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Billet de blog 13 janv. 2022

Le grand retour de la bouffopolitique

De tous les débats stériles et dénués d’intérêt que nous offrent les campagnes électorales, d’abord et surtout lorsqu’elles sont présidentielles, les polémiques sur la nourriture en constituent probablement la frange la plus absurde et la plus représentative des maladies identitaires qui traversent la société française.

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Michel Sarran pique une colère pendant l'émission Top Chef, face à un candidat (M6)

Déjà bien trop présente sur les questions de liberté et d’espace public, voilà que la République s’introduit dans notre cuisine, et entre ici avec son cortège de stéréotypes stupides, de petites phrases électoralistes et d’absurdités assassines. Ainsi, la polémique sur la sortie de Fabien Roussel, qui a semble-t-il réduit le patrimoine gastronomique de la gauche prolétarienne au vin, à la viande et au fromage, n’a pas tardé à voir fleurir des répliques tout aussi grotesques, où des bourgeois.es blanc.he.s vantaient les mérites du couscous comme marqueur de la diversité. Inutile ici de préciser que ces mêmes adeptes soudains de la gastronomie maghrébine doivent probablement manger du couscous environ deux fois dans l’année, et encore. On passera d'ailleurs sur l'acceptation de la diversité réduite au seul couscous, comme s'il n'y avait pas d'autres spécialités issues de ces régions du globe, et comme si d'autres régions du globe n'étaient pas représentées au sein de le population française d'ailleurs.

Cette hypocrisie gastronomique, mesurable à tous les étages du débat public, omet par ailleurs de préciser que nombre de plats étrangers se retrouvent bien souvent maltraités par la laïcité gastronomique de la sacro-sainte République : il en va d’ailleurs de la version franchouillarde du couscous, récupérée comme symbole facile d’ouverture mais rarement partagée avec les concerné.e.s, comme de la franchitude des fameuses pâtes carbonara, pour lesquelles l’Italie nous voue un ressentiment éternel. En bref : quand on ne s’intéresse pas aux cultures étrangères (ou uniquement aux représentations qu'on s'en fait, pour être exact), le mieux est encore de récupérer ses plats, de les adapter à la sauce républicaine, puis de les célébrer comme d’évidentes preuves d’une société riche de sa diversité. Rires dans la salle.

Il est ainsi évident que Fabien Roussel, dans une évolution politique dont seul le PCF a le secret, a ainsi inventé la gauche Buffalo Grill – sorte de stéréotype d’une classe ouvrière qui viendrait, en famille, s’entasser le samedi midi dans les ZAC périphériques pour y déguster les mets de chaînes de restaurants connues pour leurs spécialités grilladines – tout comme le Printemps Républicain a inventé ce que j’appelle la République du jambon-beurre, qui exige une adaptation sans concession à une version low-cost et franchement ridicule de ce qu’ils imaginent être la France. Et maintenant, que va-t-il se passer ? Quelle est la prochaine étape ? Réduire Jean-Luc Mélenchon à un croque-monsieur salade ? Sandrine Rousseau à un poke bowl ananas tofu ? Anasse Kazib à un kebab sauce samouraï ? Philippe Poutou à une part de quiche fromage légumes ? Anne Hidalgo à une salade César avec sauce à côté s’il-vous-plaît, merci ? Va-t-on demander à l’émission Top Chef d’animer un débat politique pour la présidentielle ?

Cette bouffopolitique est une spécialité bien française, que beaucoup de nos pays voisins ne doivent d’ailleurs pas nous envier du tout. On s’intéresse ainsi bien plus au contenu des petits fours de réception des maires que de leurs politiques, tout comme on imagine pouvoir célébrer la diversité à peu de frais, en organisant des repas où l’on demande à chacun.e de ramener une spécialité de sa culture, estimant ainsi que la nourriture suffira à prouver l’acceptation de l’Autre - dans une société littéralement malade de son absence de tolérance et de difficulté à définir la rencontre comme une expérience humaine, humaniste et profondément bienveillante, qui à elle seule peut commencer à satisfaire le besoin de reconnaissance, de dignité et d’équité dont notre pays à besoin. On pourrait aussi parler, par ailleurs, de la manière dont les régions de France sont bien souvent réduites à leur seule identité gastronomique stéréotypée, après que les politiques nationales successives aient bien pris soin d'effacer toutes traces de diversité linguistique et culturelle sur le territoire, au cours des siècles.

A ce propos, tandis que nos élites versent dans la bouffopolitique, avec l’avide complicité de quelques éditorialistes qui savent toujours profiter de l’efficacité redoutable d’un sujet gastronomique, il serait bon de se poser une question fondamentale, sinon la question fondamentale : plutôt que de se renseigner sur ce que les gens mangent, il serait peut-être bon de savoir s’ils ont tout simplement de quoi manger - ainsi que de la qualité de leur nourriture, plutôt que de l'origine de la recette de cuisine. On s'en fout de savoir ce qu'ils bouffent, pourvu qu'elles et ils mangent à leur faim. Avec les images terribles de files d’étudiant.e.s largement relayées dans l’espace médiatique et l’explosion de la demande auprès des associations chargées de distribuer de la nourriture, il serait probablement plus utile de proposer une politique qui permette à chacun.e de manger à sa faim, plutôt que de gloser sur les légumes à la cantine, le hallal dans les supermarchés ou le foie gras sur les canapés – surtout si cette politique inclut la question de la nourriture dans des politiques environnementales plus larges, qui permettent de lutter contre le changement climatique, les inégalités économiques, et structurer une société plus justes pour toutes et tous.

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