La figure de l'anonyme rebelle

Il s'agit de libres réflexions sur la politique de nos jours (ou la dépolitisation de cette même politique). Ouvertes à la critique argumentée, il ne s'agit pas de thèse à venir et à défendre. Tout au plus, un point de vue... parmi d'autres (et c'est ce "parmi d'autres" qui m'importe plus...)

« Rien n’est plus extraordinaire que le premier fourmillement d’une émeute.

Tout éclate partout à la fois. Etait-ce prévu ? Oui. Etait-ce préparé ? Non.
D’où cela sort-il ? Des pavés. D’où cela tombe-t-il ? Des nues.
Ici, l’insurrection a le caractère d’un complot ; là, d’une improvisation.
Le premier venu s’empare d’un courant de la foule et le mène où il veut.
Début plein d’épouvante où se mêle une gaieté formidable.
Ce sont d’abord des clameurs, les magasins se ferment, les étalages
des marchands disparaissent ; puis des coups de feu isolés ; des gens s’enfuient ;
des coups de crosse heurtent les portes cochères ; on entend les servantes rire
dans les cours des maisons. […] Tout ce que nous racontons ici
lentement et successivement se faisait à la fois sur tous les points de la ville
au milieu d’un vaste tumulte, comme une foule d’éclairs
dans un seul roulement de tonnerre. »
Victor Hugo, Les Misérables.

S’intéresser à la politique à travers la figure de l’anonyme. Celui-ci est, de nos jours, le Camille de la ZAD[1], le Sans-Papier que soutiennent les militants et réseaux de citoyens, les Gilets Jaunes ou autres Stylos Rouges. On peut dire qu’il y a contradiction à faire appel à cette figure. En lui-même, l’anonyme est le sans-nom, sans identité, c’est-à-dire aussi, sans individualité. On ne peut le caractériser par les qualités ou les propriétés qui définissent les autres figures politique par excellence : le Citoyen, ou bien le Peuple, introuvable peut-on dire, qui n’est autre que cette foule, cette masse de citoyens, ici réunis, dans une dynamique propre qui rend si peu compte et, pour tout dire, écrase toute dynamique individuelle. Comme si, en tant que tel, l’anonyme n’était que l’antonyme du citoyen ou du peuple. Pure négation. Par là aussi, pur anéantissement du politique. Celui-ci n’a que faire de l’anonyme, parce que l’anonyme n’a pas la vertu, positive cette fois, de faire exister la politique.

A la limite, on veut bien, de façon condescendante, lui donner un statut de héros singulier qui, dans la déferlante de la meute protestataire, défile dans les rues et défie le pouvoir en place – les acteurs de ce pouvoir –, les institutions. Ou bien encore : on se prend d’amitié pour lui quand on le désigne par des expressions-slogans qui entendent remédier au divorce entre les élites dirigeantes et le peuple. « La France d’en-bas », celle qui se lève tôt devient alors la préoccupation principale. Mais c’est pour lui opposer, quasi simultanément, un devoir-être hors duquel la délibération démocratique ne peut avoir lieu : « la rue ne gouverne pas ! ». Cette rue, cette chienlit n’existe qu’à la condition suprême de ne pas se faire remarquer. Sitôt le fait-elle que l’arsenal répressif joue à plein ! Les mouvements révolutionnaires et destituants, ceux du Printemps arabe de 2011, ceux de Hongrie, en 1958, ou de Tchécoslovaquie, en 1968, appellent (comme de façon purement mécanique) une réponse-riposte d’autorité qui, d’une manière ou d’une autre, court-circuite l’expression spontanée de ces hommes, femmes et enfants osant braver l’interdit. Cette réponse d’autorité : « Nous vous avons entendu ! Puisque nous ne sommes ni sourds ni autistes, retournez chez vous pour que la troupe regagne sa caserne ! Ayez confiance, nous vous assurons de notre solidarité ! » La performativité du discours a quelque chose de terrifiant et de mensonger. A la fois « nous sommes la solution de vos problèmes ! » et l’avertissement sans appel : poursuivre le mouvement ne serait qu’un caprice de mauvais garnement. Mater la rébellion, dompter et domestiquer la masse s’imposent[2] ! C’est la lecture de la « psychologie des masses » qui appelle la riposte. L’anonyme rebelle s’y dérobe tout à fait. Car il ne rentre pas dans l’ordre. En le défiant, il se déprend de tout ce qui, en termes de processus ou de dispositif de pouvoir, institue quel qu’ordre que ce soit. Et pour cause, si on a pu opposer l’anonyme au citoyen, c’est qu’on doit ne voir en lui aucune trace de citoyenneté et de responsabilité civique.

Car, malgré tout le déni ou, au mieux, la condescendance, l’anonyme fait peur. Précision : l’anonyme, tant qu’il n’est pas cet anonymat défini et garanti, en guise de protection de la personne[3], par l’institution, est, d’emblée et par essence, coupable. La lettre anonyme de délation est moralement suspecte. Le message anonyme, dans une affaire criminelle, participe à l’aggravation de la réprobation sociale. Si tant est qu’il ait quelque chose à dire (et il s’en faut de beaucoup pour qu’il soit entendu ou, seulement, audible), l’anonyme ne mérite aucun égard. Son silence ou, plus vraisemblablement, sa mise en silence organisée et mise en scène, le répudie dans un ailleurs qui n’est pas politique et n’a aucune valeur. Aussi, la scène politique n’est pas et ne peut ni ne doit être une scène d’anonymes.

L’anonyme est sans histoire propre, pense-t-on. Le donneur anonyme accepte de ne pas être l’histoire qui construit l’identité de la personne qui a reçu le don. C’en est même la condition sine qua non. Mais s’il est sans histoire propre ou singulière, il participe tout de même à la singularité des histoires. Il fait histoire. Quitte à remettre en question une évidence ou un impensé, qui conditionne toute approche de la responsabilité morale, civile ou juridique : je ne suis pas sans mon nom propre.  L’anonyme interroge ce nom, mon nom. Disons aussi : de quoi le nom est-il la condition ? L’anonyme ne parle pas en son nom, mais c’est pour le dire en notre nom. Encore faudra-t-il ne pas y voir un porte-parole !

L’anonyme est sans image, dit-on. Mais il n’est pas sans visage ! Ces masses qui occupent un rond-point, qui défilent et que captent les appareils photos et caméras rendent compte de la réalité non pas virtuelle mais physique du visage et du regard anonymes. C’est une même passion qui anime ces hommes et ces femmes réunis sous une même bannière, défiant le même adversaire (qu’il soit l’assaillant, l’ennemi de classe ou le pouvoir en place). Et que dire de cet individu masqué qui intervient, via les réseaux sociaux, pour dénoncer! L’anonyme rebelle, même sous son masque plus suspect que protecteur, est celui qui se revendique rebelle.

L’anonyme est réputé sans paroles, sans discours. Il ne dit rien. Ou plutôt : de son anonymat, on a tôt fait d’établir son aphasie. Reste que sa présence, perturbante, n’est pas sans signification et qu’elle n’exprime pas rien. Ce sens qui, ici, n’est pas « rien » n’est pas de l’ordre du slogan ou du programme politique. L’anonyme ne se veut pas gouvernant ni n’aspire au pouvoir ou à quelque responsabilité politique que ce soit. S’il entend bien le renverser, en tout cas renverser ses principes, il n’ambitionne pas de prendre le pouvoir. Seulement le changer ! Lui révéler en quoi il est nécessaire que ce pouvoir renoue avec son essence, ses principes essentiels. Il est tout à la fois de l’ordre d’un « J’accuse », d’un procès. Mais quand l’acte d’accusation est fondé en raisons et justifié par sa démonstration, le dire de l’anonyme, ce qui en fait la puissance comme aussi, bien souvent, sa faille propre, c’est sa radicalité : il vise la racine et les fondements de la politique.

Donc l’anonyme comme personnage politique. Telle est l’intuition initiale. Reste à savoir ce qui en fait la singularité politique, à quelles conditions il participe de la politique sans pour autant tomber sous le reproche de son idéalisation.

Le manifeste politique

Car l’anonyme rebelle est d’abord chacun d’entre nous et non pas tel ou tel, qu’il s’appelle Assange, Snowden, Manning ou, plus loin, tel signataire de tel manifeste public qui, par l’indignation exprimée, en appelle à la conscience de ses contemporains. Parce que chacun d’eux, s’il intervient sous sa signature propre, ne parle pas en son nom mais en un nom multiple, collectif et une conscience commune. Voilà le parallèle. Tel est aussi l’art et le genre du manifeste politique[4]. Par là, nous sommes tous physiquement, présentement, sous le feu de l’action ou loin du théâtre des opérations, des anonymes. Mais  rebelles parce que la perspective d’une rébellion est une potentialité qui, à tout moment, peut advenir. L’anonyme rebelle n’est pas celui qui, par profession, fausse ou sincère, fait office de dissident. Comme tout anonyme il n’a rien dit auparavant (avant son discours anonyme) et ne peut s’appuyer sur une œuvre, de l’esprit ou autre, qui l’aurait amené à se singulariser et à développer, d’une manière ou d’une autre, un discours particulier le dissociant de la masse et de l’opinion courante à la manière d’un tribun déployant son programme. Mais rebelle parce que ce qu’il détourne, dans le cours régulier et normalisé des choses et des événements, relève du discours et engage sa subversion. Discours qui dit « non », qui refuse. Il n’œuvre pas à la reconquête, il ne dit pas comment faire ni quelle décision prendre : il travaille à son émancipation, sa libération. Il manifeste un éthos du politique. Rien, auparavant, ne le prédisposait à faire éclater au grand jour sa colère ou sa détermination à épouser l’élan protestataire ou à oser le grand retournement de son existence, révélé par sa protestation. Il ne se sentait aucune compétence particulière pour agir. Il était pris, tout simplement et comme plein d’autres, dans les tenailles d’un ordre du monde auquel il adhérait de fait et contre lequel les quelques griefs qu’il pouvait éprouver ne suffisaient pas à en faire le révolté qui, une fois son acte accompli, le mirent sur le devant de la scène politique. Projeté ainsi et à l’avant-garde, quelle que soit d’ailleurs sa position dans le mouvement lui-même (sur le coup, il se sait une avant-garde, sans en avoir la science, et s’en contente), parmi celles et ceux qui en épousent maintenant la dynamique ou le feront plus tard, il dit la rupture ; il en exprime l’urgence ; il en manifeste, par ses actes mêmes, l’impérieuse nécessité. L’anonyme rebelle est, comble du paradoxe, celui qui, en termes sartriens, rompt la série avant d’être rattrapé et comme récupéré par ceux-là mêmes qui, dans une dynamique similaire, entendent organiser leur protestation et leur discours contestataire. Autrement dit, l’anonyme rebelle est celui-là même qui fait le mouvement et l’histoire politique. Politisé, même intuitivement, il est l’acteur incontournable des luttes passées comme à venir. Il n’est invisible que pour ceux-là mêmes qui ne veulent pas le voir et l’écouter parce qu’ils s’effraient autant de son cri et de sa présence que de leur position occupée ainsi déstabilisée par lui. Ou encore : il n’est plus cette invisibilité sociale qui, inscrite et éprouvée effectivement dans la fatalité de l’invisibilisation, exige reconnaissance. Il est, pour tout cela, une figure politique à part entière.

Celle qui fait advenir, en démocratie, une voix qui, par contagion, peut se démultiplier, s’enfler jusqu’à devenir un cri. Mais un cri qui n’a rien d’une pure émotion ou d’un simple caprice. C’est un cri qui entend dire quelque chose, et non pas n’importe quelle chose. Il ne « parle » pas pour ne rien dire, ni pour dire n’importe quoi. Pas même pour seulement se rallier une opinion publique aussi insaisissable qu’artificielle et créée de toute pièce, au gré des circonstances et des messages à faire passer. Ce discours est à mille lieues de l’ineptie dont on l’affuble – « On » ou, pour tout dire, cet « on » qui, dans l’indistinction, veut incarner la responsabilité politique qui nous représente. Il n’est pas non plus ce pur non-sens, par quoi « on » le congédie sans trop d’artifices rhétoriques. Il n’est pas, enfin, cet air prophétique qui semble annoncer la fin – de l’histoire, de la politique, de nos institutions. Il y a, bien au contraire, quelque chose de vivifiant, pour ne pas dire vital, à émettre ce cri, même s’il ne se comprend pas comme une naissance ou une renaissance. Cela signifierait que quelque chose s’ensuive. Que la tabula rasa ne soit pas vaine ! Que des ruines émergent un ordre nouveau ! Cela marquerait la nécessité d’une évolution à défaut d’une révolution. Cela impliquerait comme un déterminisme. Il n’y a rien de tel. Et les seules perspectives, sinon certaines, en tout cas, fortement prévisibles renvoient à l’étouffement de cette voix, de ce cri.

Le cri politique

Ne nous y trompons pas : même incertain et hésitant, même voué à l’échec, ce cri est politique. Il réinscrit dans la politique et dans le politique (qui n’est autre alors que l’arsenal des stratégies et moyens de maintien du pouvoir et de l’ordre) toute la politique qui, jusqu’à présent, a pu manquer. Si la possibilité que cette voix se perde est plus assurée que celle d’une -institution, ce n’est pas que cette voix aurait été proférée sans force ni principes : c’est que trop singulière, trop inappropriée et, par là même, trop facilement offerte au détournement, elle se risque elle-même à sa propre inaudibilité comme à sa condamnation. Il y a en elle comme une certitude, non pas scientifique, mais vécue, éprouvée, de ne pas se suffire alors même que ce qu’elle énonce s’impose en principe, en nécessité non pas historique ou factuelle mais principielle. Autre façon de saisir le divorce entre Théorie et Pratique ? Pas seulement ! Ce cri est une alerte face au danger que nous courons à laisser vivre un ordre qui, lui-même, se détourne de ses propres principes. Il ne s’agit pas tant de faire de son locuteur, de celui qui le profère, une sorte de vigie et de gardien d’un usage consacré de la politique. Il s’en garde bien, comme de ne pas donner des leçons. Il n’y a pas de leadership et le crieur n’entend pas s’imposer comme guide en s’opposant comme contestataire. Il ne prend pas le mouvement en marche et n’est pas un porte-parole auto-consacré et auto-désigné de la cause qu’il entend défendre. Pour tout dire, son cri, une fois proféré, peut fort bien n’être qu’un bruit dans l’immense bruit d’une société, qu’un son à travers lequel ne se distingue nul phonème. Il n’appelle pas non plus à le suivre. Il n’est point général d’armée ! Le risque qu’il court à crier, ne concerne que lui. Être répudié, ou disqualifié, ne peut affecter personne d’autre. Certes, il peut se produire que ce cri en rencontre d’autres. Ce ne peut être que par contagion et pas simplement par imitation. Celle-ci ne serait que le degré minimal de l’engagement des autres crieurs qui, adoptant une conduite, n’en éprouveraient pas la nécessité et la justification. Il faut que, par la contagion, cela se propage comme à l’intérieur même des cris proférés, des crieurs qui s’élancent à le proférer. Que chacun soit comptable des risques mêmes que tous prennent, pour leur propre compte ! Nous ne sommes pas dans le cadre d’une responsabilité collective, mais bien dans celui de la responsabilité individuelle à dire et à faire être ce que l’« on » veut faire taire. Aussi, s’il y a réappropriation de la politique, ainsi que je l’ai dit, c’est qu’il y a, avant tout et face à tous, mise en œuvre et en pratique d’un éthos de la politique et de la vie citoyenne: à la fois mode d’être et principes de jugement. Le cri, la voix est bien de cet ordre-là et fait penser à la figure du parrêsiaste que Foucault, dans ses derniers cours au Collège de France, développe ou bien à celle du « plébéien engagé » que portraitise Alain Brossat. Pour ces deux figures, il ne s’agit pas tant de dévoiler et de démontrer. Sous cet angle, la voix n’est pas pure énonciation rhétorique. Cela supposerait un savoir et une vérité de la politique. Cela exigerait qu’on l’institue et le transmette. Mais ni l’un ni l’autre ne sont prophètes ni professeurs. La mise en scène de leur voix – Foucault parle de procédure de véridiction – est d’abord ce qui énonce la crise et le procès de la citoyenneté. On peut alors comprendre, en démocratie, la volonté prophylactique des procédures de répression. Mais en même temps, on peut saisir que, si cette voix entend se donner la moindre chance d’être audible, il lui faut se choisir son interlocuteur. Ce cri ne dit pas n’importe quoi ni à n’importe qui. Il n’est pas pur bavardage, badinerie. Il ne s’énonce pas indifféremment de tout auditeur. Le risque qu’il prend à se mesurer à tel ou tel est sciemment accepté. Non pas mesuré : sans le courage de se confronter, et en considérant qu’il vaut autant de le proférer que de ne pas le faire, le pari, parce que c’en est un, est faible. Ce qu’il y a d’audace et de démesure dans ce pari c’est que, malgré la possible répudiation et disqualification du crieur, il y aura eu une rupture dans l’équilibre que le pouvoir en place tentera de minimiser ou d’atténuer. L’anonyme rebelle est bien cette figure de la rupture, en rupture de l’ordre établi.

Nos sociétés organisées sur le système de la représentation répugnent à tout ce qui sort de ce cadre et de la procédure électorale. Elles se sentent dépassées, démunies et ne peuvent envisager les mouvements hors-cadres comme marginaux, à la fois part maudite ouvrant à la répression et part négligeable ou épiphénoménale. Mais, pour les représentés mandés par le Peuple, s’appuyer sur la souveraineté du peuple n’est circonscrit qu’à la période électorale[5]. L’anonyme rebelle, lui, rétablit la politique dans son paradoxe, là où la procédure, qui entend se justifier elle-même, tenterait de l’en éloigner.

 

 

[1] Les militants de la ZAD de Notre Dame des Landes, pour déjouer les étiquettes qui leur étaient accolées (d’altermondialiste, d’agriculteurs baba-cools, de voyous ou d’anarchistes écolo) se présentèrent devant les médias en se faisant appeler Camille, prénom neutre, non genré et, par le fait de sa généralisation, dépersonnifié.

[2] C’est le « jeu » du grand débat national auquel s’est prêté le Président de la République.

[3] L’anonyme de la société anonyme est celui qui, actionnaire, n’a aucune responsabilité dans la gestion et la direction de l’entreprise. Il est le capital, et rien d’autre.

[4] Le manifeste n’est pas un texte d’auteur. Il se distingue d’un pamphlet où l’honneur, le jugement et l’opinion personnelle d’un individu, qui est reconnu pour occuper la fonction d’artiste, d’écrivain, développe, dans un système de défense – légitime – et avec les armes rhétoriques qui sont les siennes, un point de vue. Il peut railler, il peut dénoncer le scandale du tort qui lui est fait et pour lequel il entend en découdre, il désigne un adversaire dont le seul fait d’arme est de le décrédibiliser autant que de promouvoir sa propre réhabilitation, et il s’inscrit dans une œuvre, au monument ou panthéon de cette œuvre devant la postérité. En somme, le pamphlet, ce qui n’enlève rien à sa force ni à ses raisons, reste une défense esthétique, quand bien même aurait-elle une portée politique. Il n’en est pas de même du manifeste.  D’abord par son écriture, par son énonciation, il ne peut être imputé à un seul, singulier, mais à un collectif. C’est une écriture à plusieurs mains ; c’est une énonciation qui, d’emblée, se veut polyphonique. Et en ce sens, si l’on veut convoquer à la barre d’autres textes, leurs ne parlent jamais ne leur nom propre, mais en celui d’une multitude qu’ils font être, qu’ils révèlent et manifestent. C’est déplacer l’autorité du discours et de la mise en mots. Et cette autorité est celle que prend qui n’est justement pas autorisé. En somme, le manifeste est le texte de celles et de ceux qui n’ont pas de voix, ne doivent pas en avoir, mais recourent à la seule arme de l’adversaire pour en briser le silence : l’interpellation. Encore faut-il saisir que cette interpellation a quelque chose de tout à fait exemplaire : il n’y a pas de manifeste sans audience, publicité et comme mise en scène, ne serait-ce que pour et par sa diffusion. Par ailleurs, le manifeste s’inscrit dans des circonstances propres mais n’en est pas une grille de lecture, ni un commentaire. L’enjeu est plus grand, plus lointain, plus aléatoire aussi : il s’agit de vérité en politique.

[5] L’appel aux urnes qu’entonnent les responsables politiques justifiant que « la rue ne gouverne pas » est bien une façon d’inscrire la souveraineté du Peuple dans le temps, rythmé par les élections, comme s’il devait se taire entre chaque séquence électorale (puisqu’il a pu parler une fois et qu’il ne peut se dédire entre ces séquences)

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