison il est probable qu’elles continueront encore longtemps à contribuer à obscurcir pour les non-spécialistes la question de l’extinction des espèces, et à drainer des crédits qui seraient plus judicieusement et efficacement employés pour d’autres projets.

[66] Il s’agit d’une raison de plus d’agir en faveur de l’émergence d’une “société civile mondiale” ou “planétaire”, dont la nécessité a été récemment soulignée pour d’autres raisons (P. Viveret, “Capitalisme informationnel et émergence d’une société civile planétaire”, Transversales science-culture, mars-avril 2000: 8-12; J. Tardif, “Comment gouverner le monde?”, Le Monde diplomatique, avril 2000: 32).

[67] Voir p. ex.: F. Ramade, Le grand massacre, op. cit.

[68] D. Simberloff, “Flagships, umbrellas, and keystones: is single-species management passé in the landscape era?”, Biol. Conserv., 1998, 83 (3): 247-257.

[69] On peut y voir un signe que les valeurs dominantes de notre société sont à la fois phallocratiques et infantiles: n’est-il pas important pour les petits garçons, dans la cour de récréation, d’affirmer qu’ils ont “la plus grosse” et qu’ils font pipi le plus loin?

[70] C’est à dessein que j’écris ce terme entre guillemets. Il reste à démontrer que le système qui préside actuellement, notamment dans la recherche française, aux recrutements, aux carrières et aux budgets, reflète réellement la qualité scientifique des candidats et des programmes. Ce point est développé plus avant dans la troisième partie ci-dessous.

[71] T. E. Lovejoy, “Species leave the ark one by one”, in: B. G. Norton (réd.), The preservation of species - The value of biological diversity, Princeton, Princeton University Press, 1986: 13-27.

[72] A. Dubois, “Editorial. Défendre la ‘biologie dépassée’”, Bull. Soc. fr. Systématique, 1990, 8: 3-4; A. Dubois, A., “Nomenclature zoologique: quelques problèmes et besoins actuels”, Bull. Soc. Fr. Systématique, 2000, sous presse.

[73] J. C. Greig, “Principles of genetic conservation in relation to wildlife management in Southern Africa”, S.-Afr. Tydskr. Natuurnav., 1979, 9: 57-78.

[74] En réalité il n’y a rien de très étonnant à ce que notre société dans son ensemble ne manifeste que fort peu d’intérêt pour les dizaines de milliers d’espèces vivantes qui sont en train de s’éteindre sous nos yeux. C’est en effet cette même société qui est responsable de ces extinctions, et l’on peut imaginer qu’une société dont les valeurs importantes comporteraient un respect de la nature et de la vie commencerait par éviter autant que possible de telles conséquences, en tentant d’insérer ses activités productrices et consommatrices dans la nature tout en la respectant.

[75] Pourtant on en trouve mention depuis longtemps, par exemple dans l’ouvrage “classique” de Jean Dorst, Avant que nature meure (Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1965, rééd. 1970: 1-544), où figurait la première discussion relativement détaillée de ces problèmes en langue française: “Quelle que soit la position métaphysique adoptée et la place accordée à l’espèce humaine dans le monde, l’homme n’a pas le droit de détruire une espèce de plante ou d’animal, sous prétexte qu’elle ne sert à rien. Nous n’avons pas le droit d’exterminer ce que nous n’avons pas créé. Un humble végétal, un insecte minuscule, contiennent plus de splendeurs et plus de mystères que la plus merveilleuse de nos constructions.” (p. 520).

[76] J.-P. Berlan & R. C. Lewontin, “Racket sur le vivant. La menace du complexe génético-industriel”, Le Monde diplomatique, décembre 1998: 1 + 22-23.

[77] R. Belbéoch, “Le risque nucléaire et la santé”, Pratiques, Revue du Syndicat de la Médecine Générale, février-mars 1981: 1-68; R. Belbéoch, “Comment sommes-nous ‘protégés’ contre le rayonnement? Les normes internationales de radioprotection. Le rôle de la Commission Internationale de Protection Radiologique”, in: I. Rens & J. Jakubec (réd.), Radioprotection et droit nucléaire, Genève, Georg, collection Stratégies Energétiqes, Biosphère et Société, 1998: 43-97; R. Belbéoch, “La valeur monétaire de l’homme-sievert”, La Lettre d’Information du Comité Stop Nogent-sur-Seine, février-avril 1999, 83: 4.

[78] J. Rostand, “Plus jamais d’Hiroshima”, in: Quelques discours (1964-1968), Paris, Club Humaniste, 1970: 13.

[79] Ibid.: 14.

[80] Voir p. ex.: B. & R. Belbéoch, Sortir du nucléaire, c’est possible avant la catastrophe, Paris, L’esprit frappeur, 1998.

[81] “I believe future generations will find it blankly incomprehensible that we are devoting so little money and effort to the study of these questions.” (R. M. May, “How many species are there on earth?”, op. cit.: 1448).

[82] Je ne suis pas certain de l’identité de ce film peu connu: il s’agit probablement de Capricci (1969), ou sinon de Don Giovanni (1970), mais comme, malgré leur intérêt, ces films ne sont quasiment jamais projetés, il m’est impossible pour l’instant de vérifier la source de cette curieuse scène.

[83] Il est caricatural de constater l’intérêt affiché par les médias et certains responsables scientifiques pour la recherche de preuves de l’existence de la vie sur d’autres planètes que la terre, tandis que les mêmes personnes parlant fort, ou disposant de moyens importants, professent le plus grande absence de motivation et d’intérêt pour l’inventaire des espèces vivantes qui nous entourent sur notre planète et sont en train de s’éteindre dans notre indifférence. Décideurs et “communicateurs” considèrent sans aucun doute l’espace comme plus “porteur” que les espèces. Un tel paradoxe serait pleinement incompréhensible s’il n’existait de fortes présomptions que les motivations réelles de ces recherches sont sans doute bien plus prosaïques (et notamment militaires et commerciales) que la simple quête de la connaissance. La fascination pour les “grands dragons fossiles” ou les “petits hommes verts”, à l’exclusion de tout ce qui nous entoure mais qui est petit, qui rampe ou qui nage, se comprend de la part d’acteurs extérieurs au monde scientifique (comme les journalistes, les romanciers ou les cinéastes), mais a de quoi surprendre dès lors qu’elle est partagée par des membres de la communauté scientifique institutionnelle.

[84] Il s’agit d’une proposition apparemment similaire dans ses grandes lignes à celle récente d’un “Global Inventorying and Monitorying Programme (GIMP)” (N. E. Stork, M. J. Samways & H. A. C. Eeley, “Inventorying and monitoring biodiversity”, Trends in Ecology & Evolution, 1996, 11 (1): 39-40), dont le contenu reste tout de même assez vague – conformément à une mode actuelle ou aux exigences implicites de la “communication”, les grands programmes internationaux d’étude et de conservation de la biodiversité font un usage très abondant des sigles incompréhensibles par le commun des mortels, sorte de “novlangue” réservée à des initiés: est-il déplacé d’évoquer à cet égard la remarque de George Orwell (1984, traduction A. Audiberti, Paris, Gallimard, 1950, rééd. Brodard & Taupin, Le Livre de Poche, 1964: 440) selon laquelle la tendance à employer des abréviations, bien qu’universelle à notre époque, est “plus marquée dans les organisations et dans les pays totalitaires”?

[85] Un autre terrain sur lequel la taxinomie et la biologie de la conservation risquent de trouver en conflit à relativement court terme est la forte demande par certains secteurs de cette dernière de “listes définitives d’espèces”, qui relève plus du “fantasme technocratique” (A. Dubois, “Nomenclature zoologique: quelques problèmes et besoins actuels”, op. cit.) que d’une démarche scientifique. L’amplification de cette demande pourrait aboutir à une exigence d’immobilisation, d’arrêt de la taxinomie en tant que champ scientifique vivant, ce qui irait bien entendu à l’encontre d’une biologie de la conservation scientifique, fondée sur d’authentiques connaissances (voir p. ex.: A. Dubois, “Lists of European species of amphibians and reptiles: will we soon be reaching ‘stability’?”, op. cit.; G. Sangster, “Taxonomic stability and avian extinctions”, Conserv. Biol., 2000, 14 (2): 579-581).

[86] Plusieurs particularités de ce groupe animal en font un groupe dont la taxinomie, difficile, ne peut guère être effectuée par des amateurs. Tout d’abord, le mode de vie nocturne de la plupart des espèces, ainsi que la vie cachée que beaucoup d’entre elles mènent pendant une partie importante de leur cycle vital, exigent d’effectuer les observations et les récoltes de spécimens souvent de nuit, en milieu forestier, parfois dans des conditions dangereuses. Ensuite, dans ce groupe beaucoup d’espèces “jumelles” ne peuvent être distinguées par leur simple aspect, et il faut avoir recours à des techniques telles que l’enregistrement des chants, la morphométrie fine ou l’électrophorèse des protéines. L’avancement de la taxinomie de ce groupe exige donc par nécessité la multiplication des postes de taxinomistes professionnels, ce qui a été compris ces dernières années par  certains pays, comme les Etats-Unis ou l’Allemagne, mais pas du tout, bien au contraire, par d’autres, comme le France ou la Belgique, jadis bien plus riches qu’aujourd’hui en spécialistes de ce domaine.

[87] A. Dubois, “Les problèmes de l'espèce chez les amphibiens anoures”, in: C. Bocquet, J. Génermont & M. Lamotte, Les problèmes de l’espèce dans le règne animal, op. cit., tome 2: 161-284; A. Dubois, “Lists of European species of amphibians and reptiles”, op. cit.; F. Glaw & J. Köhler, “Amphibian species diversity exceeds that of mammals”, Herp. Rev., 1998, 29: 11-12.

[88] G. C. Steyskal, “Trend curves of the rate of species description in zoology”, Science, 1965, 149: 880-882.

[89] F. Glaw & J. Köhler, “Amphibian species diversity exceeds that of mammals”, op. cit.; F. Glaw, J. Köhler, R. Hofrichter & A. Dubois, “Systematik der Amphibien: Liste der rezenten Familien, Gattungen und Arten”, in: R. Hofrichter (réd.), Amphibien, Augsburg, Naturbuch Verlag, 1998: 252-258.

[90] R. H. Pine, “New mammals not so seldom”, Nature, 1994, 368: 593.

[91] Les groupes animaux et végétaux ont jusqu’à présent fait l’objet d’une attention et d’un effort taxinomique très disparate. Ceux qui ont concentré jusqu’à présent la plus grande partie de l’intérêt, et donc des budgets et des postes de chercheurs, sont d’une part les Vertébrés supérieurs (Mammifères et Oiseaux), d’autre part les groupes taxinomiques comportant des espèces directement utiles ou nuisibles à l’homme (en agriculture, pisciculture, médecine, pharmacie, etc.). Les Vertébrés inférieurs et de nombreux groupes d’invertébrés sont restés jusqu’à présent très négligés et l’étude de certains d’entre eux, parfois gigantesques, se voit actuellement affecter très peu de spécialistes et de crédits de recherche. Il en va de même en paléontologie, malgré les impressions que le grand public peut parfois avoir à cet égard: les moyens sont très fortement concentrés sur l’étude de fossiles intéressant directement notre histoire (paléontologie humaine) ou des groupes spectaculaires à forte charge émotionnelle (Dinosaures), et sur les aspects de la paléontologie directement utilisables pour la recherche appliquée (stratigraphie, recherche minière et pétrolière, etc.), au détriment de la paléontologie des Vertébrés inférieurs et de nombreux groupes d’invertébrés et de plantes, domaines de recherche qui ont le plus grand mal à vivre.

[92] A. Dubois, “Lists of European species of amphibians and reptiles”, op. cit.

[93] Ibid.

[94] J. Mayol, J.-A. Alcover, G. Alomar, G. Pomar, J., Jurado & D. Jaume, “Supervivència de Baleaphryne (Amphibia: Anura: Discoglossidae) a les muntanyes de Mallorca. Nota preliminar”, Butll. Inst. cat. Hist. nat., 1980, 45 (Sec. Zool., 3): 115-119.

[95] J. Serra-Cobo, “Descripción de una nueva especie europea de rana parda (Amphibia, Anura, Ranidae)”, Alytes, 1993, 11: 1-15

[96] M. García-Paris, Los anfibios de España, Madrid, Publicaciones de Extensión Agraria, 1985.

[97] M. Paillette, M. E. Oliveira, H. D. Rosa & E. G. Crespo, “Is there a dialect in Pelodytes punctatus from southern Portugal?”, Amphibia-Reptilia, 1992, 13: 97-108.

[98] A. Dubois, “Lists of European species of amphibians and reptiles”, op. cit.

[99] A. Günther, The reptiles of British India, London, Ray Society, 1864.

[100] G. A. Boulenger, The fauna of the British India, including Ceylon and Burma. Reptilia and Batrachia, London, Taylor & Francis, 1890.

[101] P. Kirtisinghe, The Amphibia of Ceylon, Colombo, 1957.

[102] S. K. Dutta & K. Manamendra-Arachchi, The amphibian fauna of Sri Lanka, Colombo, Wildlife Heritage Trust of Sri Lanka, 1996.

[103] R. Pethiyagoda & K. Manamendra-Arachchi, “Evaluating Sri Lanka’s amphibian diversity”, Occ. Pap. Wildlife Heritage Trust, 1998, 2: 1-12.

[104] Ibid.

[105] Ibid.

[106] A. Dubois, “South Asian amphibians: a new frontier for taxonomists”, Invited editorial & book review, J. South Asian nat. Hist., 1999, 4 (1): 1-11

[107] R. Bourret, Les batraciens de l’Indochine, Hanoi, Institut Océanographique de l’Indochine, 1942.

[108] A. Ohler, O. Marquis, S. Swan & S. Grosjean, “Amphibian biodiversity of Hoang Lien Nature Reserve (Lao Cai Province, northern Vietnam) with description of two new species”, Herpetozoa, 2000, 12 (3-4): sous presse

[109] Ibid.

[110] A. Dubois, Declining amphibian populations – a global phenomenon? Some preliminary comments, Preliminary report, workshop Declining amphibian populations, sponsored by the Board on Biology of the National Research Council, Irvine, California, USA, 19-20 February 1990: 1-7; D. B. Wake, H. J. Morowitz, A. Blaustein, D. Bradford, R. B. Bury, J. Caldwell, P. S. Corn, A. Dubois, J. Harte, M. Hayes, R. Inger, H.-K. Nettmann, A. S. Rand, D. Smith, M. Tyler & L. Vitt, “Declining amphibian populations - a global phenomenon? Findings and recommendations”, Alytes, 1991, 9: 33-42.

[111] Voir p. ex.: A. R. Blaustein, J. M. Kiesecker, D. P. Chivers & R. G. Anthony, “Ambient UV-B radiation causes deformities in amphibian embryos”, Proc. nat. Acad. Sci. USA, 1997, 94 (25): 13735-13737; L. Berger, R. Speare, P. Daszak, D. E. Green, A. A. Cunningham, C. L. Goggin, R. Slocombe, M. A. Ragan, A. D. Hyatt, K. R. McDonald, H. B. Hines, K. R. Lips, G. Marantelli & H. Parkes, “Chytridiomycosis causes amphibian mortality associated with population declines in the rain forests of Australia and Central America”, Proc. nat. Acad. Sci. USA, 1998, 95 (15): 9031-9036.

[112] Voir p. ex.: A. Dubois, A., “Les amphibiens des régions tropicales: facteurs de déclin et d’extinction”, in: Y. Monnier (réd.), Menaces sur la flore et la faune dans les pays tropicaux, Cahiers d’Outre-Mer, 1991, 43 (172): 393-398; A. Dubois, “Les amphibiens et la nécessité de leur protection”, in: Gestion et protection des amphibiens: de la connaissance aux aménagements, Paris, AFIE, 1994: 12-22.

[113] Il s’agit d’un facteur d’extinction dont l’importance commence seulement à être bien mesurée, avec les travaux récents uilisant le concept de “métapopulation”. Dans les écosystèmes naturels, les différentes populations d’une même espèce sont en interaction permanente ou fréquente, et un réseau naturel permet des échanges génétiques entre elles, des recolonisations rapides après extinction locale, etc. Dans le monde transformé par l’homme, les zones propices à la survie des espèces se retrouvent de plus en plus séparées par des zones (monocultures, routes, villes, etc.) inhabitables et intraversables par celles-ci, ce qui entraîne la rupture de ce réseau naturel et l’extinction irréversible de nombreuses populations.

[114] J. Hanken, “Why are there so many new amphibian species when amphibians are declining?”,Trends in Ecology & Evolution, 1999, 14: 7-8.

[115] “a potential environmental ‘catastrophe’, which threatens to eliminate large numbers of species from their natural habitats before they can even be formally described”. (J. Hanken, op. cit.: ***).

[116] J. R. McCranie & L. D. Wilson, “A review of the Eleutherodactylus milesi-like frogs (Anura, Leptodactylidae) from Honduras with the description of four new species”, Alytes, 1997, 14: 147-174.

[117] A. Dubois, “Editorial: 15 years of Alytes”, Alytes, 1997, 14: 129; rééd. partielle, Froglog, June 1997, 22: 3.

[118] D. R. Frost (ed.), Amphibian species of the world. Lawrence, Allen Press & Association of Systematic Collections, 1985.

[119] Y. Leroy, L’univers sonore animal, Paris, Gauthier-Villars, 1979.

[120] J.-L. Amiet, “Images d’amphibiens camerounais. II. L’enfouissement et la phonation bouche ouverte chez Conraua crassipes (Buchholz & Peters, 1875)”, Alytes, 1991, 8: 99-104.

[121] Ibid.: 104.

[122] R. Boistel & J. Sueur, “Comportement sonore de la femelle de Platymantis vitiensis (Amphibia, Anura) en l’absence du mâle”, C. r. Acad. Sci., Sci. Vie, 1997, 320: 933-941.

[123] J. M. Savage, “An extraordinary new toad (Bufo) from Costa Rica”, Rev. Biol. trop., 1966, 14: 153-167.

[124] J. A. Pounds & M. L. Crump, “Amphibian declines and climate disturbance: the case of the golden toad and the harlequin frog”, Conserv. Biol., 1994, 8: 72-85.

[125] C. Carey, “Infectious disease and worldwide declines of amphibian populations, with comments on emerging diseases in coral reef organisms and in humans”, Environ. Health Perspect., 2000, 18 (suppl. 1): 1-8; P. Daszak, A. A. Cunningham & A. D. Hyatt, “Emerging infectious diseases of wildlife – threat to biofiversity and human health”, Science, 2000, 287: 443-449.

[126] “It seems likely that we are dealing with something that goes way beyond the question of what is killing frogs.” (T. Halliday, “Tailthought: do amphibian diseases have wider implications?”, Froglog, 2000, 39: 6).

[127] M. J. Tyler (réd.), The gastric brooding frog, London & Canberra, Croom Helm, 1983; A. Dubois, “Rheobatrachus silus, la grenouille australienne dont les têtards se développent dans l’estomac de la mère. Quelques réflexions sur la recherche fondamentale”, Alytes, 1983, 2: 116-123.

[128] D. S. Liem, “A new genus of frog of the family Leptodactylidae from SE Queensland, Australia”, Mem. Qd. Mus., 1973, 16: 459-470, pl. 30.

[129] Les grenouilles de ce genre, étant entièrement aquatiques, sont plus faciles à élever et à reproduire en captivité que les espèces en partie terrestres. Cette particularité les a fait choisir comme matériel pour divers travaux de biologie expérimentale, et ces animaux ont même à une époque été employés de manière routinière pour le diagnostic de la grossesse chez la femme, si bien que ces Anoures africains sont bien connus dans le monde entier, y compris du grand public.

[130] A l’attention des fervents de “citation index” et autres “facteurs d’impact”, signalons que la note initiale décrivant ce phénomène (C. J. Corben, G. J. Ingram & M. J. Tyler, “Gastric brooding: unique form of parental care in an Australian frog”, Science, 1974, 186: 946-947), publiée dans Science, avait auparavant été soumise à un autre “grand journal scientifique” concurrent, qui n’avait pas jugé bon de la publier.

[131] M. J. Tyler, Frogs, Sydney & London, Collins, 1976.

[132] Voir p. ex.: W. E. Duellman & L. Trueb, Biology of amphibians, New Tork, McGraw-Hill, 1985; R. W. McDiarmid & R. Altig, (réd.), Tadpoles. The biology of anuran larvae, Chicago & London, University of Chicago Press, 1999.

[133] A. Dubois, “Les amphibiens et la nécessité de leur protection”, op. cit.

[134] Voir p. ex.: M. Lamotte & J. Lescure, “Tendances adaptatives à l’affranchissement du milieu aquatique chez les amphibiens anoures”, Terre Vie, 1977, 31: 225-312; R. W. McDiarmid & R. Altig, Tadpoles, op.cit.

[135] M. J. Tyler, The gastric brooding frog, op. cit.

[136] M. J. Tyler, The gastric brooding frog, op. cit.

[137] Certainement utile à bien des égards pour le développement de certains types de recherches, la notion de programme peut être psychologiquement perverse dans d’autres: elle est opposée à tous les mécanismes mentaux de l’innovation, et elle peut aboutir à la mise de côté temporaire, ou à l’abandon complet, de pistes de recherche inattendues, surgissant dans le cours d’un travail mais non prévues au début de celui-ci. Dans le domaine naturaliste particulièrement, il peut être très fructueux de se laisser “détourner de son but initial” pour se laisser entraîner par les découvertes elles-mêmes, et les nouvelles questions qu’elles posent, dans de nouvelles directions (voir p. ex.: J. Rostand, Les étangs à monstres. Histoire d’une recherche (1947-1970), Paris, Stock, 1971; C. Houillon, “Quatre décennies d’expérimentation embryologique chez les Amphibiens Urodèles”, Alytes, 2000, sous presse). La science actuelle aurait sans doute à gagner à ne pas fonctionner uniquement sur programmes, mais à tolérer plus qu’elle ne le fait actuellement l’existence en parallèle de recherches sur programmes et de recherches plus spontanées ou pouvant même parfois sembler a priori plus “farfelues”.

[138] M. J. Tyler, “Declining amphibian populations - a global phenomenon? An Australian perspective”, Alytes, 1991, 9: 43-50.

[139] J.-M. Hero, H. Hines, E. Meyer, C. Morrison, C. Streatfeild & L. Roberts, “New records of ‘decling’ frogs in Queensland, Australia”, Froglog, 1998, 29: 1-4.

[140] A. Jacquard, Au péril de la science? Paris, Seuil, 1982: 1-223.

[141] F. Brune, “De la soumission dans les têtes”, Le Monde diplomatique, avril 2000: 26. Peu de commentateurs “osent” souligner ce conformisme intellectuel, pourtant aveuglant, de la majorité des scientifiques actuels. Ceux qui le font ont en général une attitude critique inhabituelle à l’égard de l’“institution” scientifique et des règles non-dites qui prévalent lors de tout discours la concernant. Citons quelques remarques plutôt inhabituelles dans ce domaine: “La science, c’est un peu comme certains restaurants: on vous sert des plats très alléchants, mais si vous alliez faire un tour aux cuisines avant de vous mettre à table, vous risqueriez de perdre l’appétit.” (M. de Pracontal, L’imposture scientifique en dix leçons, Paris, La Découverte, 1987: 199); ***** (Pichot).

[142] I. Ramonet, “La pensée unique”. Le Monde diplomatique, janvier 1995: 1; I. Ramonet & S. Halimi (réd.), Médias et contrôle des esprits, Manière de voir, 1995, 27: 3-98; N. Chomsky & I. Ramonet, Como nos venden la moto, Barcelona, Icaria, 1995: 1-104.

[143] Voir p. ex.: I. Ramonet, Géopolitique du chaos, Paris, Galilée, 1997: 1-167.

[144] Ibid.

[145] Ce terme est du moins employé ici dans son sens étymologique, pour désigner une activité qui tend vers une fin. L’emploi croissant actuel, particulièrement irritant, de ce même terme dans le sens fort différent de “terminé”, “achevé”, “fini”, résulte d’une influence du terme anglais finalized (A. Rey, réd., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1992: 799).

[146] I. Ramonet, La tyrannie de la communication. Paris, Galilée, 1999: 1-207.

[147] Voir p. ex.: A. Jacquard, Au péril de la science?, op. cit.

[148] Beaucoup de scientifiques tombent dans le piège de telles sollicitations, en vertu d’une tendance au réductionnisme qu’entretient justement une approche dominante de la science actuelle. Beaucoup de scientifiques ignorent la hiérarchisation des phénomènes en une série de niveaux d’intégration largement distincts les uns des autres, reliés entre eux de manière dialectique et non pas mécanique, la “quantité” se transformant à certains moments en “qualité”, et qui exigent des méthodes d’analyse distinctes. Il est fréquent de voir les spécialistes d’un champ disciplinaire tenter d’expliquer en fonction des concepts et des lois de ce champ des phénomènes relevant d’un autre champ; et ceci à tous les niveaux d’analyse du réel: phénomènes chimiques “expliqués” en termes exclsivement physiques, biologiques en termes chimiques, psychologiques en termes biologiques, sociaux ou politiques en termes psychologiques, etc. Ce genre d’erreurs méthodologiques fondamentales, qu’une simple formation de base aux concepts philosophiques et scientifiques simples permettrait d’éviter, est une constante dans le langage dominant de notre société, non seulement tel qu’il s’exprime dans les médias, mais encore au sein de la communauté scientifique elle-même.

[149] Cette affirmation pourrait être étayée par de multiples exemples. Citons simplement celui de Brian Josephson, prix Nobel 1973 pour ses travaux sur la supraconductivité, et qui par ailleurs soutenait que nous avons un “corps astral” s’étendant à travers le temps et l’espace: “Il est évident que dans la bouche d’un prix Nobel, de telles élucubrations acquièrent une crédibilité qu’elles ne méritent pas forcément.” (M. de Pracontal, L’imposture scientifique en dix leçons, op. cit.: 150).

[150] Voir p. ex.: J. David, “La réduction du temps de travail et la recherche”, Bio, La lettre des sciences de la vie, CNRS, N°67, janvier 1997: 16-17.

[151] Il faut bien entendu se garder de toute généralisation abusive ou de toute typologie à cet égard, mais notons que ces fonctions ont souvent tendance à attirer particulièrement les personnalités qui ont, non pas toujours ou nécessairement le simple “goût du pouvoir”, mais au moins une volonté de participer aux décisions d’orientations concernant les programmes et les personnes, d’imposer une “ligne directrice” à la recherche, pour ne pas dire à la pensée, des autres. Il n’est pas certain que ces particularités soient celles qui caractérisent les chercheurs les plus créatifs: ceux-ci peuvent préférer, plutôt que de se confronter à des hommes ou des institutions, mettre leur intelligence et leur activité au service de la résolution de problèmes, intellectuels ou techniques, afin de faire avancer concrètement la connaissance. Il est bien connu des membres de la communauté scientifique, même si cela ne se sait habituellement pas à l’extérieur et s’il “ne faut pas le dire”, que bon nombre des membres incontournables de l’“establishment” scientifique (membres permanents de comités, conseils et commissions, “experts” répétitivement nommés par les ministères ou les grands organismes de recherche), sont évoqués en privé par leurs collègues par des expressions qui ne laissent guère de doute sur les sentiments qu’ils inspirent dans leur propre milieu (“il a les dents qui rayent le parquet”, “c’est un ayatollah de la recherche”, “c’est un tueur”, etc.), et dont certains évoquent en fait des milieux a priori fort différents de celui de la recherche: “le qualificatif le plus élogieux attribué à un grand patron, voire à un leader politique, n’est-il pas celui de ‘tueur’?” (C. De Brie, “Etats, mafias et transnationales comme larrons en foire”, Le Monde diplomatique, avril 2000: 4-5). Si faire preuve d’inflexibilité et de manque de respect pour les opinions divergentes fait désormais partie des qualités nécessaires pour “réussir” dans le milieu de la recherche, de simples qualités “humaines” comme la disponibilité, l’écoute, la tolérance, la curiosité, la capacité à collaborer, rassembler et aider, à dynamiser une équipe, semblent bien moins importantes. C’est que la concurrence est rude, et il est avant tout important, pour jouer un rôle décisionnel important en recherche, d’être capable de mettre ses états d’âme de côté pour diriger, décider, éliminer ou “tuer”. La “démocratie” qui s’exerce lors des élections de représentants par les chercheurs eux-mêmes ne doit pas faire illusion: si, malgré toutes les précautions prises (scrutin de liste avec ordre d’électivité déterminé a priori, et non pas par exemple par le nombre de voix recueilli par les candidats comme dans un scrutin plurinominal), certains “caciques” viennent à ne pas être élus, bien souvent ils sont “rattrapés” par le système des nominations ministérielles ou autres: pour s’en convaincre, il suffirait de rechercher combien de chercheurs massivement désavoués par leurs pairs lors d'élections à des instances de la recherche figurent néanmoins comme membres nommés dans ces instances, et occupent des responsabilités élevées dans le milieu scientifique.

[152] Il s’agit là d’une simple constatation, pas d’un jugement de valeur. Il resterait à savoir si la notion même que les responsabilités en matière de recherche scientifique doivent être exercées en fonction de critères “démocratiques”, sur des mandats électifs, est un gage véritable de qualité de la recherche et notamment de développement d’idées nouvelles.

[153] Il est bien loin le temps où, au sein des organismes d’enseignement supérieur et de recherche, un courant non négligeable d’opinion s’opposait à cette forme de “cogestion” intitulée “participation”, en expliquant que la logique d’un tel système était simplement d’associer les personnels à la gestion des décisions les concernant, et notamment à la gestion de la pénurie en postes et en moyens, leur retirant de fait toute capacité d’autonomie (voir p.ex. J.-P. Boudine, Facultés à vendre. Paris, AER, 1969: 1-47; Les marxistes contre l’autogestion, Paris, SELIO, 1974: 1-216).

[154] Voir p. ex.: I. Ramonet, Géopolitique du chaos, op. cit.

[155] Le problème du renouvellement des postes est particulièrement grave en alpha-taxinomie, où une grande partie de la formation de base d’un jeune chercheur s’effectue par  formation “sur le tas” et transmission directe de la part d’un chercheur plus expérimenté, déjà spécialiste du domaine. De nombreux aspects de la recherche en taxinomie, comme la récolte et la préparation des spécimens sur le terrain, la définition et l’examen de leurs caractères, l’accès efficace et rapide aux collections et à la littérature pertinente, les contacts avec les collègues au niveau mondial, la connaissance des travaux des auteurs anciens du domaine, etc., sont infiniment plus lents à acquérir seul qu’avec l’aide d’un ancien. Toute interruption de la continuité de transmission du savoir en taxinomie peut avoir des conséquences dévastatrices: ainsi, en France, où sont nées il y a un siècle ou plus de nombreux domaines de la taxinomie descriptive, plusieurs de ces secteurs de recherche sont maintenant “éteints” faute de reconduction des postes, et il sera très certainement bien plus difficile et coûteux de rétablir ces pôles de compétence qu’il n’aurait été de veiller à leur maintien. D’autres évolutions récentes dans le fonctionnement de la recherche, notamment en France, jouent également dans le même sens négatif. C’est ainsi le cas de la suppression de la thèse d’Etat, étalée sur 10 ans ou plus, qui était le seul cadre permettant la réalisation de travaux à long terme, “l’œuvre d’une vie”, débouchant par exemple sur d’importantes révisions taxinomiques. L’intense pression actuellement exercée sur les chercheurs pour des publications rapides et courtes n’est plus compatible avec de tels travaux d’envergure, aboutissant à la rédaction d’importantes monographies de plusieurs centaines de pages, avec des centaines d’illlustrations. La parcellarisation du travail des taxinomistes et sa publication émiettée dans des “notes” contribue à modifier la nature de ce travail et à en diminuer la qualité et l’utilité.

 [156] Il est certain du reste que, dans la plupart des cas, les étudiants en question ne regrettent pas, après coup, ces changements d’orientation, qui nourrissent ce que Jacques Testart (Des hommes probables, op. cit.: 25) appelle justement leur “appétit de science”. Il n’y a rien là d’étonnant: tout domaine d’activité humaine peut être très enrichissant, surtout lorsqu’il exige de l’intelligence et qu’il participe de l’exploration de nouveaux domaines de la pensée et de la connaissance. Ces domaines “modernes” de recherche sont indéniablement passionnants et susceptibles d’éveiller la curiosité et de susciter un travail enthousiaste, surtout de la part de bons esprits. Qu’on ne se méprenne pas sur mon propos: il n’est nullement de dénigrer ces disciplines. Il est simplement de dire haut et fort qu’il est regrettable que le développement de ces disciplines se fasse au détriment de disciplines plus anciennes mais qui ont encore beaucoup à apporter à la biologie.

[157] P. Hammond, “Species inventory”, op. cit.

[158] On trouvera ailleurs (A. Dubois, “Lists of European species of amphibians and reptiles: will we soon be reaching ‘stability’?”, op. cit.; A. Dubois, “South Asian amphibians: a new frontier for taxonomists”, op. cit.; A. Dubois, “Living amphibians of the world: a first step towards a comprehensive checklist”, Alytes, 1987, 5: 99-149; A. Dubois, “Again on the nomenclature of frogs”, Alytes, 1987, 6: 27-55; A. Dubois, “Miscellanea nomenclatorica batrachologica. 19. Notes on the nomenclature of Ranidae and related groups”,. Alytes, 1999, 17: 81-100) l’exposé détaillé de nombreux exemples en herpétologie, y compris dans les revues zoologiques les plus réputées de notre époque et bénéficiant de “facteurs d’impact” élevés (voir ci-dessous).

[159] C’est ainsi que les CC pratiquent une sorte de numerus clausus, refusant très généralement d’intégrer dans sa liste de périodiques tout nouveau périodique d’un champ disciplinaire donné sans en exclure un autre du même champ, et ceci indépendamment d’une éventuelle évolution significative du nombre de périodiques dans un domaine. Afin de maintenir une représentation internationale des périodiques, certains périodiques très mineurs y sont représentés parce qu’ils sont les seuls publiés dans certains pays, tandis que d’autres périodiques bien plus diffusés, mais publiés dans des pays d’où plusieurs autres périodiques du même champ disciplinaire sont déjà répertoriés, y sont absents.

[160] Il est du reste intéressant de constater que, bien que le “facteur d’impact” soit établi par une compagnie américaine, ce critère est loin de jouer outre-Atlantique le rôle prééminent qu’il joue de plus en plus ailleurs, et notamment en Europe, dans l’évaluation de la recherche. Il n’est pas exagéré de dire que le recours (quasi-exclusif dans certains cas) à ce critère pour juger de la qualité d’un travail de recherche revient de la part de ses utilisateurs à une véritable démission des responsables de la recherche scientifique (singulièrement européenne), qui s’en remettent à une “instance” extérieure, de surcroît très particulière (puisque motivée largement par des critères commerciaux) pour évaluer la recherche effectuée dans leur propre pays.

[161] A. G. Valdecasas, S. Castroviejo & L. F. Marcus, “Reliance on the citation index undermines the study of biodiversity”, Nature, 2000, 403: 698.

[162] Voir p. ex.: A. Dubois, “Miscellanea nomenclatorica batrachologica. 19. Notes on the nomenclature of Ranidae and related groups”, op. cit.; R. B. Holynski, “Structure and function or: what kind of nomenclatural regulations do we need?”, Crystal, Göd, Hungary, (ser. Zool.), 1994, 2: 1-50; A. Dubois & A. Ohler, “Early scientific names of Amphibia Anura. I. Introduction”, Bull. Mus. natn. Hist. nat., 1997, (4), 18: 297-320, “II. An exemplary case: Rana arborea Linnaeus, 1758”, Bull. Mus. natn. Hist. nat., 1997, (4), 18: 321-340; A. Dubois, “Synonymies and related lists in zoology: general proposals, with examples in herpetology”, Dumerilia, 2000, 4: 33-96; A. Dubois, “Réflexions sur la nomenclature zoologique”, Bull. Soc. linn. Lyon, 2000, sous presse.

[163] W. J. Bock, “History and nomenclature of avian family-group names”, Bull. am. Mus. nat. Hist., 1994: 1-281; voir p. 6.

[164] Je tiens à la disposition des éventuels individus ou organismes intéressés par cette idée un projet détaillé de structure, de fonctionnerment et de cahier des charges d’un tel périodique, pour lequel je proposerais volontiers le nom de Ziusudra, du nom le plus ancien connu du personnage appelé Noé dans la Bible, qui, afin de sauver la biodiversité lors du Déluge, avait réuni des couples de toutes les espèces aninales dans son Arche et avait donc dû, avant tout, les classer! Le mythe du Déluge est bien plus ancien que la Bible. Il est présent dès l’Epopée de Gilgamesh, où l’homologue de Noé porte le nom sumérien de Ziusudra ou le nom babylonien d’Utnapishtim. On le retrouve dans divers mythes de l’Inde, où ce personnage s’appelle Manu (dans le Satapatha Brâhmana et le Mahabharata) ou Satyavrata (dans le Bhâgavata Purâna), dans la mythologie perse, où il porte le nom de Yima, dans la mythologie grecque, où il s’appelle Deucalion, et dans la Bible, où son nom original hébreu est Noakh. (Voir ***).

[165] “Roger-Gérard Schwartzenberg souhaite un effort de recherche accru”, Le Monde, 5 mai 2000: 24.

[166] J. Rostand, Les chromosomes, Paris, Hachette, 1928.

[168] En l’absence de bases de données mondiales informatisées portant sur l’ensemble des taxons connus dans le monde, avec les dates et auteurs de leurs descriptions, de tels calculs sont très difficiles à effectuer. Quelques indications prises dans le groupe des Amphibiens ont probablement une valeur indicative plus générale. C’est ainsi que, sur les 960 espèces d’Amphibiens nouvellement reconnues de 1985 à 1997 (soit 74 par an en moyenne), seulement 45 espèces (soit 4,7 %) l’ont été par des taxinomistes travaillant en France, lesquels n’ont été pour cette période en tout et pour tout qu’au nombre de six (W. E. Duellman, “Amphibian species of the world: additions and corrections”, op. cit.; F. Glaw, J. Köhler, S. Lötters & M. Vences, M., “Vorläufige Liste und Bibliographie neubeschriebener Amphibienarten und -unterarten von 1993 bis 1997”, Elaphe, 1998, 6: I-XXIV). Des proportions similaires seraient probablement constatées pour beaucoup d’autres groupes animaux et végétaux, ce qui indique sans ambiguïté que la France est loin de prendre la place qui devrait être la sienne dans l’inventaire des espèces actuelles de la biosphère. Il en va de même du reste en matière de biologie de la conservation: ainsi, si dans le cadre de la Declining Amphibian Poplation Task Force (DAPTF) évoquée ci-dessus, des groupes de spécialistes existent aujourd’hui dans 66 pays (J. Wilkinson, “Current DAPTF working group chairs”, Froglog, April 1999, 32, suppl.: 2 p.), il n’existe pas de tel groupe en France, en raison du bien trop faible nombre de spécialistes de ces animaux, sinon même plus généralement de zoologistes et de naturalistes, dans notre pays. Il serait totalement impossible d’envisager aujourd’hui la publication en France d’un ouvrage comparable à un récent numéro spécial d’un périodique allemand consacré aux Amphibiens et impliquant 14 auteurs différents d’Allemagne et d’Autriche, principalement des jeunes (Frösche und Kröten, Datz-Sonderheft 2000: 1-74).

[169] A. Dubois & A. Ohler, “Early scientific names of Amphibia Anura”, op. cit.; A. Dubois, “Réflexions sur la nomenclature zoologique”, op. cit.

[170] A. Dubois, D. Doumenc & L. Matile, “Manifeste 92”, Cahiers de Muséum 2000, 1993, 1: 1-9.

[171] C’est ainsi le cas pour beaucoup d’organismes marins qui peuvent être récoltés par des campagnes océanographiques, à l’aide de filets, de dragues, etc.: la récolte se fait “en aveugle” puis est suivi de tri et de distribution des récoltes à des spécialistes divers. D’autres récoltes “en aveugle” peuvent être efficacement effectuées pour divers organismes terrestres, à l’aide de pièges, de filets, de “fogging”, etc. Toutefois ces méthodes ne conviennent pas pour tous les groupes, notamment pour les organismes rares, ou à mode de vie particulier: c’est ainsi que, pour divers groupes d’animaux nocturnes et très discrets ou farouches, les récoltes “en aveugle”, par pièges ou autres, ne livrent qu’une partie très restreinte des espèces, et qu’un inventaire sérieux des espèces d’un site ne peut être réalisé efficacement que par un spécialiste du groupe effectuant lui-même des observations et récoltes de nuit sur le terrain; même dans ces conditions, il peut arriver qu’une espèce soit rencontrée une seule fois, parfois sous forme d’un exemplaire unique - avec des conséquences “dramatiques” lorsque le chercheur échoue dans la capture de celui-ci (voir p. ex.: W. E. Duellman, “The hylid frogs of Middle America”, Monogr. Mus. nat. Hist. Univ. Kansas, 1970, 1: vi).

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