Pour une écoarchie

Alors que nos sociétés considèrent encore le changement climatique comme une réalité dont on pourrait s'accommoder en préservant nos modes de consommation, l'empilement des phénomènes catastrophiques démontre que nous sommes déjà entrés dans une ère de non-retour. Et que les actions politiques vont devoir être drastiques pour pouvoir faire face à l'urgence.

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Allemagne. Belgique. Canada. USA. Madagascar. Luxembourg. Et encore : on ne connaît que le centième des effets catastrophiques du changement climatique, vu notre approche médiatique occidentalo-centrée et notre incapacité à penser ces événements autrement que comme des vignettes exceptionnelles, alors qu'elles font toutes parties du même sombre tableau.

Et je ne parle même pas des inégalités sur notre propre sol, puisque le changement climatique nous touche toutes et tous : on peut aisément imaginer, par exemple, à quel point les inondations diluviennes qui touchent le Rhénanie-Palatinat ont dû être particulièrement violentes pour les enfants, les personnes âgées ou les personnes en situation de handicap. En fonction de notre situation sociale, le changement climatique n'a pas les mêmes effets : il met en lumière les défauts racistes ou validistes de nos sociétés, pour ne citer que ceux-là.

Face aux incroyables images de glissements de terrain ou de villes inondées, la plupart des femmes et des hommes politiques et des éditorialistes de renom ont doctement expliqué que ce n'était pas parce qu'il y avait des intempéries exceptionnelles qu'il fallait changer de politique climatique, ou ont fait semblant d'agiter encore et toujours les mêmes discours, comme d'habitude.

Alors qu'il faudrait mettre en place, ici et maintenant, une multitude d'actions concrètes pour que nos sociétés puissent s'adapter aux décennies à venir et limiter les dégâts, nos dirigeants préfèrent égrainer des chapelets de mots d'ordre, d'intentions discursives et autres litanies lexicales aussi vaines qu'hypocrites.

Avec des conservateurs au pouvoir, on ne peut rien faire. Un conservateur, c'est fait pour conserver - donc ne pas changer. Et je ne parle ici pas nécessairement de droite ou de gauche : il existe également des conservateurs de gauche, pour lesquels la question écologique demeure inféodée à d'autres, plus en adéquation avec leur idéologie et leurs textes fondateurs.

Et avec le piège de la démocratie représentative en plus, notre action directe, en tant que masse citoyenne, est extrêmement limitée. Voire impossible.

Nous nous accrochons à nos modèles de consommation, de vie économique et d'organisation politique, espérons que la simple croyance en leur inamovible pérennité suffira seule à nous abriter des effets désastreux du changement climatique. C'est au mieux, une douce naïveté à infléchir, au pire un choix criminel. Car tout porte à croire que dans ce nouveau monde qui vient, où le climat décidera de tout, les plus riches auront les moyens de s'adapter ou de se préserver.

À l'horizon, c'est bel et bien un monde plus inégalitaire que nous voyons poindre - avec un risque plus accru de crises, à la fois économiques, politiques, mais aussi militaires.

Je suis triste et en colère parce que les catastrophes s'accentuent et s'empilent, et qu'en face, la réponse est dramatiquement à côté de la plaque. Les négociations politiques se suivent et se ressemblent. Les discours lénifiants, fondateurs ou alarmants, se succèdent, comme pour espérer que leur performativité seule nous dispensera de mettre en place des actions concrètes, donc drastiques et désagréables, pour limiter la casse.

Désormais, c'est le réchauffement climatique qui va trop vite pour nous. Nos modèles sont dépassés par son ampleur, et nous peinons à combler nos lacunes face à son rouleau compresseur. Ce qui veut dire que la situation n'est plus seulement préoccupante : elle est gravissime, et nos sociétés vont changer quoiqu'il arrive, de gré ou de force.

On voit bien que le problème n'est pas tant notre modèle économique, qui certes exerce des pressions lobbyistes sur nos représentant.e.s, mais notre modèle politique. Capitalisme néolibéral et démocratie contemporaine sont consubstantiels, comme je le démontre dans Ecoarchie.

Dans l'imaginaire du vingtième siècle et avant, avec tout ce que cela comportait d'ambition colonialiste criminelle, notre planète était un endroit à explorer, à découvrir. Pour le vingt-et-unième siècle, elle est en train de se transformer en environnement menaçant, pour nous comme pour l'ensemble du vivant - et nous n'avons que celui-là pour vivre.

Et ça devrait faire sursauter tout le monde, normalement. Hélas, non. Pendant ce temps, au lieu de prendre la mesure des solutions drastiques à prendre, décideurs, éditorialistes, commentateurs et philosophes préfèrent se moquer des écolos ou faire du greenwashing législatif

Nous n'avons pas besoin d'élu.e.s dans le même système politique. Un système politique qui fait tout reposer sur l'individualisme et sur une surveillance des bons gestes écologistes, alors que les solutions doivent être collectives, portées vers l'intérêt général - et que les grands conglomérats industriels continuent de siffloter tranquillement, épargnés qu'ils restent par des agendas législatifs au mieux timides, au pire inconsistants.

Nous sommes démuni.e.s face à l'urgence. Nous avons les mauvais outils. Nous le voyons face aux tragiques évolutions du climat : il n'y a pas que notre modèle économique qui soit en cause, encore une fois. Nous n'avons pas besoin de nouvelles personnes dans le même régime politique, ou d'aménagements au sein de ce régime politique. Nous avons besoin d'un nouveau régime politique, d'une écoarchie*, grâce à une révolution radicale qui met l'environnement au cœur de tout, qui conditionne toutes nos lois et décisions.

C'est le seul moyen d'y arriver

Nous pouvons feindre d'ignorer le changement climatique, autant que nous voulons, ou faire tout pour ne pas en voir les effets. Mais le changement climatique, lui, ne nous oubliera pas.

*"Écoarchie", ouvrage publié aux éditions du Croquant (2021).

Ecoarchie - Manifeste pour la fin des... de Albin Wagener - Grand Format -  Livre - Decitre

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