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Billet de blog 13 avr. 2022

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L’art délicat (et particulièrement insupportable) de choisir ses ennemis

L’Histoire est pleine de ces moments où les citoyennes et les citoyens, en légitime état d’exaspération, ont fini par faire de très mauvais choix pour de très bonnes raisons. Et dans l’ambiance politique délétère et inquiétante de ce mois d’avril 2022, si le pire n’est jamais certain, il reste néanmoins possible.

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Que les choses soient claires : non, je ne vais pas m’évertuer à donner des leçons de morale ou des consignes de vote. Tout simplement parce que je pense que tout le monde est suffisamment grand pour faire des choix en pleine intelligence, et aussi parce que je pense comprendre les raisons des tentations qui se trouvent désormais devant nous. Oui, la gueule de bois est encore palpable, quelques jours après les résultats de cet abominable 10 avril. Oui, nous aurions aimé, pour beaucoup, un second tour différent, avec une affiche qui ne serait ni une redite de 2017, ni la résultante de la prophétie auto-réalisatrice des instituts de sondage.

La campagne a été dure et épuisante. Dans nos cœurs, les braises de la colère sont encore vives, et il faudra beaucoup de temps pour faire oublier les trahisons et les attaques incompréhensibles, et encore plus pour solder sereinement ce qui méritera d’être discuté. Mais il faudra le faire, pour ne pas finir comme la queue de comète d’un Parti socialiste qui aura, jusqu’au bout, préféré le déni et la bassesse à la lucidité d’une auto-analyse qui l’aurait honoré. Les forces de gauche en sont donc là, divisées mais présentes, face à l’affiche d’un second tour qu’on déteste profondément, pour des raisons objectives qu’il s’agira de regarder en face. Laissons le temps aux émotions, elles doivent s’exprimer. Mais faut-il pour autant que ces émotions nous encouragent à faire un choix irréversible, ce dimanche 24 avril 2022 ?

Ne nous leurrons pas : nous n’allons pas élire un président, mais choisir l’ennemi contre lequel nous allons nous battre pour les cinq prochaines années – sauf si un heureux sursaut de l’Histoire permet à l’Assemblée nationale de nous offrir l’une de ces inspirantes cohabitations dont elle a le secret. D’aucuns diront que cela a sans doute statistiquement peu de chances d’arriver si l’on regarde l’Histoire récente, mais ceci ne doit pas pour autant nous empêcher de lutter pour tout faire pour le matérialiser. Après tout, l’Histoire, c’est aussi écrire de nouvelles pages.

Choisir son ennemi constitue un art délicat. Le choix que nous avons en face de nous peut paraître cornélien : la perversion méprisante du néolibéralisme d’un côté, et la monstrueuse tentation du fascisme de l’autre. Et en cette période pré-fasciste, on sait à quel point il ne faut pas grand-chose pour que les mauvais choix se concrétisent et se matérialisent rapidement. D’un côté, nous pourrions donc reconduire un Président contre lequel nous avons appris à nous battre, qui a tout fait pour banaliser l’extrême-droite et installer la casse sociale et climatique comme mantra politique. Oui, si nous choisissons Emmanuel Macron, tout cela continuera, c’est indubitable. De l’autre côté, nous pourrions tenter le saut vers l’inconnu, se dire qu’après tout, on a jamais essayé, et que « foutu pour foutu », on va « faire péter » le système en envoyant un « message » en votant Marine Le Pen.

Sauf qu’il n’est pas si inconnu que ça, ce saut. Et sans aller effleurer les points Godwin trop évidents dont regorge le XXè siècle, il suffit de regarder les évolutions récentes au sein de plusieurs démocraties, pour se rendre compte de ce que voter pour un parti d’extrême-droite signifie, concrètement. Donald Trump aux Etats-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil, Viktor Orban en Hongrie, Vladimir Poutine en Russie, les frères Kaczynski en Pologne : les exemples sont nombreux et nous enseignent ce que nous sommes en droit de savoir avant de choisir. Avec, pour tous ces dirigeants, une constante qui n’aura échappé à personne : la tentation de modifier la loi et la constitution pour se maintenir au pouvoir le plus longtemps possible, le musèlement rapide de toute opposition, la persécution officielle des minorités et des communautés, et l’excitation de groupuscules qui finissent par agir comme des milices violentes, légitimées par un pouvoir qui les adoube tacitement.

Qu’est-ce que cela signifie, concrètement ? Le programme du Rassemblement National, si sa lecture vous en dit, fait froid dans le dos. Et si Marine Le Pen semble s’être refait une virginité en tant qu’éleveuse de chats, surfant avec paresse et facilité sur une banalisation de ses idées servie, au hasard, aussi bien par CNews, Cyril Hanouna ou Karine Lemarchand, il n’en reste pas moins que ses lieutenants n’ont rien de divertissants personnages ; certains d’entre eux pourraient même faire passer Eric Zemmour pour un provocateur gentillet. D’abord, il convient de tordre le cou à ce qui n’est qu’une hypothèse fragile : le fait que Marine Le Pen, une fois au pouvoir, n’aurait de toute façon aucune majorité pour pouvoir gouverner. D’abord, cela n’est pas écrit, et ce jeu est particulièrement dangereux ; le jeu des institutions ne garantit ni risque de réécriture constitutionnelle par référendum (les chefs d’Etat que j’ai cités ont tous tenté d’en passer par là, d’une façon ou d’une autre), et l’Histoire récente de la Vè République montre à quel point les législatives offrent bien souvent une majorité confortable à la personne à qui l’on offre le mandat présidentiel.

Plus concrètement, cela signifie que les plus fragiles seront les premières victimes d’une politique économique qui, par ailleurs, est à la fois particulièrement erratique et totalement incertaine. Je ne parle même pas de la banalisation du racisme, de l’islamophobie, de l’antisémitisme, de l’homophobie, de la transphobie, de l’oubli complet des personnes en situation de handicap, du recul très net des droits des femmes et de l’appauvrissement des plus précaires. Je ne parle pas non plus de l’arrivée au pouvoir d’une présidente qui devra bien plus au Kremlin qu’au mandat que les françaises et les français lui auront confié. Je ne parle pas non plus, enfin, des groupuscules d’extrême-droite qui se sentiront parfaitement légitimés pour passer à l’action – et qui feront passer les récentes agressions lyonnaises pour de gentils petits tours de chauffe.

Nous savons comment nous battre contre les infectes contorsions du néolibéralisme. Mais une chose est claire : nous savons que lorsque l’extrême-droite arrive au pouvoir, elle ne laisse aucun espace à celles et ceux qui luttent contre elle, parce qu’elle déteste la démocratie. Dans son ADN, c’est l’autoritarisme qui domine. Nous pourrons dire adieu à la presse libre, et bonjour à des verbalisations ou des emprisonnements de celles et ceux qui seront considérés comme des opposants : qu’il s’agisse des mouvements pour le climat ou de simples associations de quartiers, toutes celles et tous ceux qui auront pour ambition de faire vivre la vie démocratique en seront empêchés. Ce n’est pas une menace : c’est une réalité qui s’écrira ici, comme elle s'est déjà écrite ailleurs, parfois de manière irréversible.

Bien évidemment, alors que l’espace médiatique a très largement participé à la banalisation des idées d’extrême-droite et que les instituts de sondage sont devenus des acteurs à part entière de la vie démocratique et du processus électoral, on a l’impression que tout cela peut paraître exagéré. Est-ce si grave de voter pour quelqu’un qui, à la télé, a l’air plutôt sympa et que l’on traite avec déférence ? Est-ce si grave de voter pour quelqu’un devant qui les médias se couchent pour lui offrir le journaliste qu’elle désire pour une interview ? Est-ce si grave de voter pour quelqu’un dont on voit circuler les idées sur des émissions de divertissement que tout le monde regarde ? Oui. Ce n’est pas parce que l’espace médiatique est coupable de lâcheté et de complicité idéologique, ou que les instituts de sondage font mine d’observer la vie politique en produisant des enquêtes d’opinion toutes les 6 heures que la réalité n’en est pas moins celle-là : le fascisme existe, il est présent dans ce pays, il tue, il a déjà tué, et il tuera encore plus si nous lui donnons les clés du pouvoir.

Ce dimanche 24 avril, je n’irai pas élire un Président. J’irai choisir l’ennemi que je combattrai pour les 5 prochaines années, afin de structurer des luttes qui nous rendront plus solides pour les échéances électorales à venir. Je n’oublie rien. Je suis triste, amer et en colère, bien sûr. Je comprends que l’on soit tenté par un autre vote que celui d’Emmanuel Macron, si difficile à glisser dans l’urne, pour tant de raisons plus que légitimes. Je ne le ferai ni avec bonheur, ni avec sentiment du devoir accompli, et je m’en voudrai chaque jour qui passera. Mais jamais je ne pourrai supporter d’avoir contribué indirectement à l’installation d’un régime fasciste, qui ciblera mes frères, mes amies, les luttes en lesquelles je crois, les mouvements dans lesquels je m’engage. Et qui donnera une toute autre ampleur aux violences policières, au racisme systémique, aux discriminations abjectes et à la toxicité médiatique.

Nous avions tout pour faire changer notre société et imaginer un avenir meilleur. C’est décevant, c’est  une occasion manquée, ça fait mal, c’est démoralisant, et nous enrageons toutes et tous – à raison, même si la projection des élections législatives doit nous permettre de conserver une véritable dynamique, pleine d'espoir. Oui, des gens vont souffrir sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, et nous devrons nous organiser pour lutter, rester solidaires, et aider celles et ceux qui en auront besoin. Cela ne sera pas facile, souvent décourageant, et toujours dégueulasse. Mais avec tout ce que ce prochain quinquennat m’inspire, je peux vous assurer d’une chose : ce qui nous attend, si nous choisissons le programme nationaliste et populiste de Marine Le Pen, n’aura vraiment rien à voir. Dans un cas, nous devront nous battre beaucoup pour limiter les dégâts et obtenir de maigres avancées : ce ne sera pas le paradis. Dans l’autre cas, ce sera l’enfer.

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