Quand tout remonte à la surface

Un article exceptionnel de Serge Halimi - Monde Diplomatique - : Avec les « gilets jaunes », un pouvoir trop sûr de lui et prétendant servir de modèle à l’Europe a dû céder devant la révolte de groupes sociaux jusque-là peu mobilisés collectivement. En un mois, transports, fiscalité, environnement, éducation et démocratie représentative ont été remis en cause.

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Quand tout remonte à la surface par Serge Halimi 

Extrait :

 Avec les « gilets jaunes », un pouvoir trop sûr de lui et prétendant servir de modèle à l’Europe a dû céder devant la révolte de groupes sociaux jusque-là peu mobilisés collectivement. En un mois, transports, fiscalité, environnement, éducation et démocratie représentative ont été remis en cause.

À Paris, le 15 décembre 2018, trois « gilets jaunes » se relaient place de l’Opéra pour lire une allocution adressée « au peuple français et au président de la République, Emmanuel Macron ». Le texte annonce d’emblée : « Ce mouvement n’appartient à personne et à tout le monde. Il est l’expression d’un peuple qui, depuis quarante ans, se voit dépossédé de tout ce qui lui permettait de croire à son avenir et à sa grandeur. »

En moins d’un mois, la colère inspirée par une taxe sur les carburants a ainsi débouché sur un diagnostic général, à la fois social et démocratique : les mouvements qui agrègent des populations peu organisées favorisent leur politisation accélérée. Au point que le « peuple » se découvre « dépossédé de son avenir » un an et demi après avoir porté à sa tête un homme se targuant d’avoir balayé les deux partis qui, depuis quarante ans justement, s’étaient succédé au gouvernement.

Et puis le premier de cordée a dévissé. Comme, avant lui, d’autres prodiges de son acabit, eux aussi jeunes, souriants, modernes : MM. Laurent Fabius, Anthony Blair et Matteo Renzi, par exemple. Pour la bourgeoisie libérale, la déception est immense. L’élection présidentielle de 2017 — un miracle, une divine surprise, une martingale — lui laissait espérer que la France était devenue une île heureuse dans un Occident tourmenté. À l’époque du couronnement de M. Macron sur fond d’Hymne à la joie, l’hebdomadaire britannique The Economist, parfait étalon du sentiment des classes dirigeantes internationales, le représenta, tel Jésus, marchant sur l’eau, en costume éclatant et le sourire aux lèvres.

La mer a englouti l’enfant prodige, trop confiant en ses intuitions et trop méprisant de la condition économique des autres. Pendant une campagne électorale, la détresse sociale n’intervient que comme un décor, en général pour expliquer le choix de ceux qui votent mal. Mais, ensuite, quand les « colères anciennes » s’additionnent et que, sans considération pour ceux qui n’en peuvent plus, on en suscite de nouvelles, le « monstre », comme l’appelle M. Christophe Castaner, ministre de l’intérieur, peut surgir hors de sa boîte (1). Alors, tout devient possible.

L’effacement d’une mémoire de gauche en France explique qu’on ait si peu relevé les analogies entre le mouvement des « gilets jaunes » et les grèves ouvrières de mai-juin 1936. Déjà, la même surprise des classes supérieures devant les conditions d’existence des travailleurs et devant leur exigence de dignité : « Tous ceux qui sont étrangers à cette vie d’esclave, expliquait alors la philosophe et militante ouvrière Simone Weil, sont incapables de comprendre ce qui a été décisif dans cette affaire. Dans ce mouvement, il s’agit de bien autre chose que telle ou telle revendication particulière, si importante soit-elle. (…) Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser se redresser, se tenir debout. Prendre la parole à son tour (2).  » Évoquant ensuite les accords de Matignon, qui accouchèrent des congés payés, de la semaine de quarante heures et d’une augmentation des rémunérations, Léon Blum rapportera cet échange entre deux négociateurs du patronat : « J’ai entendu M. Duchemin dire à M. Richemond, tandis qu’on lui mettait sous les yeux les taux de certains salaires : “Comment est-ce possible ? Comment avons-nous pu laisser faire cela ?”  (3)  »

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La bourgeoisie, qui a le sens de ses intérêts, sait faire bloc quand la maison brûle

Au point de concéder à Paris quelques péchés capitaux. Quatre jours avant que le président français annonce qu’il acceptait plusieurs demandes des « gilets jaunes », ce qui entraînerait une révision à la hausse du déficit budgétaire au-delà de la sacro-sainte limite des 3 % du PIB, le commissaire européen aux affaires économiques et financières Pierre Moscovici, au lieu de le gronder et de le menacer dans l’espoir de le dissuader de faire preuve d’une aussi folle imprévoyance, fit savoir qu’il n’y verrait aucun inconvénient : « Mon rôle à moi, qui suis le gardien du pacte de stabilité et de croissance, n’est pas de dire à tel ou tel pays : “Vous devez couper dans telle ou telle dépense sociale, vous devez toucher à tel ou tel impôt. ” (…) Cette règle des 3 %, ce n’est pas la principale. Gérald Darmanin [le ministre des comptes publics français] disait, je l’entendais : “2,9 ou 3,1, ce n’est pas l’enfer ou le paradis” ; là-dessus, il n’a pas totalement tort, et c’est à la France de décider de ce qu’elle doit faire. Moi, je ne vais pas dire aujourd’hui : “La France est menacée de sanctions, elle est sortie des procédures de déficit” » (France Inter, 6 décembre 2018). On ne saurait trop conseiller aux Espagnols, aux Italiens, aux Grecs de traduire un tel passage (nos éditions internationales s’en chargeront…), et à un prochain gouvernement français, dont la souveraineté économique serait plus contestée et les dérapages budgétaires moins bien acceptés, d’en conserver la transcription dans ses dossiers.

« Dans les moments de crise, le chiffrage est secondaire », a plaidé M. Macron devant les parlementaires de sa majorité pour justifier la dizaine de milliards d’euros de déficit supplémentaire à laquelle il venait de se résoudre. Et Mme Angela Merkel a presque aussitôt appuyé le recul de son partenaire, destiné, selon elle, à « répondre aux plaintes des gens ». L’opposition de droite française s’est également empressée d’appeler à l’arrêt des manifestations. La bourgeoisie, qui a le sens de ses intérêts, sait faire bloc quand la maison brûle. Pour « sauver le soldat Macron », le patronat a même encouragé les entreprises à verser une prime exceptionnelle à leurs salariés — son président allant jusqu’à réclamer une hausse du smic ! Et les médias ont cessé de persifler un pouvoir aux abois. Un économiste et un politologue bien introduits les avaient prévenus : « Les journalistes doivent se rappeler qu’ils ne sont pas de simples observateurs mais qu’ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos (5).  » Message reçu par l’éditorialiste du Figaro après le discours du président de la République : « Pour l’heure, il faut reconnaître à l’exécutif le mérite d’avoir préservé l’essentiel. (…) Les mesures fiscales en faveur de l’investissement (suppression partielle de l’ISF, flat tax sur l’épargne…) sont maintenues, ainsi que les baisses de charges et d’impôts pesant sur les entreprises. Pourvu que cela dure (6)  ! »

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