La République contre la Démocratie

Les derniers développements de l’actualité nationale, qui ne donnent pas beaucoup de raisons de se réjouir, ont été largement marqués par ce que d’aucuns appellent désormais une dérive autoritaire du pouvoir macroniste. Pour éviter d’être par trop péremptoire, on pourrait également sobrement dire qu’un ensemble de signes politiques semble pointer, de manière assez nette, vers cette direction.

Mais la dérive à laquelle nous assistons toutes et tous, médusé.e.s et coincé.e.s par un virus, un confinement et une crise socio-économique qui semble chaque jour un peu plus proche, ne date pas véritablement d’hier. D’une certaine manière, elle est même assez consubstantielle du régime républicain choisi par la France – ou à tout le moins par ses élites dirigeantes. Qu’il s’agisse d’une LPPR menée tambour battant contre la communauté universitaire toute entière, de la loi dite de sécurité globale, des menaces pesant sur la liberté de la presse ou encore des accusations d’islamo-gauchisme, l’ensemble répond bien au même dessein : il ne s’agit pas de réformer un pays qui en aurait besoin, mais d’imposer petit à petit une vision de la République. Une vision de la République qui est en train de s’imposer, au détriment de la Démocratie, à travers une vision idéologique parfaitement décrite par Jacques Rancière, sur le cas de la liberté d'expression et de la laïcité.

Car avant que d’être une République, la France est avant tout un régime démocratique. La République en est un avatar spécifique, une idéologie nationale qui obéit à ses propres symboles, bref : une incarnation comme une autre. Le problème est que la République, telle qu’elle est vécue et installée (imposée ?) en France, n’est plus affaire du peuple : elle est affaire de personnes influentes, qui la brandissent désormais comme une idéologie – pire, comme une religion. Le culte de la République est en effet plus vivace que jamais : il y a la liturgie, le clergé de commentateurs et de politiques, les rites de passage, les symboles et les temples. Et malheureusement, les défenseurs de la République ont glissé vers le républicanisme, à savoir la défense d’une idéologie qui doit s’imposer envers et contre tout, par et pour elle-même, même si cela doit porter atteinte à… la démocratie en tant que telle.

La République, telle que portée par les républicanistes, constitue une idéologie qui a du mal à supporter les contre-pouvoirs : le Conseil d’Etat, le Conseil Constitutionnel et la Défenseuse des Droits, par exemple, constituent autant de trouble-fêtes qui parviennent à défendre un maigre contre-pouvoir démocratique, mais qui se retrouvent systématiquement sous le feu des critiques des thuriféraires républicanistes. Il est par ailleurs assez ironique que les droits de l’Homme, qui ont constitué l’une des nombreuses sources d’inspiration de la République, soient en train d’être transformés en devoirs et obligations des citoyen.ne.s. Finalement, cela n’a rien d’étonnant : il convient d’être un bon républicain avant que d’être un citoyen éclairé. Jour après jour, les femmes et hommes politiques républicanistes agitent les symboles de la liturgie républicaine, ses valeurs et ses textes sacrés, afin de montrer la voie à un peuple qui devra bien finir par entendre ce qui est bon pour lui. Un.e ennemi.e de la République est avant tout un.e ennemi.e du pays.

Nous autres, peuple démocratique, sommes en train de crouler sous les assauts d’une République au corps lourd et moite, qui n’en finit plus de s’adonner à des saillies pénétrantes contre ses propres citoyen.ne.s, au motif que celles-ci lui soient administrées pour son propre bien et contre la réalité de son vécu, de ses expériences, de ses désirs ou de ses évolutions. Probablement parce que nous ne savons pas ce qui est assez bon pour nous, ce qui est assez juste, assez noble, assez symbolique, assez valeureux, assez grand, assez lumineux – bref, pas assez républicain, en somme. Le macronisme, tel qu’il est exercé au tournant de cette année 2020, constitue un républicanisme de croisade d’une violence effarante : à chaque coup de boutoir, nous nous retrouvons tiraillé.e.s entre sidération, impuissance, colère et désespoir. A chaque coup de boutoir, on se demande pourquoi la fiction a à ce point rattrapé la réalité. A chaque coup de boutoir, on se demande pourquoi diable il a fallu voter Macron pour faire barrage à Le Pen – tout en se jurant qu’on ne refera pas deux fois la même erreur.

Emblème récent de cette croisade républicaniste contre la démocratie du peuple, la liberté de la presse se retrouve souillée et instrumentalisée au gré des actualités d’un agenda décidément très chargé : lorsque des caricatures anti-Islam sont publiées, il faut la défendre ; mais lorsqu’il s’agit de la sécurité nationale, de la surveillance et des exactions des forces de l’ordre, il s’agit alors de la restreindre ou de la bastonner. Nous ne sommes pas aveugles face à ces instrumentalisations ahurissantes, mais restons souvent bien démuni.e.s pour pouvoir agir – à moins de manifester, donc de se jeter sous les matraques d’un Etat républicaniste qui a désormais fait du maintien de l’ordre et de l’affirmation de l’autorité l’une de ses devises les plus dangereuses - les gilets jaunes mutilé.e.s en ont fait les frais, pour ne citer que cet exemple.

Mais les valeurs républicaines ne sont plus depuis longtemps le garant de l’identité ou du bien-être du peuple français : elles sont en train de devenir les barreaux de sa prison dorée, toute nimbée de l’éclat brutal de l’instrumentalisation des Lumières, tandis que nous y respirons l’air vicié d’un universalisme qui n’a d’universaliste que le nom, et qui souffre d’une incroyable cécité face à son propre particularisme culturel (une situation que je décrivais il y a dix ans déjà, dans un ouvrage sur l'identité nationale). Et c’est bien là tout le problème : lorsqu’un particularisme culturel se pense comme une vocation humaniste qui doit transcender toutes les différences et les diversités, le respect, la reconnaissance, l’équité et la dignité se retrouvent agressées par des absolus qui n’ont plus qu’une seule obsession : s’imposer à toutes et à tous, quel qu’en soit le prix, même si cela doit bafouer d’élémentaires droits démocratiques. Puisque nous le savons toutes et tous : en France désormais, le droit de la République, cette transcendance de droit divin qui doit venir irriguer la citoyenneté dans son ensemble, est supérieur aux droits démocratiques.

Pourquoi en effet ne pas reconnaitre que si les journalistes de Charlie Hebdo ont le droit de diffuser des caricatures, il faut également reconnaître qu’on a le droit de ne pas les trouver drôles, de les trouver incommodantes ou de mauvais goût – sans bien évidemment que cela ne nourrisse pour autant des pulsions d’une violence destructrice ? Pourquoi diable louer les dessins grossiers d’un Charlie Hebdo mais mépriser les blagues potaches de Patrick Sébastien ou les élucubrations vulgaires de Jean-Marie Bigard : où est la différence ? Où est la différence, lorsque la discrimination devient un exercice autorisé, voire encouragé, à partir du moment où elle s’exerce par le dessin, sous couvert d’une laïcité qui a décidément tout du culte religieux ? La liberté d’expression, dans sa définition la plus absolue et la plus large possible, n’empêche ni la dignité, ni le respect, ni la reconnaissance de toutes et de tous dans leurs diverses diversités et leur commune humanité - la laïcité non plus, d'ailleurs, quand on se penche sur les textes nourris qui la décrivent.

Mais écrire cela en France, en 2020, c’est prendre le risque de passer pour un islamo-gauchiste, un pourfendeur de l’idéologie républicaniste, un complice du meurtre de Samuel Paty ou un salaud qui salirait la mémoire des victimes des attentats perpétrés sur le sol français depuis plusieurs années maintenant. Ecrire cela, oser la nuance et le besoin de réflexion, c’est prendre le risque de devenir un ennemi d’une certaine incarnation de la République, qui a pour elle à la fois le cercle des croisés macronistes, mais également certaines personnalités médiatiques probablement bien intentionnées mais terriblement mal inspirées. Le macronisme est un républicanisme – probablement son incarnation la plus sectaire à ce jour, puisqu’il s’agit de personnalités qui n’ont peu ou pas le sens de l’Etat et de la dignité des mandats que nous leur avons confiés - ou qui ne s'embarrassent plus de faire illusion de ce point de vue, en tout cas. Nous y retrouvons à la fois de fidèles éminences qui théorisent ces dérives, des moines soldats qui feraient n’importe quoi sur ordre du pontife présidentiel, et également quelques personnes égarées qui se disent qu’au fond, puisque ce pouvoir est en place et a été élu, c’est qu’il doit bien être légitime.

Il est, enfin, bon ici de rappeler que la démocratie parlementaire dans laquelle nous évoluons, sous sa coloration républicaine, est surtout un régime aux accents quasiment autocratiques qui nous permet simplement quelques respirations démocratiques : c’est au moment de voter, et uniquement au moment de voter, que nous avons le droit de nous exprimer. Le reste du temps, depuis que l’élection présidentielle et les élections législatives sont consubstantielles, notre droit le plus strict est désormais celui de nous taire, de regarder passer le train des saillies législatives et d’attendre d’avoir un choix un peu moins pire pour la prochaine fois. Outre l’expression de notre suffrage, nous démocrates sommes condamné.e.s à subir les charges d’un républicanisme aux accents totalitaires, qui ne se cache même plus pour exercer sa version si particulière du pouvoir, tout en niant la diversité de sa population. Après tant de violences sur le corps du peuple, il sera plus que temps de redonner à notre démocratie la métamorphose qu’elle mérite, et probablement de se débarrasser définitivement de ce Robespierrisme de droit divin qui n’a jamais véritablement quitté le pouvoir depuis la Terreur – sans le goût du sang, mais toujours avec ce désir d’imposer au peuple ce qui est bon pour lui, même et surtout s’il hésite ou qu'il résiste.

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