Jeux de maux

Depuis plusieurs années déjà, les paniques morales et polémiques stériles sciemment entretenues par le camp conservateur reposent sur une tactique rhétorique à la fois particulièrement vicieuse et diablement efficace : le wordlighting.

Épinglé sur Manifestation

Le wordlighting constitue une forme particulière de gaslighting, qui consiste à faire diversion en pointant un point accessoire d’une discussion, ou qui n’a carrément rien à voir avec elle. Mais en tant qu’analyste de discours, j’ai remarqué que dans les cas où le progressisme remet clairement en question le modèle établi, le camp conservateur opère de manière plus chirurgicale : il joue sur les mots. Et en jouant sur les mots, lorsque le sujet est grave, le camp conservateur joue avec les morts.

Qu’il s’agisse de la nécessité de prendre en compte le changement climatique ou de combattre le racisme systémique, qui représentent tous deux de véritables menaces pour nos sociétés et les inégalités qui les traversent, la classe dominante prend le temps de couper les cheveux en quatre. En d’autres termes, ce n’est jamais le problème qui est nié en tant que tel, mais la manière dont militants, activistes, chercheurs et progressistes en parlent. Et quand le mot ne plait pas, le camp conservateur investit une énergie folle dans une discussion purement sémantique, qui ne fait pas disparaître le problème de fond, mais évite de s’y atteler. Et quand ces discussions ne leur suffisent plus, leur réponse se durcit et devient sécuritaire et législative. Parce que lorsqu'ils ne parviennent pas à nous convaincre d'adopter leur propos, leur solution consiste à tenter de nous faire taire - par tous les moyens à leur disposition.

Ergoter pour ne surtout rien changer. Gagner du temps pour maintenir sa position de domination. Fragmenter la diversité pour renforcer le bloc bourgeois. Pourtant, dans le cas du changement climatique comme dans celui du racisme systémique, les preuves sont nombreuses : rapports du GIEC d’un côté ou études documentées du Défenseur des Droits de l’autre. Mais en face, le camp conservateur, parfaitement conscient de l’étendue des problèmes posés et sans aucune intention de les résoudre, adopte une stratégie discursive retorse, qui demande au camp progressiste de mettre de l’énergie dans la justification de ses preuves, de ses concepts, de ses méthodes et de ses actions. En face, on a ni preuve, ni concept, ni méthode, ni action : juste l’apparat d’une rhétorique qui donne l’apparence de la certitude par le ton, alors qu’elle dissimule d’abyssales méconnaissances.

Cette tactique, désormais particulièrement implantée dans un ensemble croissant de médias, constitue une véritable nuisance démocratique. Le camp conservateur, qui dispose de ses contradicteurs comme d’autant de pions parfaitement rôdés, imagine désormais des dispositifs médiatiques où le désaccord n’est plus permis, et où l’on laisse un chroniqueur, un éditorialiste ou un opinioniste déblatérer doctement des facondes accusatrices, qui n’ont pas peur de donner à de honteux mensonges l’apparence rassurante de la vérité. Nul besoin ici de citer des exemples de chaînes d’information en continu ou d’essayistes de renom pour que mon propos soit limpide.

Imaginez que votre maison brûle, et que vous couriez vers quelqu’un en lui disant qu’un brasier est en train de la détruire. Imaginez une réponse du type : « Brasier ? On ne peut pas dire ça, ça semble vouloir dire que le feu est une mauvaise chose. Avant d'appeler les pompiers, je veux vous convaincre d'utiliser le mot incendie ». Imaginez maintenant qu’une personne proche soit en train de faire un arrêt cardiaque, et que là encore, vous interpeliez un passant pour obtenir de l’aide. Imaginez que cette personne vous rétorque : « Crise cardiaque ? Cela sous-entend que le cœur est une mauvaise chose. Avant d'appeler une ambulance, excusez-vous et débattons plutôt du mot infarctus, moins agressant pour notre modèle de société ».

C’est exactement ce que font toutes celles et ceux qui nous expliquent que le rapport du GIEC ou que les militants écologistes font peur, que leur terminologie est trop catastrophiste, et que cela ne permettra pas de changer les choses. Comme si les mots seuls étaient une raison suffisante de ne rien faire face aux preuves scientifiques et à l’accumulation de catastrophes. C’est exactement ce que font les mêmes personnes, lorsqu’ils expliquent que l’intersectionnalité constitue une menace contre « l’universalisme républicain ». Comme si parler de racisation pour souligner les inégalités criantes qui fragilisent nos sociétés et blessent des gens devait empêcher de combattre le racisme. Et pendant ce temps, des gens meurent. Du changement climatique, comme du racisme systémique du reste – sans même parler d’autres conséquences certes moins dramatiques, mais tout aussi documentées et inquiétantes.

Ces querelles sémantiques ridicules, elles devraient maintenant nous mettre en colère, toutes et tous. Parce qu’elles nous font perdre un temps précieux. Parce qu’elles montrent que le camp conservateur est en position de domination de l’agenda médiatique et politique, et fait tout pour maintenir cette position de domination. Parce qu’en dictant cet agenda, ce camp conservateur utilise le wordlighting comme une arme qui donne l’impression qu’il veut discuter et dialoguer, alors que c’est tout l’inverse : il piège, mine, encercle, étouffe et met au pilori. Le camp conservateur repère les problèmes, autant que le camp progressiste. Le premier dépense de l’énergie à allumer des contre-feux pour ne surtout pas les résoudre, et utilise pour ce faire des stratégies argumentatives qui place le second en défense, de manière systématique, et publiquement.

En déployant cette stratégie d’hégémonie discursive, le camp conservateur a déjà remporté plusieurs batailles, et continue d’occuper le terrain en faisant en sorte que nous ne soyons plus en mesure de le traverser. Mais nous devons désormais renverser la vapeur, accepter aussi de nous mettre en colère lorsque cela est nécessaire, et ne plus tomber dans le piège mortifère du dialogue apparent. Nous n’avons pas à nous enfoncer dans le marais sournois de conversations malsaines. Nous devons porter nos urgences comme ils portent leur cécité, et nous devons porter nos voix tant qu’ils nous opposeront leur coupable surdité. Les souffrances, les fragilités, les injustices, les indignités et les inégalités de ce monde sont là : elles touchent tous les êtres humains, toutes les espèces, tout le vivant. Pour réparer ce monde et l’empêcher de se vider de son sang, le nôtre ne doit faire qu’un tour. Nous n’avons plus le temps nous soumettre à leur jeu, car leurs règles ne nous permettront jamais de gagner. Cessons de jouer, rejetons ces règles, renversons la table. L'humanité, le vivant, la planète méritent mieux. Nous méritons mieux, et nous allons devoir nous en emparer.

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