"Un policier isolé": responsabilité individuelle et responsabilité collective

Dire que Mme Legay a été victime de l’acte d’un policier isolé revient à nier la responsabilité de la police dans son agression – tandis que tous les participants à des manifestations où ont été commises des déprédations en sont tenus pour responsables. Cette dérive nouvelle dans l’attribution des responsabilités individuelles et collectives ne doit pas laisser les citoyens indifférents.

Après avoir nié toute responsabilité policière dans l’agression contre Geneviève Legay et ses graves blessures, le procureur en charge de l’enquête, confronté à des preuves matérielles convergentes et accablantes du contraire, a reconnu que celle-ci avait bien été touchée par un « policier isolé et dépourvu de bouclier », et a ouvert une information judiciaire du chef de « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ». Selon lui, l’enquête effectuée « permet d’établir que les blessures subies par madame Geneviève Legay résultent de l’action d’un fonctionnaire de police dont il convient d’apprécier maintenant le caractère volontaire ou involontaire ».

 Si l’on comprend bien cette déclaration, elle signifie qu’un policier obéissant aux ordres de sa hiérarchie, en l’occurrence l’ordre de « charger », n’est pas le membre d’un groupe mais reste une « personne isolée » susceptible de prendre des décisions « volontaires ou involontaires ». En d’autres termes, dans le cadre d’une action policière collective, un policier reste un individu « isolé » et libre de prendre des décisions volontaires. N’étant pas juriste, j’ignore ce que dit le droit en l’occurrence, mais cette conception du « libre arbitre » reste opaque aux yeux du simple citoyen que je suis.

 Dans le même temps, l’exécutif de notre pays déclare que toute personne prise sur le fait de la participation à une manifestation « interdite » (comme celles de Juan Guaidó au Venezuela par exemple) est responsable pénalement des dégradations menées en marge de cette manifestation par des casseurs.

 Quelle salade ! Où donc se situerait la limite entre « responsabilité collective » et « responsabilité individuelle » dans cette nouvelle logique ? J’avais toujours considéré jusqu’ici que mon grand-père, résistant exécuté à la mitrailleuse dans un champ de Haute-Savoie dans le cadre d’une opération de représailles contre une action de la résistance, avait fait l’objet d’une « justice » inique fonctionnant selon le principe de la responsabilité collective. Mais non, il aurait été la victime d’un membre « isolé » de la Gestapo agissant par hasard dans le cadre d’une opération organisée de répression ! Et lui-même, sur le front de Verdun en 1916, d’où il n’avait pas eu la « sagesse macronienne » d’être absent, avec les baïonnettes de Pétain dans les reins, si par hasard une balle de son chassepot a coûté la vie à un poilu allemand dans la tranchée d’en face, « combattu » comme lui-même, n’avait-il pas été responsable d’un « acte isolé », commis alors qu’il se trouvait par hasard non loin d’une unité opérationnelle de la vaillante armée française ?

 Pour ma part j’attends avec impatience des déclarations de « responsables » de tous acabits de nos organisations « de gauche », « démocratiques », « légalistes » et autres une condamnation claire de l’emploi de ce terme de « policier isolé » pour désigner un fonctionnaire exécutant des ordres dans un cadre opérationnel.

 Si par ailleurs lors de cette action celui-ci a enfreint les ordres reçus, a fait l’objet d’indiscipline ou de rébellion, il s’agit d’une affaire interne à la police, qui doit faire l’objet d’une enquête et d’une sanction disciplinaire au sein de celle-ci, mais cela ne nous regarde pas. Du point de vue de la société, Geneviève Legay a été la victime d’une charge de police, point final.

 

Alain Dubois

30 mars 2019

 

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