Mais pourquoi signe-t-on une pétition ?

Jour après jour, nous sommes sollicités pour signer des pétitions. C'est un engagement a priori peu coûteux, le temps pour apposer une signature est plutôt faible, et qui peut, d'un point de vue individuel, donner bonne conscience. Frédéric Lordon "Que faire quand les choses vont mal ? Des appels bien sûr. Pour demander qu’elles aillent mieux, naturellement".

Jour après jour, nous sommes sollicités pour signer des pétitions. C'est un engagement a priori peu coûteux, le temps pour apposer une signature est plutôt faible, et qui peut, d'un point de vue individuel, donner bonne conscience. De plus sur un site comme Change.org, nous ne sommes pas obligés de donner sa véritable identité et il est possible de signer plusieurs fois la même pétition avec différentes adresses mails.

Dans son livre  A quoi sert la sociologie ?, Bernard Lahire écrit : "Il n'est pas cynique de rappeler ici les profits symboliques que les intellectuels peuvent avoir à donner régulièrement à lire leur nom dans la presse intellectuelle, à associer leur nom à d'autres plus prestigieux qu'eux, etc. Une sociologie de la façon dont se signent les pétitions seraient amenée à constater que, dans plus d'un cas, la décision de signer ou de ne pas signer est moins liée à la "cause" défendue qu'aux noms des premiers signataires auxquels on veut s'associer ou vis-à-vis desquels on entend se démarquer".

On peut même avancer que le texte précis d'une pétition ou d'un manifeste a moins d'importance, au final, que la qualité de ses signataires. Évidemment, on ne peut que se réjouir du formidable essor que connaît la pétition en ligne depuis plusieurs années. Même si certains ne les jugent pas plus utile qu’un "Like" sur les réseaux sociaux destiné, au mieux, à se donner bonne conscience, même si elles ont, pour certains, réduit l’engagement citoyen à un simple remplissage de formulaire. Le fait est qu’elles sont devenues, progressivement, un redoutable porte-voix populaire.

"On dit souvent que signer une pétition en ligne, ça ne sert à rien. Mais quand des milliers, voire des centaines de milliers de personnes expriment publiquement une opinion et parviennent à créer une communauté militante, elles exercent forcément une pression sur les pouvoirs publics", nous explique Sarah Durieux, directrice des campagnes et de la communication chez Change.org, l’une des plateformes de mobilisation en ligne les plus importantes en France et dans le monde.

Dans sa dernière note de Blog  - Appels sans suite (1) -  12 octobre 2018 , Frédéric Lordon s'interroge également sur l'utilité et parfois le cynisme de certains appels à signer des pétitions ou manifeste en prenant différents exemples notamment: « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité : l’appel de 200 personnalités pour sauver la planète », Le Monde, 3 septembre 2018. Bien sûr les nombreux exemples qu'il cite peuvent facilement être appliqués à d'autres manifestes.

Extrait :

Que faire quand les choses vont mal ? Des appels bien sûr. Pour demander qu’elles aillent mieux, naturellement. C’est important que les choses aillent mieux. En tout cas c’est important de bien dire qu’on en est préoccupé. Le climat, par exemple, ça va vraiment mal. Les migrants, n’en parlons pas. En même temps, ça permet de faire des appels.

On peut sans doute tenir pour un signe d’époque que les appels à grand spectacle se multiplient ainsi, signe dans lequel il entre que tous ces appels reçoivent la bénédiction des grands médias, portage direct ou bien relais empressé de Libération ou du Monde, onction des revues de presse audiovisuelles, etc. Signe, ou plutôt symptôme quand on sait en général que l’endos de ces titres est davantage une attestation d’innocuité qu’autre chose. Se peut-il en effet que ces médias se mettent à donner accès à quelque message qui menacerait si peu que ce soit l’ordre des choses ? Il faudrait que le monde ait changé de base. Or, aux dernières nouvelles, il n’a pas. Ce qui en dit peut-être moins sur les lieux qui publient les appels que sur la nature des appels qui y sont publiés. Et la consistance réelle de ceux qui les écrivent.

Dès novembre 2017, Le Monde, conformément à l’idée qu’il se fait de son éminence, avait pris la tête du mouvement en sortant ce qu’il avait de plus gros caractères pour nous avertir à la une que « Bientôt il sera(it) trop tard » (1). Quinze mille scientifiques alignés derrière le tocsin à la fin du monde annoncée dans Le Monde — l’autorité se joignant à l’autorité. Mais, à l’automne 2017, Le Monde contemple avec une légitime satisfaction le fruit de ses efforts à faire élire Macron, aime à croire que la promesse de « make the planet great again » le confirme dans la justesse de son soutien — accessoirement explique au même moment tout le bien qu’il faut penser de la démolition par ordonnances du Code du travail, les entreprises ne créent-elles pas l’emploi et n’ont-elles pas besoin d’agilité pour le créer encore mieux ? Et Le Monde ne voit pas le problème. Le climat c’est important, mais l’agilité c’est nécessaire. Du reste, ne sont-ce pas deux questions tout à fait distinctes et Le Monde n’est-il capable de penser deux choses différentes en même temps ?

Libération aussi en est très capable, et entend bien le faire savoir également. Si c’est ça, nous aurons nos scientifiques nous aussi, évidemment moins nombreux — 700… — mais, attention, servis par une titraille à aussi gros caractères, et un même sens de l’urgence citoyenne (2). Pour Libération également, il fallait faire ce que nous voulions mais voter Macron, un candidat anti-fasciste, anti-autoritaire, pro-migrant (il l’a dit), pro-planète (il l’a dit aussi), et surtout indépendant du capital (il ne l’a pas tout à fait dit, mais, pour peu qu’on soit un peu honnête, on a tout lieu de le penser). Le barrage efficace et Macron élu, on peut retourner au magasin des accessoires, en ressortir sa conscience de citoyen du monde, la rafraîchir d’un coup de polish, ré-enfiler la parure rutilante — et se donner la joie de gagner sur les deux tableaux, la vie n’est pas toujours chienne.

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Et plus le déchaînement du capitalisme explose, plus l’inanité appelliste prospère, plus il s’agit de parler haut pour ne rien dire, de titrer gros pour ne rien voir, d’avertir à la fin des temps pour exiger la fin des touillettes. Ou bien d’échapper au réel en se laissant plonger dans le monde enchanté, le monde des songes où l’on est dispensé de poser la question des causes, comme celles des conditions de possibilité de ce qu’on veut : le monde est bien près de finir, mais nous croyons à la fée Marjolaine. Convenablement disposée, il n’y a pas de raison qu’elle ne nous sauve pas. Même si l’accumulation sauvage est la raison d’être du capitalisme, on demandera au capitalisme de se faire apaisé et décroissant. Même si l’Union européenne est la forme continentale de l’hégémonie du capital, on comptera sur l’« Europe » pour arraisonner la dynamique du capital. Même si toutes les élites politiques nationales sont des hommes du capital en transit au sommet de l’État pour le service du capital, on les enjoindra d’enjoindre — les autres hommes du capital.

 

 

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