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Billet de blog 25 déc. 2015

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Et pourquoi pas la déchéance d’humanité?

La déchéance de nationalité, envisagée pour 'respecter la parole donnée du Président de la République' malgré son inefficacité annoncée pour lutter contre le terrorisme, suffirait-elle? Ne faudrait-il pas envisager, pour de tels 'monstres inhumains', la 'déchéance d'humanité'? Même si les limites du groupe auquel une telle mesure devrait s'appliquer restent incertaines...

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Pressé de questions, surtout de journalistes étrangers, lors de la conférence de presse où il annonçait le maintien du projet de déchéance de nationalité pour certains binationaux, Manuel Valls a admis que cette mesure serait inefficace pour lutter contre le ‘terrorisme’, aurait surtout une ‘valeur symbolique’ et ne concernerait que quelques rares individus, et il a fini par ‘justifier’ ce projet par ‘le respect de la parole donnée du Président de la République’. Etrange déclaration, concernant un Président qui n’a cessé de renier ses promesses et projets depuis sa prise de fonctions... Et pourquoi cette ‘parole’ régalienne, manifestement énoncée à la va-vite par un seul individu, et avant tout examen collectif de toutes ses implications, aurait-elle soudainement une valeur ‘sacrée’ lui permettant de balayer toutes les questions, objections et critiques?

Valeur symbolique donc. C’est-à-dire, forte et universelle, indépendante du nombre d’individus auxquels elle s’appliquerait parmi les 3,3 millions de binationaux que compte notre pays, et susceptible de jouer ce rôle symbolique même si personne n’était en réalité concerné. La signification du symbole c’est: la France est un pays de citoyens merveilleux, et ne saurait comporter des terroristes, des bandits, des délinquants, des ‘mauvais citoyens’... Si la proposition est adoptée, demain la déchéance de nationalité s’appliquera aux auteurs d’actes effroyables de terrorisme, puis après-demain aux personnes ayant projeté de tels actes, ou les ayant souhaités, et plus tard, éventuellement sous un autre gouvernement ou avec un autre Président, aux personnes ayant exprimé des opinions subversives, ou ayant brûlé, foulé aux pieds ou même froissé la glorieuse ‘bannière’ bleu-blanc-rouge, ou ayant un animal non brun, ou en ayant eu un, ou ayant envisagé d’en avoir un...

Une ‘communauté nationale’ débarrassée de tous ces rebuts de l’humanité ne serait-elle pas meilleure, plus proche des ‘idéaux et valeurs de la République’, de la ‘France éternelle’?

Du reste, pourquoi s’arrêter là? Les éventuelles condamnations judiciaires de ceux-ci (du moins des rares qui ont survécu à leurs propres attentats), dont jusqu’à présent notre Etat de Droit se contentait, ont manifestement désormais un goût de trop peu. Pourquoi ne pas déchoir aussi de leur nationalité française ceux qui n’ont pas la double nationalité? C’est que, Valls en convient avec amertume, c’est ‘interdit par l’Europe’: selon les lois de celle-ci, un pays de la communauté n’a pas le ‘droit’ de ‘fabriquer des apatrides’. Voilà qui est bien gênant. Ah cette Europe, quand-même, on a beau dire, elle exagère...

Mais prenons-nous à rêver... Rien n’interdit à cette Europe de s’améliorer... Pourquoi maintenir ce garde-fou? L’Europe peut-elle se permettre non seulement d’héberger, mais encore de reconnaître comme ‘citoyens’ de tels individus? Il y aurait une solution simple: au lieu d’en faire des êtres humains apatrides, pourquoi pas les déchoir tout simplement de leur humanité? D’ailleurs, n’a-t-on pas entendu maintes fois, après les attentats des tours jumelles ou ceux de Paris en janvier et novembre 2015, dire que ces gens n’étaient ‘pas des êtres humains’?

La déchéance d’humanité, voilà qui résoudrait bien des problèmes. Expulser le cancer du corps social, non seulement par des condamnations pénales, la prison ou même la peine de mort (que certains rêvent de ‘ressusciter’), mais encore par un déni de la ‘nature humaine’ de tels ‘monstres’.

Bon, certes il faudrait peut-être y réfléchir un peu dans le détail... Ne conviendrait-il pas d’envisager de déchoir également de leur humanité, pour certains par contumace, les responsables de la Shoah et des nombreux autres génocides des cent dernières années? Et ceux qui les ont aidés ou rendus possibles? Laval et Pétain, qui ont permis les déportations à Auschwitz? Mais pourquoi s’arrêter là? Ceux qui ont tiré sur les journalistes de Charlie Hebdo et sur les spectateurs du Bataclan étaient convaincus qu’ils étaient des soldats en guerre pour une noble cause. Quelle différence de fond avec les généraux de 14–18 qui ont envoyé des millions de pauvres bougres ‘combattus’ crever dans la boue des tranchées pour le plus grand bénéfice des marchands de canons? Et faut-il nécessairement avoir une kalachnikov à la main pour être un monstre? Se pourrait-il que, à l’abri dans leurs bureaux, certains responsables politiques puissent avoir du sang sur les mains, et parfois de manière assez inattendue... Quid de Harry Truman, qui a décidé le largage des deux bombes atomiques responsables de centaines de milliers de ‘victimes innocentes’ (notons que les victimes de massacres sont toujours innocentes, de quoi on ne sait pas)? Et quid de Staline, non seulement commanditaire du Goulag mais encore de dizaines de millions de morts par famine délibérément organisée? Mais encore quid de Léon Blum, qui en refusant d’armer les Républicains espagnols qui faisaient appel à la solidarité du ‘Front Populaire’ puis en les parquant dans des camps à leur arrivée en France, a non seulement contribué à la victoire de Franco, soutenu, lui, par Hitler et Mussolini, mais ensuite à la récupération par la Gestapo de ces militants dans ces camps français et leur déportation dans les camps nazis? Où s’arrêter? A y réfléchir, la liste risquerait de devenir fort longue, mais n’est-ce pas nécessaire pour préserver nos ‘valeurs’?...

Dans le film Pierrepoint: the last hangman d’Adrian Sherghold, fiction librement adaptée de faits réels, le bourreau britannique Albert Pierrepoint, chargé d’exécuter les criminels nazis condamnés à mort à l’issue du procès de Bergen Belsen en 1945, se met en colère lorsqu’il s’avère qu’il manque un cercueil pour l’un des cadavres. Un responsable lui dit alors que ce n’est pas grave et qu’il n’y a qu’à l’enterrer dans son linceul, mais le bourreau n’en démord pas, expliquant que ces criminels monstrueux ont été jugés par la justice des hommes, qu’ils ont purgé leur peine et que, ce faisant, ils ont ‘réintégré la communauté des humains’ qu’ils avaient abandonnée par leurs actes inqualifiables, et exige que l’on fasse confectionner un cercueil. Vision certes idéaliste, mais qui mérite réflexion. A quoi sert la justice si, une fois celle-ci rendue et la peine purgée, le coupable reste coupable? En tout cas cette vision est celle d’une autre époque, d’un autre monde. Nul doute que nos grands timoniers actuels, des deux côtés de l’Atlantique et du Pacifique, jugeraient effectivement que de tels monstres se sont effectivement exclus eux-mêmes de la communauté, non seulement nationale, mais encore de l’espèce humaine, et que même la peine de mort ne suffirait pas à leur égard... Si seulement on pouvait aller jusqu’à effacer la mémoire de leur existence, comme certains personnages des photos trafiquées par le KGB...

Parlementaires, courage, n’hésitez plus. Les réformes proposées par Hollande et Valls sont encore trop timorées. La déchéance d’humanité, voilà une perspective à prendre sérieusement en compte dans vos prochains ‘travaux’...

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