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Billet de blog 12 févr. 2022

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Ce que la cause animale dit de nous

Si la cause animale s’invite dans la campagne présidentielle, cela passe pour le moment, assez timidement et plutôt crassement, par de sérieuses polémiques autour de la consommation de viande. Une particularité spéciste, très significative de notre manière de considérer la vie animale, comme une simple ressource à exploiter, ou comme un paramètre climatique à actionner.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Illustration 1
"Meat is Murder", image tiré de la pochette du même album du groupe britannique The Smiths.

Lorsque l’on pense en effet aux animaux, en France, on pense d’abord à l'alimentation. Et grâce aux gesticulations carnistes de Fabien Roussel, candidat du PCF à l’élection présidentielle de 2022 et créateur d'une gauche "Buffalo Grill", on voit à quel point la cause animalière est d’abord traitée sous le prisme de la consommation et de l’impact climatique. C’est d’ailleurs l’un des quatre enjeux, selon moi, de la difficulté à pouvoir parler des animaux dans notre civilisation : s’ils ont fini par faire une entrée importante dans la vie médiatique et politique, entre autres grâce aux vidéos effrayantes de L214, c’est d’abord parce que le changement climatique montre que la consommation de viande, bovine notamment, constitue une partie non négligeable des émissions de gaz à effet de serre.

Dans un tel paradigme, l’animal n’est pas un être sentient, mais une ressource exploitée dans le cadre d’un système politique et économique capitaliste, à tendance néolibérale. Dans cette configuration spéciste, on s’intéresse aux animaux non pas pour leur vie ou leur existence propre, mais parce que leur élevage contribue au réchauffement climatique ; ils constituent un des facteurs du réchauffement, un facteur sur lequel il faut agir. Dans ce cadre, la représentation de l’animal est purement liée à sa condition de ressource d’élevage : l’animal, à son corps défendant, devient une source de problèmes – certes en étant victime du comportement déraisonnable de l’être humain, mais tout de même.

La deuxième difficulté liée à notre difficulté de traiter dignement la question de la vie animale est liée à une dimension culturelle : en France particulièrement, c’est sous le prisme de la gastronomie et du terroir qu’on traite de l’animal. En tant que centre de l’assiette, bien malgré lui, c’est sous sa forme morte que l’animal devient la star des débats ; réinterprété et sublimé par l’importance culturelle que nous lui accordons, l’animal devient une substance morte, qui vit paradoxalement une seconde vie dans les représentations anthropologiques que nous lui accordons – une vie symbolique manipulée par le regard humain, quand la vie réelle s’est arrêtée depuis longtemps. C’est peut-être le problème le plus complexe lorsque l’on parle de condition animale : notre rapport à plusieurs animaux, notamment dans le cadre de l’élevage, est lié à des siècles d’évolution anthropologique. En d’autres termes, c’est aussi grâce à l’élevage d’animaux (en tout cas dans nos représentations) que nous avons pu mieux comprendre l’histoire et le développement des premières sociétés humaines.

Cet enracinement extrêmement profond transforme la cause animale en impensé radical ; trop proches de nous, trop proches du rôle auquel nous les avons cantonnés et dont ils sont des victimes sans aucune défense, les animaux deviennent des cautions qui excitent patrimoine et tradition – notamment dans leurs formes les plus réactionnaires. Pourtant, on le sait bien : si la connaissance du passé est une nécessité, l’évolution humaine est faite de ruptures avec des traditions. Bon nombre de traditions ne sont d’ailleurs pas nécessairement bonnes – pour les humains comme pour les animaux ; en d’autres termes, ce n’est pas parce qu’une tradition existe (et qu’elle est souvent, par ailleurs, le fruit de contingences hasardeuses ou de choix politiques) qu’elle ne doit pas être remise en question. On peut par exemple penser à la corrida, aux combats de coqs ou aux combats de chien, pour ne citer que ces terrifiants exemples.

Le troisième prisme par lequel nous pouvons entrer, afin de prendre en considération l’importance de repenser la cause animale, est clairement éthique. Dans ce cadre, le militantisme redoutablement efficace de L214 a été salutaire ; il a permis de mettre en lumière et en images les souffrances absolument intolérables vécues par les animaux d’élevage. Queues arrachées, castrations à vif et poussins broyés ; autant de vidéos insoutenables qui ont été, fort heureusement, relayées par plusieurs médias, et qui permettent de toutes et tous nous sensibiliser à l’authentique politique concentrationnaire que nous réservons aux animaux, notamment lorsqu’ils sont réduits à l’état de ressources à exploiter et à consommer.

Ces images et ces vidéos mettent en exergue la souffrance et en appellent à une empathie avec des êtres sentients, que nous tentons de ne pas penser comme tels ; alors que nos animaux de compagnie bénéficient de statuts particulièrement exceptionnels, d’autres animaux n’ont pas du tout cette chance. Entassés dans des camps industriels, réduits à l’état de chair vive dont le statut de viande morte est la suite logique, ils font l’objet d’une véritable thanatosémiose : nous leur ôtons leurs caractéristiques vivantes, sensibles et cognitives pour en faire du bétail, de la volaille ou du gibier. De la matière indistincte donc, comme on parlerait du sable ou du goudron. Pourtant, de plus en plus de travaux scientifiques mettent en lumière la sentience des animaux, au-delà même de leur intelligence, ce qui mérite à tout le moins que nous questionnions notre capacité d’empathie face au vivant, quelle que soit sa nature – humaine, animale ou végétale d’ailleurs.

Le dernier point est clairement idéologique, et pose donc des questions philosophiques ; dans notre optique capitaliste, au-delà donc des liens forts qui ont uni humains et animaux depuis le début de nos sociétés, l’industrialisation d’un ensemble de processus a réduit un nombre impressionnant d’éléments de notre environnement en ressources. Cette représentation terrifiante sectionne le lien entre humains et nature, et peut donner l’impression que l’humain est en fait « en dehors » de la nature ; d’ailleurs, le terme même d’environnement donne l’impression que nous parlons de ce qui est « autour de nous », alors même que nous faisons tout autant partie de la planète et de sa nature que les autres espèces.

Dans le système capitaliste néolibéral, le paradigme de la ressource est essentiel pour bien comprendre l’époque dans laquelle nous vivons ; ressources minières, ressources naturelles, ressources animales – et ressources humaines – structurent la manière dont le système politique et économique organise notre rapport au monde. De surcroît, l’héritage colonial affiché du capitalisme contemporain n’est pas étranger à la façon dont nous traitons les animaux ; encore une fois, il ne s’agit plus d’interagir avec des êtres qui méritent la plus élémentaire des dignités, mais de transformer les animaux en objets de consommation – des objets qui nécessitent une industrialisation d’un nombre important de processus, auxquels les animaux ne peuvent que se soumettre, puisqu’ils n’ont pas la capacité de résister.

Evidemment, le but de cet article est de faire un point sur ces quatre éléments qui me semblent radicalement importants, et qui nécessitent aussi de trouver des issues politiques à des questions qui doivent nous mettre en face de notre rapport aux animaux. Les réponses doivent être juridiques, car elles permettent de poser des règles essentielles, qui permettent au droit de s’appliquer pour les animaux. Plus techniquement, s’il est vrai que l’industrialisation de la vie animale a des effets indéniables sur le climat, il est clair que nous ne saurions en rester à ce simple constat ; il ne résoudrait rien sur le long terme, du point de vue éthique.

Pour que les choses soient claires, je n’ai pas non plus pour ambition de donner des leçons ; si je sais que le carnisme est une idéologie complexe et multifactorielle à laquelle plusieurs courants peuvent apporter des contre-réponses (je pense au végétarisme ou au véganisme, entre autres), il n’en reste pas moins que je suis moi aussi pétri de cette culture. Pour être plus direct, il y a donc un chemin non négligeable entre la prise de conscience et l’adaptation de comportements. Pour autant, c’est aussi là toute l’ambition que l’on peut donner à la politique, dans sa plus belle expression : elle doit permettre de dessiner des horizons, d’encourager des comportements vertueux, et de proposer l’architecture d’une société plus juste. Pour tous les humains, et pour toutes les espèces avec lesquelles nous vivons – et grâce auxquelles nous survivons.

Spécialiste en analyse de discours, Albin Wagener a récemment publié l’essai « Ecoarchie » (Editions du Croquant, 2021) et coordonné le numéro 127 de la revue Mots, consacré aux discours climatosceptiques (ENS Editions), dans lequel il a publié une étude sur les discours anti-véganes.

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