Les lambertistes face à la crise anthropocène

L’incapacité des trostskystes lambertistes à penser, et même à reconnaître, la crise et l’urgence environnementales, et à en tenir compte dans leurs analyses et mots d’ordre, malgré les demandes exprimées dans leurs rangs depuis 40 ans, est incompréhensible mais n’est plus pardonnable, et les rejette en dehors des organisations ouvrières révolutionnaires crédibles en ce début du 21e siècle.

La communauté scientifique, à l’issue de travaux d’envergure menés pendant des dizaines d’années par des milliers de scientifiques travaillant dans des disciplines très diverses (étude de la biodiversité, écologie, océanographie, géologie, climatologie, archéologie, préhistoire, sciences sociales, etc.), a établi solidement que le système terrestre est entré depuis le milieu du 20e siècle dans l’ère de l’anthropocène, qui se caractérise notamment par une pollution généralisée (chimique, radioactive, biotique, etc.), la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes, la montée des océans et une extinction massive des espèces.

 Cette constatation est porteuse de la notion d’urgence : sans action radicale à court terme, des points de non-retour seront atteints et dépassés, et le 21e siècle verra une détérioration rapide de notre environnement physique, biologique, social et économique : de larges parties du globe deviendront inhabitables, entraînant des mortalités humaines gigantesques, des conflits et des exodes sans précédents, et allant jusqu’à menacer la civilisation elle-même, si ce n’est la survie de l’espèce Homo sapiens.

 Il est non moins clair que cette crise, unique par son ampleur et sa rapidité dans l’histoire de la planète, est due à l’activité humaine—non pas à la ‘nature humaine’ ou à ‘l’humanité’ en tant que telles, mais résulte du fonctionnement et des dynamiques d’un système économico-politico-social, le capitalisme impérialiste mondialisé qui, pour des raisons de maximisation de la plus-value, a développé pendant plus d’un demi-siècle des techniques mortifères pour l’environnement planétaire et pour l’humanité, reposant sur des énergies fossiles et nucléaires, sur la création de molécules de synthèse non-biodégradables et entraînant des pollutions tous azimuts, sur une agriculture chimique, sur la déforestation, sur la surexploitation de la biosphère et de la géosphère, et autres agressions multiformes contre ces dernières.

 Une telle constatation, qui n’est pas nouvelle (elle a commencé à se faire jour dans la communauté scientifique dès les années 1960), exige une réponse à sa hauteur. Celle-ci ne peut se limiter à des actions cosmétiques sur les symptômes, sans s’attaquer aux causes (comme la géo-ingéniérie), à des actions individuelles sans toucher au système global, ou à des réformes à la marge du système actuel pour le transformer en ‘capitalisme vert’, sans détruire les fondements du mode de fonctionnement du système capitalisme, dont le moteur n’est pas la satisfaction des besoins humains mais l’exigence de plus-value pour les capitalistes.

 Si l’on veut vraiment arrêter la machine folle qui nous mène à l’abîme, et s’il en est encore temps (ce qui n’est pas sûr), la seule solution est de porter le fer au cœur du problème, en mettant fin au système capitaliste pour le remplacer par un autre système, au service des besoins humains. Pour pouvoir être efficace, cette action ne pourra être en demi-teinte : il ne s’agira pas de réformer le capitalisme mais de le mettre à bas. Il ne s’agira pas de débats mais de combats. Il s’agira de mettre fin à la propriété privée des moyens de production, aux multinationales, aux latifundia, à l’agriculture industrielle, à la Bourse et à la spéculation financière, à la militarisation et ‘policiarisation’ croissante de tous les pays, à la surveillance, notamment électronique, de tous. De tels bouleversements ne pourront se faire par la méthode des ‘petits pas’ (actions locales, votes, référendums, élections) dont tout le 20e siècle a démontré l’inefficacité absolue. Elle ne pourra que passer par une révolution, amenant à la prise de pouvoir et à la transformation de la nature de l’État.

 Une telle révolution exigera de disposer d’une force sociale capable de la mener à bien, c’est-à-dire d’arracher le pouvoir politique et économique à ceux qui le détiennent aujourd’hui. Or, que cela plaise ou non aux bisounours qui ne connaissent que des catégories sociales édulcorées et vagues comme ‘le peuple’, ‘les gens’ ou ‘les citoyens’, ou qui vouent une haine (de classe) à la notion de lutte des classes, nous sommes encore, et plus que jamais en fait, dans une société de classes, dont les lois économico-politico-socio-idéologiques de fonctionnement ont été analysées par Marx, Engels et leurs héritiers. La force sociale susceptible de renverser le capitalisme ne peut être constituée même pour partie de ceux qui ont des intérêts matériels à la perpétuation du système actuel. Cette force ne pourra reposer que sur les travailleurs, ceux dont le seul patrimoine est composé de leur corps, leur force de travail, leurs connaissances et compétences.

 Leur moyens d’actions pour préparer et réaliser une telle révolution ne pourront être que les méthodes traditionnelles de la lutte des classes : organisation et formation en amont, assemblées générales délivrant des mandats électifs révocables, grèves, grève générale, occupations d’entreprises, barrages et barricades, paralysie de l’économie, prise du pouvoir, éventuellement après des événements insurrectionnels. Les premiers pas après la prise de pouvoir consisteront à exproprier les capitalistes sans indemnisation ni rachat et en imposant un contrôle ouvrier, à tous les étages de la société, de l’activité économique, de la production, du transport et de l’utilisation de l’énergie, des objets manufacturés et de la nourriture. La question n’est pas tant de savoir si la force qui initiera ce processus constituera une ‘minorité’ ou une ‘majorité’ de la population, question formelle et oiseuse qui préoccupe surtout les théoriciens imprégnés d’un respect fidèle pour l’idéologie de la ‘démocratie bourgeoise’, mais de la capacité à mener ce processus révolutionnaire à son terme, malgré tous les pièges qui ne manqueront pas de se dresser devant lui. Par ailleurs, si la catastrophe anthropocène est mondiale, la lutte des classes, internationale dans son fond, est nationale dans sa forme, et pour être victorieux ce processus révolutionnaire aura besoin à la fois de partis nationaux et d’une internationale. Ces organisations auront la tâche difficile de faire le lien entre les revendications traditionnelles du mouvement ouvrier et la nécessité de mettre fin au plus vite à la destruction de la biosphère sans laquelle l’humanité ne saurait survivre.

 Quelles peuvent être ces organisations ? Il ne peut s’agir d’organisations ‘apolitiques’ (c’est-à-dire ni de gauche ni de gauche) ou d’organisations ‘attrape-tout’, composées de ‘citoyens’ couvrant tout l’éventail politique sans frontière de classes. Il ne peut s’agir des organisations d’origine ouvrière mais qui ont tant de fois trahi les travailleurs et sont ‘passées définitivement du côté de l’ordre bourgeois’, comme les socio-démocrates (la IIe Internationale), les staliniens (les héritiers de la défunte IIIe Internationale) et leurs ombres portées (maoïstes, castristes, sandinistes et autres). Seules les organisations qui n’ont pas de sang ouvrier sur les mains seront susceptibles de jouer ce rôle. Les anarchistes et libertaires divers, héritiers de la Ie Internationale, s’excluent d’eux-mêmes de ce processus, en raison de leurs orientations ‘anti-autoritaires’, ‘anti-étatiques’ ou ‘auto-gestionnaires’ qui les ont menés à l’échec lors des quelques processus révolutionnaires où ils ont joué un rôle de premier plan, notamment la révolution espagnole de 1936, où ils ont refusé de prendre le pouvoir. En revanche les organisations se réclamant de la IVe Internationale, proclamée par Léon Trostky en 1938, pourraient jouer ce rôle.

 L’armement théorique solide de la IVe Internationale, héritière du Manifeste du Parti Communiste de Marx et Engels, de la Commune de Paris et de la Révolution d’Octobre, est de nature à lui permettre de jouer ce rôle. Elle s’appuie sur un texte remarquable, le Programme de Transition [1], dont deux des passages cruciaux et maintes fois cités, mais pas toujours compris, comportent les phrases suivantes :

 (1) « La situation politique mondiale dans son ensemble se caractérise avant tout par la crise historique de la direction du prolétariat. La prémisse économique de la révolution prolétarienne est arrivée depuis longtemps au point le plus élevé qui puisse être atteint sous le capitalisme. Les forces productives de l’humanité ont cessé de croître. Les nouvelles inventions et les nouveaux progrès techniques ne conduisent plus à un accroissement de la richesse matérielle. »

 (2) « Les bavardages de toutes sortes selon lesquels les conditions historiques ne seraient pas encore ‘mûres’ pour le socialisme ne sont que le produit de l’ignorance ou d’une tromperie consciente. Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir. Sans révolution socialiste, et cela dans la prochaine période historique, la civilisation humaine tout entière est menacée d’être emportée dans une catastrophe. Tout dépend du prolétariat, c’est-à-dire au premier chef de son avant-garde révolutionnaire. La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. »

 Ces deux passages contiennent tous les éléments permettant de comprendre à la fois la ‘crise de civilisation’ de l’anthropocène et la seule solution permettant de la résoudre avant qu’il soit trop tard, la révolution prolétarienne.

 Proclamée peu avant la deuxième guerre mondiale, la IVe Internationale fut broyée par celle-ci. Elle ne s’en est jamais remise. Dans les années 1950‒1970, elle a fait l’objet de diverses crises internes, d’exclusions, de scissions, de recompositions, etc., qui ont limité l’impact réel que ses organisations ont pu avoir dans la lutte des classes mondiale. La principale de ces scissions a eu lieu entre les ‘pablistes’ (partisan de Pablo puis de Mandel, dont les héritiers actuels en France comportent le Nouveau Parti Anticapitaliste ou NPA) et les ‘lambertistes’ (partisans de Lambert, dont les héritiers actuels en France comportent le Parti Ouvrier Indépendant ou POI). Parmi diverses pommes de discorde entre les deux mouvements, la question des forces productives, c’est-à-dire le statut de la phrase « les forces productives ont cessé de croître », a joué un rôle déterminant : pour les pablistes cette phrase était devenue obsolète après la deuxième guerre mondiale—ce qui impliquait en fait que les conditions historiques n’étaient pas encore mûres pour le socialisme—, tandis que pour les lambertistes elle restait pleinement d’actualité.

 Ce débat théorique fut réglé par les faits, et notamment par un juge de paix incontournable, la catastrophe anthropocène, qui donnait pleinement raison aux lambertistes. Mais ni eux ni personne ne s’en rendit tout d’abord compte ! Très étrangement, alors que cette crise illustrait pleinement la formule « Les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres ; elles ont même commencé à pourrir », pendant des décennies les organisations trotskystes ne rapprochèrent pas ces deux éléments, et la ‘question écologique’ fut quasiment absente de toutes les publications des organisations se réclamant de Léon Trotsky [3]. Les causes de cette cécité restent discutées, mais il semble bien que le simple fait que les ‘grands anciens’ du marxisme (Marx, Engels, Lénine, Trotsky) n’aient pas écrit de textes prenant clairement position sur cette question et appelant à l’inclure expressément dans le programme d’action de la classe ouvrière, ait joué un rôle important dans ce domaine—ce qui est absurde, car à leur époque la question n’existait pas , du moins sous la forme superlative qu’elle a pris après la deuxième guerre mondiale, et il aurait été anachronique alors de la mettre en exergue.

 Un tournant important se manifesta néanmoins, tout au début du 21e siècle, au sein du courant ‘pabliste’, par des prises de position claires sur les questions de l’environnement et du climat au sein du NPA et de son organisation internationale le Secrétariat Unifié. Depuis, ces organisations ont publié des analyses approfondies des problèmes politiques, théoriques et pratiques, posés aux marxistes du 21e siècle par la crise de l’environnement et le basculement climatique, des débats sur ces analyses, et des résolutions politiques s’appuyant sur ces textes. Elles ont pris position en faveur de l’emploi du terme d’‘écosocialisme’ pour indiquer qu’il s’agit d’une synthèse des acquis historiques du marxisme et des données scientifiques récentes concernant l’anthropocène. Il ne s’agit donc ni d’inféoder le marxisme aux préoccupations environnementales ni l’inverse, mais de comprendre que, et comme Marx et Engels eux-mêmes l’avaient compris, les deux questions sont complémentaires. En ce sens et depuis le début, le marxisme était ‘écosocialiste’. Ce dernier terme est-il indispensable ? Certainement pas d’un point de vue théorique, mais il peut être utile à des fins de communication afin de distinguer ce projet des expériences de soi-disant ‘socialisme réel’ qui en fait appartenaient au stalinisme et à ses ombres portées.

 Pendant ce temps, imperturbables, les lambertistes ont persisté dans une attitude de rejet absolu de toute la problématique de la crise environnementale. Ils l’ont fait tout d’abord, pendant une quarantaine d’années, des années 1970 au début des années 2000, en feignant d’ignorer complètement le problème, en ne le mentionnant quasiment jamais dans leur presse et en n’organisant aucun débat sur cette question. Puis, après la mort de Pierre Lambert et la proclamation du POI en 2008, en changeant complètement d’attitude, et en attaquant désormais violemment dans leur presse non seulement les organisations politiques se réclamant de l’‘écologie politique’ mais encore les organisations comme le NPA situant clairement le problème sur le terrain de la lutte des classes et se réclamant de l’‘écosocialisme’. En se positionnant ainsi, sans tenir compte des avancées considérables de la science lors des dernières décennies, qui a confirmé, généralement en les aggravant, toutes les prédictions des années 1960‒1970 alors qualifiées par beaucoup d’ ‘irréalistes’ et ‘catastrophistes’, ils se sont non seulement encore plus coupé qu’auparavant de la majorité de la population et de la jeunesse, mais encore ils se rendent maintenant complices de la crise environnementale, en cachant délibérément à leurs militants et sympathisants toutes les informations pertinentes sur ces questions, en empêchant toute mobilisation contre les attaques de l’impérialisme à l’égard de l’environnement, et même en encourageant, sous le prétexte de la ‘défense des emplois’, les combats d’arrière-garde de soutien aux industries et pratiques polluantes et porteuses de pathologies pour les populations et de destruction des écosystèmes. La coupe est maintenant pleine, et il devient désormais nécessaire de qualifier ce mouvement pour ce qu’il est devenu : un courant réactionnaire, puisant dans la tradition stalinienne ses méthodes de fonctionnement, et promouvant en matière de relations entre les hommes et la nature des conceptions obsolètes et mortifères. Suite à ses nouvelles crises internes, ce mouvement est aujourd’hui éclaté entre plusieurs organisations, dont l’influence dans la lutte des classes a beaucoup baissé. Ceci ne dispense pas de diffuser le plus largement possible les informations et mises en garde concernant ce mouvement, de mettre en lumière ses positions réelles et ses dérives qui l’éloignent de plus en plus des problèmes qui se posent réellement aujourd’hui aux travailleurs et aux jeunes dans la société impérialiste décomposée du début du 21e siècle, et en fin de compte du marxisme.

 Mais une question ne peut manquer de se poser à tout militant ou historien s’intéressant au mouvement ouvrier du 20e siècle : comment se fait-il que pendant toutes les années 1970‒2000 la presse lambertiste n’ait publié aucun texte concernant la crise de l’environnement ? Est-ce que vraiment aucun militant de ces organisations n’a soulevé le problème au sein de celles-ci ? Or il se trouve que je peux apporter une réponse, partielle au moins, à cette question, étant intervenu à plusieurs reprises, et de manière insistante, de 1977 à 2008, au sein de celles-ci pour tenter d’y faire bouger les lignes—et ceci complètement en vain, m’étant heurté de manière répétée à un mur d’incompréhension et de rejet violent, comportant censure, manipulation des textes et surtout refus de débattre. Il m’a paru utile d’attirer l’attention sur ce combat perdu et de publier des textes témoignant de celui-ci, qui jusqu’à présent n’avaient fait l’objet que d’une publication confidentielle et vite oubliée, ou d’aucune publication. Certains historiens du mouvement ouvrier, certains militants ou sympathisants du mouvement trotskyste, pourront trouver ces documents utiles pour leurs travaux ou leurs combats.

 J’ignore pourquoi mes textes furent l’objet de publications partielles et de quelques débats internes : peut-être fut-ce lié au fait que, biologiste professionnel, chercheur au Muséum, mes argumentations ont pu paraître étayées et intéressantes à quelques dirigeants. Ceci étant, n’ayant jamais fait partie des cercles dirigeants d’aucune des organisations lambertistes, et n’ayant jamais accédé à leurs archives, j’ignore tout des autres interventions qui ont pu avoir lieu au sein de celles-ci pour tenter d’y faire émerger une préoccupation et une conscience environnementales. En fait, je serais extrêmement surpris d’apprendre qu’il n’y en eut aucune, mais s’il y en eut il semble que leur voix fut entièrement étouffée et ne se fraya pas un chemin jusqu’à la presse publique de l’organisation. Peut-être la publication de ces documents fera-t-il émerger quelques autres témoignages et documents.

 Cette question étant susceptible de n’intéresser qu’une proportion restreinte des lecteurs de Mediapart, je n’ai pas jugé bon de publier ces documents sur ce site, mais on peut les trouver sur mon blog personnel  L'Herbu , auquel on peut s’abonner gratuitement. À part le présent texte, ils consistent en 4 documents: Lambertisme-1 , Lambertisme-2 , Lambertisme-3 et Lambertisme-4 .

 

Alain Dubois

25 octobre 2018

 

  

Références

 

[1] Ian Angus, Face à l’anthropocène : le capitalisme fossile et la crise du système terrestre, Écosociété, 2018.

[2] Léon Trotsky, Programme de Transition, L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale, 1938.

[3] Voir notamment Philippe Buton, « L’extrême gauche française et l’écologie : une rencontre difficile (1968‒1978) », Vingtième Siècle, Revue d’Histoire, 2012, 113 : p. 191‒203.

 

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