Du pays des lumières au pays des ombres

Vers quel engourdissement national sommes-nous en train de glisser collectivement ? Vers quelle version de la démocratie sommes-nous en train de nous diriger, étourdis que nous sommes face à l’absurde déferlante de haine qui rythme désormais notre quotidien ?

France's Repressed Fascist Past

Une chose semble désormais claire (et c’est le moins que l’on puisse dire) : le fameux front républicain chargé de faire barrage au Rassemblement National s’est maintenant effondré sur lui-même. Il n’aura pas fallu grand-chose pour que ce que l’on appelle pudiquement les « signaux faibles » nous indiquent que désormais, la course au fascisme en costume est désormais lancée. Un youtubeur d’extrême-droite, Papacito, encourage sous couvert d’humour au meurtre de militants d’extrême-gauche ; puis quelques heures plus tard seulement, Raphaël Enthoven indique qu’il préfèrerait voter Rassembler National plutôt que France Insoumise, en prenant appui sur la déclaration plus que maladroite de Jean-Luc Mélenchon sur la récupération politique des attentats en période électorale.

Cette séquence politique et médiatique est assourdissante, tout simplement parce qu’elle ne laisse aucun répit au citoyen spectateur : après tout, le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, préférait menacer d’une plainte Audrey Pulvar plutôt que de réagir à l’abjecte vidéo d’un sombre youtubeur qui a pourtant pignon sur rue (à l’heure où ces lignes sont publiées, en tous les cas, sa réaction se fait toujours attendre). Et pour boucler la boucle, pour finir, c’est le président de la République lui-même, Emmanuel Macron, qui reçoit de la part d’un sympathisant d’extrême-droite un humiliant camouflet physique – acte qui rappelle que l’extrême-droite est prête, à tout moment, à passer à l’action. Une action systématiquement violente, avec pour volonté de déclencher une véritable et authentique guerre civile, si ce désordre peut lui permettre de servir ses desseins politiques.

Le cordon sanitaire républicain s’est déplacé, sous les coups de boutoir du républicanisme qui a décidé d’une alliance objective et parfaitement consciente avec l’extrême-droite. La raison en est simple : plutôt que d’embrasser la diversité de la population française, aussi bien culturelle que religieuse, l’universalisme républicaniste préfère s’accommoder d’un nationalisme nauséabond – croyant que, bon an mal an, celui-ci sera soluble dans les valeurs républicaines. Cette erreur historique, qui risque de déboucher sur une situation plus que préoccupante, n’est pas accidentelle : sans complotisme aucun, elle est le fruit d’une véritable stratégie politique et médiatique, qui a officiellement démarré le jour où les universités et leur prétendue gangrène islamogauchiste ont été prises pour cible. Tout simplement parce que l'université fait partie des institutions fondamentales de la démocratie.

Mais pourtant, le bruit de fond était déjà là depuis longtemps : des médias comme CNews ou RMC, financés par des hommes d’affaires qui ont tout intérêt à conserver leur avantage économique et dopés par le succès de chroniqueurs comme Eric Zemmour, ont propulsé les discours d’extrême-droite au firmament de l’agenda politique. Désormais, c’est bien l’extrême-droite qui régit l’actualité politique de ce pays : c’est elle qui fait des propositions scandaleuses, qui surréagit face aux écologistes ou aux partis de gauche, et qui impose les thématiques qui promettent une campagne présidentielle aux relents infâmes.

Pour l'heure, le projet politique du bloc bourgeois est affiché : peu importe que l’on soit conservateur ou néolibéral, l’important n’est désormais plus d’empêcher l’extrême-droite d’être élue, mais d’empêcher la gauche d’arriver au second tour. La tactique est visible depuis plusieurs mois, et son ostensible cynisme démontre qu’il s’agira d’aller le plus loin possible. Y compris jusqu'à la violence. Ce pouvoir aux intérêts financiers bien compris est décidé à tout pour empêcher de faire les réformes nécessaires qui permettraient de réduire les inégalités sociales ou de faire face à la crise climatique.

La France est en train de faire le mauvais choix. Face aux défis d’un avenir incertain, elle choisit de se recroqueviller sur un nationalisme poussiéreux et rance. En refusant le monde, la diversité humaine, les crises à affronter et les transformations à mener, elle se précipite dans un puits sans fond qui salit à la fois son Histoire et ses idéaux, y compris les plus maladroits. Sous la cadence effrénée des violents coups que nous assène l’actualité, le pays des lumières est en train de devenir le pays des ombres. Un pays qui flirte dangereusement avec le bleu, blanc, brun. Avec la complicité affichée de celles et ceux qui auraient la capacité de l’empêcher.

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