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Billet de blog 5 mars 2021

Le républicanisme : une religion d'Etat

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la polémique concernant l’islamogauchisme, en dépit de la grotesque vacuité de ce vocable tant apprécié par l’extrême-droite et malheureusement adopté par certains membres du gouvernement, n’est pas prête de s’éteindre.

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En effet, cette polémique démontre qu’est en train d’émerger, dans la vie académique française et au-delà, un schisme grandissant entre les idéaux majoritaires et de nouvelles approches minoritaires – que l’on regroupe maladroitement sous le terme studies. On ne compte plus les tribunes, interviews, prises de parole et pétitions d’hommes d’un certain âge, qui sont obligés d’accepter que les idéaux abstraits qu’ils ont portés sont en train d’être, progressivement mais fermement, remis en question par une génération de citoyennes et de citoyens qui aspire à autre chose.

On ne verra jamais ces hommes prendre leur plume pour défendre les étudiants et ces maux qui les rongent, à savoir la misère financière et psychologique, la faim et même la prostitution. On ne les verra jamais non plus concevoir des tribunes pour demander plus de moyens pour la recherche et l’enseignement supérieur, à l’heure où l’on s’alarme de la fuite des cerveaux. Au moment où la majorité des enseignants-chercheurs tente d’accompagner leurs étudiants, alors qu’eux-mêmes sont pris dans le malaise de la multiplication des visios et des tâches administratives, certains de nos collègues trouvent le temps de répéter encore et toujours les mêmes textes, dans tous les organes de presse du pays. Quel paradoxe : ils répètent à l’envi qu’on ne peut plus rien dire et qu’ils n’ont plus le droit de cité, mais ils le répètent partout, tout le temps, chaque semaine, à la télé, à la radio et dans les journaux.

Oui, une nouvelle génération se fait entendre, et elle aspire à autre chose. Autre chose que des mots, que des mots totem qui déterminent l’horizon d’un pays qui croit encore en la parole performative, horizon qu’une grande majorité d’individus peine à atteindre. Autre chose qu’un universalisme de façade qui sonne désormais comme une idéologie totalisante, alors même que l’universalisme est d’abord un concept culturel, fruit d’une engeance philosophique et politique spécifique, outil politique d’expansion (l’Histoire l’a assez largement montré). Il ne s’agit bien évidemment pas de transiger ici avec les droits humains fondamentaux dont chacune et chacun doivent pouvoir jouir ; il s’agit précisément de montrer qu’entre l’idée de ces droits et leur application réelle, le gouffre n’a jamais été aussi important.

Nous aspirons à autre chose qu’aux anathèmes et aux incuries intellectuelles, qui mettent dans le même sac ridicule écriture inclusive, études de genre, intersectionnalité ou encore études décoloniales, sans jamais que leurs pourfendeurs s’y soient vraiment intéressé, alors même que la littérature qui les soutient constitue une source d’inspiration stimulante, positive, chaleureuse et attentive aux particularités et aux intimités des identités, pensées dans une commune humanité. Nous aspirons à autre chose qu’à la mise en bouillie publique de travaux qui ne constituent pour le moment, en sciences humaines, que 3,5% des publications totales – et qui concernent des disciplines telles que la psychologie, le droit, les sciences politiques, les sciences du langage, les arts, la littérature, les études anglophones ou encore la sociologie.

En effet, contrairement aux impressions rhétoriques que laisse planer la faconde d’un Luc Ferry ou d’un Gilles Kepel, ces nouveaux champs d’intérêt scientifique constituent bel et bien une minorité – une minorité qui a simplement envie de se battre pour exister dans le champ académique, et une minorité qui travaille consciencieusement et sérieusement à travers des publications parfaitement reconnues. Cette minorité, à peine sortie de l’œuf, est immédiatement piétinée par une majorité intellectuelle aux intérêts entendus, qui tente tant bien que mal de préserver son héritage idéologique et de le faire survivre. Mais cet héritage, nous n’en voulons pas. Cet héritage ne concerne qu’une élite, de toute manière, et il y a bien longtemps que l’on y croit plus dans certains territoires, certains quartiers et certaines classes sociales.

Cet héritage, c’est le républicanisme. Cette religion d’Etat qui fonctionne avec ses rites, son culte, son clergé, ses mots sacrés auxquels il serait défendu de toucher – avec sa devise incantatoire, « Liberté, égalité, fraternité », incapable de s’appliquer à chaque citoyenne et chaque citoyen de ce pays. En se pensant comme une pureté laïque, ce républicanisme revêt les habits d’une théocratie qui, pour se défendre face à de nouvelles aspirations, pratique tout ce que les régimes autoritaires religieux connaissent de pire : mise au ban publique des hérétiques qui remettent en question la doctrine officielle, interdiction de la parole libre, ségrégation condamnatrice, caricature grossière et expéditions punitives symboliques. Même les ministres s’y mettent et c’est d’ailleurs parfaitement attendu : ils défendent leur doctrine, sous couvert de République à la française, manière élégante de mettre l’accent sur le charme désuet de quelque chose qui n’en a plus depuis longtemps.

C’est vrai : il existe actuellement, en France, un vent de chasse aux sorcières. Mais ne nous y méprenons-pas : c’est bel et bien une majorité de ministres, d’intellectuels d’un certain âge et de chercheurs fatigués et paresseux qui instrumentalise ce dangereux maccarthysme, sans écouter ni lire celles et ceux qui proposent, simplement et légitimement, de faire évoluer la recherche sans s’enfermer dans des courants qui portent, en eux-mêmes, les germes d’une domination discriminante. Il est après tout normal que le système se défende lorsqu’il se sent attaqué : ses gesticulations sont un signe qu’il a compris que de nouvelles idées et de nouvelles manières de faire société sont en train de naître, et que celles-ci ont bien l’intention de se faire une place. A nous d’y travailler avec humilité, optimisme, ténacité, sérieux et entrain. C’est, au fond, le plus grand service que nous puissions rendre à ce pays, la France, qui mérite tellement mieux qu’une religion d’Etat aussi vaine, aussi inégalitaire et aussi arrogante.

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