Sondage du 22/11/2015 en PACA : quel est le sens d’un tel bidonnage ?

Parue le dimanche 22 novembre 2015, l’enquête Ipsos / Sopra Steria réalisée pour France Télévisions et Radio France au sujet des élections régionales en région PACA soulève de fortes interrogations quant à la crédibilité à accorder à ses conclusions, au-delà de l’opposition que nous pouvons avoir sur la publication de sondages électoraux, véritables outils anti-démocratiques.

Cet article provient du site du Parti de Gauche 13.

Parue le dimanche 22 novembre 2015, l’enquête Ipsos / Sopra Steria réalisée pour France Télévisions et Radio France (lire ici) au sujet des élections régionales en région PACA soulève de fortes interrogations quant à la crédibilité à accorder à ses conclusions. Au-delà de l’opposition que nous pouvons avoir sur la publication de sondages électoraux, véritables outils anti-démocratiques au service du tripartisme, nous pointons ici du doigt les soucis déontologiques. Soucis déontologiques d’une enquête publiée la veille de la campagne officielle, une semaine après les attentats à Paris et Saint-Denis, deux semaines avant le 1er  tour.

Quel sens donner à tout ça ?

Oui, à deux semaines du 1er tour des élections régionales, nous nous interrogeons sur le sens d’un tel bidonnage que nous présentons par la suite. S’agit-il d’écarter du débat les listes de gauche au profit d’un front républicain Castaner – Estrosi versus Maréchal – Le Pen ? Sans nous ranger de façon résolue derrière cette hypothèse, nous sommes en droit de poser les questions suivantes : « Quel est le sens d’un tel bidonnage ? Quelles sont les intentions de ses commanditaires ? Est-ce une atteinte à la démocratie ? ».

Saisine de la Commission des sondages

Nous avons saisi la Commission des sondages le vendredi 27 novembre 2015 en application de la loi 77-808 du 19 juillet 1977 et attendons à présent que la lumière soit faite sur ce sondage.  Extraits :

  • « Contrairement aux exigences de l’article 2 de la loi, cette enquête ne mentionne pas la taille de l’échantillon pour les questions portant sur les intentions de vote aux premier et second tours. De plus, les éléments de l’enquête laissent à penser que cette base est de trop faible taille et de trop faible représentativité. En outre, les marges d’erreur paraissent erronées et la note de lecture associée semble biaisée. ».
  • « Pour ces raisons, nous saisissons votre commission afin d’analyser la méthodologie employée par Ipsos / Sopra Steria et le cas échéant, faire valoir ce que de droit. En vertu de l’article 3 de la loi 77-808 du 19 juillet 1977, nous vous exprimons notre demande de consultation de la notice de l’enquête. »

Lire la lettre dans son intégralité.

sondage

Partant d’un échantillon initial,

L’échantillon initial de cette enquête se compose de 830 personnes inscrites sur les listes électorales, constituant un échantillon représentatif des habitants de la région PACA selon la méthode des quotas, quotas basés sur la représentativité en termes de sexe, d’âge, de profession de la personne de référence, de département, de catégorie d’agglomération.

un nouvel échantillon est construit

Les intentions de vote pour les 1er et 2nd tours ont été calculées à partir des personnes de l’échantillon initial certaines d’aller voter. Ce que le sondage ne dit pas est « Quelle est la taille de ce nouvel échantillon ? ». Néanmoins, des éléments sont donnés dans l’enquête. En effet, on apprend que les 830 personnes de l’échantillon initial ont donné une note de 0 à 10 sur leur certitude d’aller voter au 1er tour, 0 correspondant à la certitude de ne pas aller voter et 10 à la certitude d’aller voter. La note moyenne a alors été de 4.9 ; ceci signifie qu’au maximum 49% des 830 sondés sont certains d’aller voter, soit 407 personnes. Pourquoi au maximum ? Car c'est dans le cas où 49% ont voté 10 et 51% ont voté 0. Or en réalité, des personnes ont dû donner des notes entre 1 et 9 également et donc, le nombre de personnes certaines d'aller voter est moindre. D’après la société Artenice qui a soulevé le lièvre (lire ici), entreprise spécialisée dans l’analyse de sondages, le format de cette question où l’on répond via une note sur une échelle de 0 à 10 donne un score de 10 de l’ordre de 5% en général, soit 41 personnes. Dans le cas plus optimiste où 12% des 830 personnes sondées sont certaines d’aller voter, ceci correspond à 100 personnes.

que l’on interroge sur les 1er et 2nd tours

En résumé, la question « si ce 1er tour (respectivement 2nd tour) avait lieu dimanche prochain, quelle est la liste pour laquelle il y aurait le plus de chances que vous votiez au 1er tour (respectivement 2nd tour) ? » a été posée à un échantillon de 407 personnes maximum, d’une quarantaine de personnes si on est pessimiste et d’une centaine si on est optimiste. Quand bien même on prendrait la barre haute - mais très fortement improbable - de 407 personnes, ce nombre est trop faible pour garantir de faibles marges d’erreur. 


Nota : Une marge d'erreur, aussi appelé intervalle de confiance, est intrinsèque aux méthodes sondagières ; elle est liée la taille de l'échantillon et au pourcentage d'intentions de vote. Par exemple, pour un échantillon de 800 personnes, si le résultat du sondage donne 25% pour un candidat, il y a 95% de chances pour que ce candidat réalise un score entre 22% et 28% (+/- 3 points).

en biaisant la méthode des quotas

De surcroît, inutile d’être un statisticien chevronné pour s’interroger – à juste titre – sur la représentativité de ce nouvel échantillon. Si l’échantillon initial de 830 personnes a été obtenu selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession de la personne de référence, département, catégorie d’agglomération), il est évident que la centaine de personnes certaines d’aller voter ne respectent plus ces quotas.

ainsi que les marges d’erreur.

De plus, l’enquête fournit un tableau présentant les marges d’erreur selon le pourcentage d’intentions de vote et la taille de l’échantillon. Il est précisé que ces marges d’erreur ne sont justifiées que pour les sondages aléatoires ; néanmoins, Ipsos / Sopra Steria considère qu’elles sont proches de celles que l’on obtiendrait par la méthode des quotas. Admettons l’honnêteté de cette supposition. Il n’en reste pas moins que le nouvel échantillon ne respecte pas la méthode des quotas et qu’il devient relativement cavalier d’associer aux pourcentages d’intentions de vote les marges d’erreur de ce tableau.

Par ailleurs, il est évident qu’un biais de lecture est présent dans l’enquête qui surligne une taille de 800 cas, alors qu’il faudrait au mieux surligner une taille de 400 cas, au pire une taille de 40 cas, et sûrement une taille de 100 cas.

Des soucis sur les marges d’erreur relèvent d’une manipulation profonde de la population car elles sont censées être des outils d’aide à la lecture d’un sondage. Un pourcentage d’intentions de vote sans marge d’erreur associée n’a aucun sens et n’a pas lieu d’être. En 2012, la lecture de ces marges permettait de voir que Jean-Marie Le Pen était à jeu égal avec Lionel Jospin et que bien aventureux était celui ayant parié sur qui des deux candidats allait être devant l’autre à l’issu du premier tour de ces élections présidentielles.

Un sondage dont on ne peut rien conclure

Les soucis méthodologiques de cette méthode ne permettent donc pas d’avoir une photographie au 22 novembre des intentions de vote des électeurs en région PACA, alors que cela doit être le seul et unique but d’un sondage. Dès lors, comment savoir si la liste Camard/Coppola est devant ou derrière la liste Castaner ? Si celle d’Estrosi est au coude à coude avec celle de Maréchal – Le Pen ? Est-ce qu’il y a des écarts significatifs entre les différentes listes, et si oui lesquelles ? Au contraire, l’enquête Ipsos / Sopra Steria du 22 novembre 2015 est une photographie profondément photoshopée.

si ce n’est qu’il est peut-être meilleur qu’en sondant au pif…

À n’en pas douter, cette impossibilité de tirer des conclusions de cette enquête aurait été encore plus grande si le sondage avait porté sur une dizaine d’électeurs. Ou pire, si les commanditaires de l’enquête avait renseigné eux-mêmes les chiffres en pratiquant la fameuse méthode « au doigt mouillé » !

Pour reprendre les propos de la société Artenice (lire ici), « Le sondage publié par Ipsos en date du 22 novembre dernier est plus que fantaisiste ! […] C’est certainement le sondage le plus toxique sur lequel nous avons travaillé. ».


Cet article provient du site du Parti de Gauche 13.

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