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Billet de blog 25 avr. 2022

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La France : (br)une et indivisible ?

Evidemment, si la question simplifie à outrance le problème, alors la réponse est non. Mais avec plus de 13 millions de voix pour le Rassemblement National, il serait fort paresseux de ne voir dans ce vote qu’un symptôme de la détestation d’Emmanuel Macron, ou bien de colère face à une forme de déclassement social.

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Le Massacre de la Saint-Barthélemy de François Dubois, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.

Ma première expérience avec la vie quotidienne en France a été particulièrement signifiante (et encore, l’auteur de ces lignes est arrivé en tant que blanc dans un pays albonormé) : j’arrivais à Saumur, petite ville du Maine-et-Loire, en tant qu’étranger. Certes, j’arrivais du Luxembourg, ce grand-duché connu et critiqué (à raison) pour une politique fiscale coupable qui a largement permis son développement économique depuis la fin de la seconde guerre mondiale ; mais au-delà de cela, j’étais surtout un garçon qui venait d’un pays étranger. Ma première expérience avec la xénophobie, je l’ai faite en France. J’avais la « chance » (?) de ne pas avoir une couleur de peau trop foncée, mais je me suis fait beaucoup railler, jusqu’à il y a peu à vrai dire, sur la forme de mon nez – un « pif de juif », d’après certains, ce qui témoigne de la pérennité pluricentenaire de ce cliché parfaitement antisémite.

N’étant pas moi-même de confession juive, bien qu’ayant des ancêtres juifs ayant fui le Portugal il y a plusieurs siècles, j’étais néanmoins né dans un pays où il y avait 50% d’étrangers environ – ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de racisme au Luxembourg, mais que la diversité linguistique, culturelle et religieuse y est ostensiblement plus visible, et surtout nettement moins perçue comme un « problème » qu’il faudrait « résoudre » (en raison, entre autres, de la situation géographique du pays et d'une évidente homogénéité de classe). Que l’on ne se méprenne pas sur mon cas : je ne subis en rien les oppressions et discriminations violentes et systémiques que doivent endurer nombre de mes compatriotes en France. A travers cette anecdote, c’est moins mon histoire que je souhaite mettre en lumière (d’autant qu’elle n’a rien à voir avec d’autres expériences mille fois plus dramatiques, et beaucoup plus nombreuses), que la persistance ahurissante d’un terreau profondément raciste – bien au-delà des clivages sociaux ou économiques que l’on idéalise parfois.

Quel rapport exact avec l’arrivée au second tour de Marine Le Pen, et avec un score qui, en soi, jette une lumière particulièrement terrifiante sur l’état de notre démocratie ? Plusieurs, à vrai dire. D’abord, la colère que j’ai ressentie – la même que je ressentais, adolescent. La même, pour ce qu’elle dit de cette haine de l’autre, de l’altérité, de la différence – de cet autre humain vécu comme une menace, un parasite, un organisme à éloigner ou pire, détruire. Mais réagir face à cette haine constituerait une réponse bien chiche face à la profondeur de ses racines. D’aucuns iront chercher, dans ces treize millions de votants, bien des raisons : une exaspération face à la personne d’Emmanuel Macron, une colère légitime face aux violences d’un Etat qui isole et déclasse, ou encore le lent poison de la désindustrialisation et de la paupérisation de certains territoires. Tout cela est sans doute un peu vrai, évidemment.

Mais dans tous ces cas de figure, il y avait d’autres bulletins de vote au premier tour pour pouvoir exprimer la même colère. Dans tous ces cas de figure, il y avait au second tour encore la possibilité de l’abstention et les bulletins blancs. Et surtout, puisqu’il faut être clair, dans tous ces cas de figure, il n’y a pas de catégories sociales homogènes qui se déportent sur un vote plutôt qu’un autre. Il y a eu des ouvriers et des chômeurs qui ont voté Macron ; il y a des bourgeois et des CSP + qui ont voté Le Pen. Imaginer des fractures simplistes pour expliquer ces dynamiques de votes serait profondément grotesque, tant la situation est complexe. Car dans tous les cas de figure que j’ai évoqués, celles et ceux qui ont utilisé le vote Le Pen (abstraction faite des militants du RN) ont certes peut-être voulu envoyer un message de protestation – mais ils l’ont fait en utilisant un bulletin d’extrême-droite, donc en charriant, avec ou sans cécité politique, tout le pire qui pouvait accompagner leur vote.

On me rétorquera qu’il s’agit ici non pas d’une adhésion, mais d’un manque de culture politique. Au-delà de cette vision particulièrement infantilisante et méprisante de ce qu’est une « classe populaire », soit ici, pour certains, un amas d’imbéciles désespérés qu’il faudrait éduquer car ils auraient voté Le Pen sans vraiment savoir ce qu’ils faisaient, j’ai précisément envie de répondre sur le terrain de la culture – parce qu’il s’agit précisément de ça, en France. Cette culture de la détestation de la différence, si elle est capable à la fois d’épouser les colères sociales, parfois en tutoyant qui l’antisémitisme, qui l’islamophobie, qui la négrophobie, n’a effectivement rien d’une rage innocente qui aurait souhaité s’exprimer par bien d’autres moyens démocratiques si on lui en avait laissé le choix.

Avant d’aller plus loin, que les choses soient claires : oui, le quinquennat d’Emmanuel Macron a représenté l’apex des violences sociales initiées depuis le début des années 2000 avec les quinquennats de Nicolas Sarkozy et François Hollande (qui représente en fait le quinquennat 0 d’Emmanuel Macron). Oui, ce premier quinquennat (puisqu’il va nous falloir en supporter en second) a représenté l’insupportable néolibéralisation de ce pays, à marche forcée et contre tout ce qui l’anime, quitte à détruire certains de ses services publics les plus essentiels. Oui, il y a toutes les raisons du monde pour détester ce président et sa politique, toutes les raisons du monde pour avoir envie de tout envoyer valser, toutes les raisons du monde pour envoyer des messages politique de terre brûlée et toutes les raisons du monde pour en faire un ennemi suprême. Mais comme à chaque fois, la France n’est jamais aussi unie que dans la détestation du souverain qu’elle a elle-même élue – puisque la cinquième République nous condamne à revivre, pour le moment, le « jour sans fin » de cette royauté que l’on décapite, symboliquement.

Mais bien en-deçà de ces constats et de la situation sociale grave dans laquelle se trouve effectivement ce pays, il y a des racines. Nous le voyons partout en Europe : l’extrême-droite est toujours présente, et elle n’attend que l’excuse que l’on voudra bien lui donner pour resurgir. On me dira donc que si ce ne sont pas les conditions sociales, alors c’est la faute de l’environnement médiatique et politique si les thèses de l’extrême-droite ont été banalisées : admettons. Admettons, mais je connais aussi, fort heureusement, plusieurs personnes aux revenus modestes qui n’adhèrent pas pour autant aux thèses de l’extrême-droite, quand bien même leur télé ou leur radio leur intimerait le contraire. Pour adhérer, encore faut-il se laisser convaincre, et je ne crois pas au complot médiatique qui ferait de nous de petites marionnettes incapables de la moindre réflexion critique.

Je travaille sur ces questions depuis une quinzaine d’années bientôt, et tout ce que j’ai en ma possession, c’est un faisceau d’indices qui indiquent que le problème est plus profond, plus enraciné aussi. En voici quelques-uns :

  • La France est considérée par beaucoup d’historiens comme le berceau de l’antisémitisme en Europe, sinon l’un de ses creusets les plus vifs (et je parle ici d’une culture qui remonte à plusieurs centaines d’années) ;
  • La France a été l’un des plus ardents acteurs de la colonisation d’une bonne partie des terres émergées de ce globes, avec de surcroît une « décolonisation politique » particulièrement violente et sanglante, dont subsistent encore des politiques de domination à la fois dans certains pays, mais également sur le territoire métropolitain, face aux ressortissant.e.s de ces nations et à leurs descendant.e.s ;
  • La France s’est bâtie, en tant qu’entité politique, sur la détestation certes des religions (protestantisme et judaïsme en particulier, le caractère central du catholicisme ayant finalement été mis très tardivement de côté – sans oublier l’islamophobie systémique, plus récente), mais également sur la domination sans partage des langues et des cultures régionales (avec une violence d’Etat particulièrement douloureuse) ;
  • La France, enfin, a régulièrement fait de son universalisme n’ont pas une occasion humaniste de dialogue entre les peuples, mais un outil d’impérialisme guerrier, voire de terrorisme intellectuel : si elle est le pays des droits de l’homme, c’est que les autres pays ne le sont pas, parce qu’ils n’ont jamais été capables de l’être – et qu’il s’agit donc d’apporter non plus « la lumière », mais « les lumières » à ces pauvres âmes égarées.

Et ne parlons pas du régime Pétainiste, bien évidemment. Tout ceci constitue un entrelacs à la fois complexe et particulièrement vif des remous telluriques qui secouent périodiquement notre démocratie. Il ne s’agit pas ici de dire que la France dispose dans son ADN d’un racisme indécrottable, puisque cela reviendrait à utiliser un essentialisme réducteur auquel je souhaite précisément mettre fin. Mais il s’agit de souligner à quel point la trajectoire de ce pays dispose d’habitudes qui ont permis de faire des discriminations des politiques nationales parfaitement légitimes – donc d’installer, à travers les siècles, une culture de l’authenticité reconstituée face à laquelle tout ce qui diffère, tout ce qui « ne fait pas français » est forcément vue comme une menace suspecte, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur.

On pourra me rétorquer que l’extrême-droite n’a pas toujours été aussi élevée, et que mon argument ne tient pas. Mais que l’on reste concentré : il n’y a pas besoin d’avoir à proprement parler un parti d’extrême-droite pour que les idées les plus nauséabondes persistent à travers les âges. Au RPR, Jacques Chirac tançait « le bruit et l’odeur » ; au PCF, des exactions concernant des immigrés musulmans ont été encouragées – et je vous parle de deux cas, loin d’être isolés, qui ont eu lieu au vingtième siècle, à une époque où les Le Pen n’effrayaient pas encore les éditorialistes de tout poil (hors CNEWS, bien sûr). Le plus terrifiant n’est pas que les idées d’extrême-droite resurgissent alors qu’elles aient été jusque-là absentes ; le plus terrorisant est qu’elles se concentrent désormais sur un seul parti, alors qu’il y a quelques décennies, elles étaient plus largement présentes et partagées dans un spectre très élargi de la vie politique française.

On se consolera d’ailleurs en se disant que le racisme n'existe pas qu’au Rassemblement National : au-delà des treize millions de votants, force est de constater qu’il existe aussi de l’islamophobie active chez La République en Marche, ou encore de l’antisémitisme glaçant dans plusieurs cercles d’extrême-gauche. Si la France veut régler son problème, alors une véritable politique antiraciste doit être portée, mais elle devra être ambitieuse : il nous faudra affronter une hydre à plusieurs têtes qui survit, depuis plusieurs siècles, en prenant des formes certes différentes et contextualisées, mais dont le ferment reste invariablement le même. Ne laissons pas une vision à la fois romanesque et essentialisante des « classes populaires » (et encore, quelles sont-elles vraiment ?) obscurcir notre jugement – et, au final, les laisser seules dépositaires des haines qui irriguent, littéralement, chaque métier, chaque milieu social et chaque territoire de ce pays. Des haines qui, in fine, finissent toujours par servir ceux qui sont au somme de la chaîne économique et financière – puisque le capitalisme et le néolibéralisme s’accommodent parfaitement bien des menaces fascistes.

Tout ce qui est différent, ici, est suspect. Tout ce qui respire la richesse d’une humanité vivante, pleine de ses diversités, est ici considéré comme une menace nationale. Tout ce qui ne souhaite pas vivre de la même manière que le canon majoritaire, surtout lorsque que cela ne regarde que la vie privée (puisque l'intime est politique), est perçu comme un acte de défiance ou d’agression face à une identité républicaine d’autant plus dangereuse qu’elle est gravement fantasmée et refantasmée, encore et toujours, à la fois par les sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. La France a oublié que son universalisme conquérant était d’abord un particularisme historique et culturel, qu’il est possible de fédérer plusieurs façons de vivre sur un seul territoire pour constituer une nation – et que l’on ne crée pas un pays respectable en piétinant l’équité, la dignité et la reconnaissance dont nous avons toutes et tous besoin.

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