Éthique ou morale, il nous faudra choisir!...

En cette seconde décennie du 21ème siècle, la morale est présente constamment. Ce qui m'amène au besoin de redéfinir des bases : Pourquoi la morale est-elle conceptuellement autoritaire ? Pourquoi est elle, à mes yeux, anti-sociale, anti-politique, en opposition complète avec l'éducation et l'instruction des individus... Soit, à mes yeux, l'opposé pure et simple de l'éducation populaire?

Ayant grandi durant la fin du 20ème siècle, j'ai longtemps imaginé cette notion de morale comme ayant (enfin) étée repoussée à l'intérieur des lieux de cultes... Je crois assez réaliste de dire que les années 80 et 90 étaient marquées par une forme de refus, très répandue, d'une conduite devant être dictée par la moralité.

Pourtant, force m'est de constater que le recours à la morale, sous une forme ou sous une autre, est actuellement très courant, si ce n'est permanent. Évoquée dans de nombreux écrits, de nombreux discours, dans les médias, par les politiques, mais aussi par celleux qui se revendiquent philosophes, avec diverses aspirations... Elle ressurgit à toutes les sauces, des plus fades aux plus amères.

Cette recrudescence de morale (significative, de mon point de vue, d'une perte d'implication et/ou de culture politique) m'affecte régulièrement, voir même m'agresse. Par exemple, avoir recours simultanément dans un propos à la laïcité et à la morale est pour moi au mieux un non sens, si ce n'est même le plus souvent un dévoiement intellectuel.

La laïcité, bien qu'adoptée également par les croyants (mais généralement sous la contrainte), fût tout d'abord construite et défendue contre la morale. La laïcité n'est en aucun cas une valeur morale, c'est une construction éthique collective, selon ma compréhension de ces termes. Cet enjeu, pas seulement sémantique, d'une opposition concrète et frontale entre le concept d'éthique et celui de morale, me semble essentiel ! En redéfinissant clairement ce que je comprends par le terme de "morale", serait il possible de participer à l'extraire de la bouche des gens avec qui je crois partager quelques convictions ?...

Ces deux concepts peuvent de prime abord sembler proches, voir complémentaires, avant de les avoir plus amplement décortiqués. Il est pourtant plus réaliste, je crois, de les considérer comme viscéralement et foncièrement opposés. Je vais essayer d'être clair, sans pour autant être trop simpliste.

Je sais pertinemment que de nombreux philosophes, de l'antiquité à aujourd'hui, construisirent leur pensée en entremêlant les deux. Il fut souvent décris que l'un dépendait de l'autre... Mais combien de ceux ci rejetaient les croyances et/ou la spiritualité, eût égard à la construction sociale, en un mot la politique ? Pas grand monde, à ma connaissance. Il ne s'agit pas de plonger dans l'anachronisme, je ne conteste pas les avancées passées, qui pour autant ne peuvent être abordées à l'aune des approches contemporaines. Mais du coup, tout comme l'on peu réfuter nombre de principes qui furent incontestables en leur temps, n'est il pas également possible de questionner, voir de contester un quelconque intérêt social, collectif au concept même de morale ?

Plutôt que de tenter de donner des définitions qui seraient miennes, je vous propose, si vous le souhaitez, de consulter si besoin Wikipedia, (pour y confronter, le cas échéant, mon propos) dont voici les liens:

- La moralehttps://fr.m.wikipedia.org/wiki/Morale

- L'éthiquehttps://fr.m.wikipedia.org/wiki/%C3%89thique

Sans trop m'attarder sur l'histoire ou la fondation des concepts, il est utile, je pense, de les rattacher à deux autres... Les concepts de transcendance et d'immanence.

L'immanence, en gros et pour faire (très) court, c'est tout ce qui touche à l'observable, au compréhensible, à ce qui peut s'aborder par la réflexion. C'est ce dont on peut analyser les mécanismes et les fonctions. On pourrait même dire le "matériel", au sens du quantifiable et qualifiable (ou même, de façon plus péjorativement connotée, l'abordable, le sensé).

La transcendance, par opposition, c'est ce qui est au delà de la compréhension... Ce qui est de l'ordre de la foi, du divin, de la spiritualité. Certain-e-s diraient que c'est le domaine de l'immatériel, de l'ésotérisme, de l'occultisme, du mythe, ou de l'onirisme.

Si j'ai besoin de définir ces deux mots, c'est parce que, dans ma compréhension et mon utilisation de ces concepts, la morale par ses origines relève de la "transcendance", alors que l'éthique est impérativement une construction immanente. C'est l'une des bases de leur différenciation, je crois, qui peut (et doit!) nous amener à nous questionner. Ce n'est évidemment pas le seul élément qui les différencie, ni celui qui induit la plus forte "opposition" chez moi... Mon opposition vient surtout de la structure et des incidences sur nos forme d'interactions sociales.

La morale, usuellement, est un ensemble de normes, de codes de conduites et de grilles de lectures, qui s'appliquent à l'individu comme au groupe. Elle s'appuie très généralement sur les notions (subjectives et contextuelles) de bien et de mal... Ce qui serait le bien et le mal dans l'absolu, pour toutes et tous.

En parallèle, l'éthique s'élabore plutôt en fonction du bon et du mauvais... Ce qui induit une réflexion de type "pour qui? Pourquoi? Comment?", contextuelle donc, que je qualifierais de sociologique. Y participent également ce que l'on souhaite, ce qu'on espère et/ou ce que l'on refuse.

Prenons un exemple de règle morale simple: "Tu ne tueras point"... L'argumentation nécessaire de la morale judeo-chretienne se limite à : Car c'est mal ! point... En effet une morale ne nécessite pas d'être argumentée. On ne demande, face à cette règle, ni à l'individu ni au groupe d'avoir un avis sur la question. On s'appuie ici sur une autorité (dans ce cas précis sur une "foi", une croyance dans une autorité antérieure, accessoirement une "force supérieure") ayant préétabli ce qui appartient au bien ou au mal, ce qui doit ou ne doit pas être fait.

Un risque, d'ailleurs inhérent à toute morale, donc à toutes leurs règles, est pourtant l'évolution des croyances, ou leurs limites. Si la croyance change, évolue, la morale suivra, sans qu'il soit besoin de le justifier, ou même qu'il soit utile ou possible d'y réfléchir, d'en débattre... Sinon elle s'éteint.

Revenons à "tu ne tueras point". C'est (théoriquement) une règle totalement admise et indiscutable pour celleux qui partagent cette morale, qui font partie du groupe social (et moral), que je qualifie par facilité de judéo-chrétiens (bien que plus vaste, en toute logique, englobant également le monde musulman).

Par contre, il existe d'autres critères utilisés pour segmenter celles et ceux qui se réfèrent aux "tables de la loi" en plusieurs groupes, intitulée parfois les "religions du livre". Si tous se réfèrent aux dix commandements comme valeurs fondatrices, il n'est pas rare qu'émerge un désaccord, aillant pour effet de cloisonner des sous groupes. Ces divergences aboutiront alors à ce qu'une partie considère une autre comme exclus de cette morale, donc comme des groupes immoraux (hors de la morale).

Dans ce cas, le fait de se référer aux mêmes histoires fondatrices n'a plus d'importance... Avoir les mêmes "prophètes", donc les mêmes mythes, ne compte plus. Au regard de l'histoire, nul ne peut contester, dans une structure sociale basée sur la morale, qu'il est possible de donner carte blanche pour mener des exactions envers les immoraux, les barbares, tout en conservant la morale sauve. Ça commence généralement par "dieu est avec nous", pour parfois glisser vers "Chouette, du coup, on aurait qu'à envahir l'Irak!!?", comme disait l'autre... Pour ne prendre qu'un seul exemple récent.

Dans le cas de l'éthique et de son élaboration, le processus commence forcément par une démarche individuelle, personnelle, ainsi évidemment que par une construction réflexive. Grossièrement, Je souhaite savoir pourquoi j'agis, avant de décider comment agir. Je refuse de me soumettre à un code de conduite que je ne maîtrise pas, ou sans avoir évalué les causes comme les conséquences de mes actes... Mais je souhaite tout de même me construire puis répondre à des règles de conduite, car comme toutes et tous, j'en ai besoin, au quotidien.

Je pourrais, si l'on suit le même exemple, trouver diverses raisons pour lesquelles je n'aime pas l'idée que les gens s'entretuent (ou encore pratiquent le viol, pour exemple cela marche aussi). C'est un processus analytique: je comprend les raisons éventuelles de la pratique du meurtre, j'en perçois les causes, les conséquences... Je vois aussi que je n'ai pas trop envie de décéder tout de suite... Je comprends également que la "libre pratique du meurtre" pourrait dépeupler considérablement mon entourage... Que je l'aimais bien, la voisine, avant que les autres ne la mangent (après l'avoir violée, ou même pendant, toujours pour l'exemple)... Bref, Je décide alors que moi, puisque je trouve ça mieux, je pourrais décider de ne pas tuer (ou de ne pas violer, donc).

Confrontée au réel, l'éthique individuelle trouve aussi très vite une limite, dans les faits. Mon éthique personnelle, si je vis au milieu de gens ne la partageant pas, qui s'entretuent pour rien, va être difficile à vivre et à assumer... Voir même potentiellement dangereuse et nuisible pour moi. C'est là qu'apparaît, probablement, une notion possible du rapport au groupe, qui peut être détachée de toute morale: la politique!... En gardant l'exemple, je pourrais prendre le temps d'expliquer aux autres ce que j'ai appris ou compris sur le meurtre (causes, conséquences), pour savoir si certain.e.s sont d'accord avec ma pensée et mes choix. S'il s'en trouve, puis qu'on décide ensemble d'adopter une même éthique, une éthique commune, on fonde ni plus moins qu'une société...

Si si, c'est fait. Un groupe dont les individus construisent et adoptent une éthique commune, appliqua blé (et discutable) par chaque individu, on peut structurellement l'évoquer comme une société. Ce qui n'en fait d'ailleurs pas forcément une société excluante, chaque nouvel individu, capable de comprendre et souhaitant choisir cette éthique, l'adopter, est bienvenu-e.

Alors attention, il est évidemment également tout à fait possible de fonder des sociétés morales... Ça arrive même malheureusement un peu trop souvent, de fait. La principale différence étant le rapport hiérarchique, le recours à l'autorité. Une morale n'est pas faîte pour être débattue, ni même comprise, par celleux qui se doivent de l'appliquer. Si c'est une morale religieuse, par exemple, une autorité religieuse définira le bien, le mal, puis la morale qui en découle.

Ça marche aussi d'ailleurs avec une morale économique (neo-libéralisme, tout comme stalinisme, pour ne prendre que deux exemples), ou avec une morale "sociale" (domination masculine), ou même une morale environnementale (décroissance sauce primitiviste), etc.

Les autorités qui diffusent ces morales sont plus ou moins clairement définies, mais la discussion des principes par les dominés reste très difficile, si ce n'est impossible. La cellule familiale traditionnelle est d'ailleurs le premier lieu d'exercice de la morale... Le statut hiérarchique au sein de celle ci permettant de participer à choisir les codes de conduite applicables à celle et ceux dont "l'autorité" est moindre.

Chaque individu devra ensuite respecter la morale transmise par "les autorités", au moins publiquement... Mais devra aussi (accessoirement) éviter de la questionner (sans même parler de la remettre en cause)... Généralement, au risque de devenir immoral-e, donc exclu-e. On élimine au passage de l'equation la politique, au sens noble, c'est à dire l'élaboration collective... Mais ce faisant, l'autorité quelconque gagne considérablement en confort, en apparente stabilité et/ou en force. Cela marche dans tout cadre hiérarchique et autoritaires (le travail, la famille, la patrie... Pour faire court), tant qu'est reconnue une légitimité à l'autorité établie.

La structure dominante, dans cette société hiérarchisée, aura ensuite souvent recours à une force de l'ordre moral, pour faire appliquer ses préceptes. Il n'est donc pas stupide d'attribuer à l'éthique une valeur sociale, voir un peu anarchisante, autogestionnaire, si chacun-e est légitime à questionner rationnellement les règles établies par le groupe. L'éthique collective est construite par des connaissances et par une réflexion partagée, par une philosophie commune, une analyse évolutive, mais paradoxalement solide, puisque basée sur des choix collectifs.

La morale, selon moi, est une "valeur" foncièrement "de droite"... Car forcément conservatrice et autoritaire, puisque basée sur la "structure normative" définie par le sommet de la hiérarchie (religieuse, politique, économique, familiale, ou que sais-je d'autre...). Elle est souvent forte, puisque monolithique, mais aussi puisque défendue par des agents de maintient de l'ordre (curés, adeptes, patriarches, ou CRS, peu importe). Elle n'a pas à être discutée par les individus auxquels elle s'applique, car seule l'autorité est légitime à la définir, la diffuser, ainsi qu'à la comprendre ou à la faire respecter.

D'ailleurs, dans le cadre de la religion, comme c'est même souvent directement sur un quelconque dieu qu'elle s'appuie, mais que la majorité des adeptes n'ont pas accès au forfait 4g ciel... Ça résoud de fait le problème ! Tout le monde devra se soumettre à la parole du schizophrène en chef (pardon, du prophète...).

Dans un état, on fera éventuellement référence à une pensée trop complexe, qui empêche le débat, car inaccessible au plus grand nombre (macronnite...). On désignera si besoin, en vue d'y réfléchir, des experts, pour éviter cette corvée aux "masses".

Dans la famille, on fera éventuellement référence à "Tu l'as vu celle là ?", qui limite de fait le débat, appuyant au passage la morale ayant court. On pourra également user de coercitions matérielles ou affectives. Mais il existe bien d'autres outils de manipulation psychiques et autoritaires plus douces, comme le faux dilemme, ou l'individualisation de problématiques systémiques, qui ont cours également chez les professionnels de "l'éducation".

Donc si quelqu'un-e, apparemment d'une sensibilité de gauche, me parle de morale... Je choisi de répondre que je suis amoral (refus de se soumettre à toute morale). J'en profite tout de même pour proposer l'élaboration d'une éthique commune, si c'est réellement juste une personne de gauche, qui utilise différemment de moi les concepts de morale et d'éthique... On devrait trouver support à discussion.

Une personne qui se dit n'être ni de droite ni de gauche (qui donc est de droite), mais parle de morale, démontre simplement ses valeurs de droite. Quand une personne parle de morale, c'est là une bonne occasion de faire preuve d'amoralité concrète, même si ce n'est pas toujours constructif. Au pire, choquer le bien-pensant devrait en soi toujours revêtir une certaine saveur... Et cela peut donner, parallèlement et dans le meilleur des cas, lieu à discussion sur l'élaboration d'une éthique commune... Un peu de politique sait-on jamais!

Par contre, je vous en prie, je vous en supplie, arrêtez de vouloir "moraliser la politique", déjà car c'est un oxymore qui n'est même pas poétique... Mais surtout car cela signifie avant tout amoindrir la politique, de fait. Je suis totalement partisan d'une refondation de l'éthique politique... Ce qui nécessite forcément une élaboration de nouvelles formes de structures de gouvernance et d'institutions. Mais je refuse l'idée même d'une politique "morale".

Une structure hiérarchique morale, même politique, à forcément besoin d'infantiliser celles et ceux qu'elle dirige, pour construire ou renforcer son autorité. Il lui est nécessaire de déposséder les individus des questionnements sur le "modèle de société", ou même sur leurs aspirations, leurs espoirs. Bref, elle a besoin de réduire au silence l'expression de leurs volontés propres, autant que possible. Ne soyons plus les enfants de la morale, je vous en conjure, mais soyons les ados de l'éthique... N'acceptons plus d'être privés de nos possibilités de choisir, comme de celle de rêver! Et puis, quand vous en avez le temps et l'envie, parlons éthique et politique, peut-être cela nous donnera t'il un jours (enfin?... Ou à nouveau?) l'occasion de faire société !

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