Narcisse ou la République

La décision du Conseil Constitutionnel de revenir sur une partie de la loi Molac, concernant la prise en considération des langues régionales, n’est que la suite d’une longue litanie de postures dogmatiques sur la diversité linguistique et culturelle en France – et plus largement, sur la place qui lui est accordée au sein de la République.

Le mythe de Narcisse.

(extrait de "Echo et Narcisse" par John William Waterhouse, 1903)

Alors que nous sommes plusieurs dans le monde à porter le Manifeste pour la diversité bioculturelle*, afin de préserver les langues et cultures dans le monde en lien avec la biodiversité, la République française s’illustre une fois de plus par son caractère monomaniaque. Le 7 mai 1999 déjà, la France signait la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, mais sans jamais la ratifier. Le projet de loi qui devait alors voir le jour, suite à la signature de cette Charte, avait été déclaré anticonstitutionnel par le Conseil d’Etat en 2013, puis rejeté par le Sénat en 2015. A partir du moment où l’article 2 de la Constitution implique que « la langue de la République est le français », on a beau jeu de se raccrocher au poids du droit, comme s’il était immuable, pour s’enferrer dans une vision nationaliste d’un autre temps.

La France a toujours eu un problème avec la diversité linguistique. L’ensemble de son histoire le document abondamment, quand d’autres Etats européens ont toujours su tirer profit de cette richesse, malgré les cahots des époques. Mais en France, il n’y a qu’une seule langue digne d’être parlée et utilisée. De surcroît, cette langue est sacralisée par des institutions, comme l’Académie française qui, bien que fréquemment tournée en dérision, n’en reste pas moins un formidable pilier conservateur que l’on écoute bien trop, au mépris des usages. Fort heureusement, les langues vivent en dépit du rôle que ces institutions voudraient qu’on leur donnât. Mais que dire lorsque les langues de France se retrouvent mises de côté ?

Et par langues de France, je n’entends pas seulement les langues régionales, qui méritent qu’on les soutienne et qu’on les porte, dans toutes leurs diversités. J’entends également les langues de migration qui ont le bonheur de jalonner notre pays : je pense au portugais ou à l’italien qui défrayaient également la chronique en leur temps, mais également à l’arabe, aux langues dites créoles et à la multiplicité de langues d’Afrique qui se retrouvent ici, vivantes, riches, parlées et écrites. Mais qu’importe, quand notre espace politique est plus occupé à faire la course à la dérive nationaliste, que d’accueillir et de reconnaître les femmes et les hommes, en toute dignité, dans toute leurs diversités et leur commune humanité.

Mais ce problème de reconnaissance linguistique n’est qu’un symptôme parmi d’autres, et quand on y regarde de plus près, on se rend compte que le même problème vaut pour les cultures qui ne rentreraient pas dans l’écrasant corset du dogme républicaniste. Comment un pays peut-il accepter des modes de vie d’autres pays, quand il n’est déjà pas capable d’accepter ses propres langues autochtones ? Comment un pays peut-il accueillir avec sérénité des traditions extra-continentales, quand il s’est battu avec tant de vigueur et d’appétit contre ses propres populations, en Bretagne, en Corse, au pays Basque ou ailleurs encore ?

Glottophobie, racisme, islamophobie, antisémitisme et xénophobie sont les symptômes d’une même maladie : ce narcissisme congénital qui condamne la France au républicanisme, à la glorification de son propre nombril, à la cécité concernant ses nombreuses zones d’ombre, au mépris des populations qui ont été écrasées par ses choix politiques. C’est ce narcissisme républicaniste qui nous condamne à accepter sans réserve le culte napoléonien, à ne pas voir dans la Commune un admirable soubresaut populaire, ou encore à faire de l’abolition de l’esclavage un simple détail de l’Histoire. Ce faisant, Narcisse Républicain est plus occupé à se pâmer devant l’absolue beauté de ses propres principes, comme les droits de l’Homme, plutôt que de s’activer à les appliquer sur son propre territoire.

Le combat des langues régionales, de la diversité linguistique, c'est aussi celui de la place de l'arabe en tant que langue française, de l’islam en tant que religion de France, comme tant d’autres relligions qui ont tout autant leur place ici. C'est aussi celui de la difficulté d'accepter la diversité culturelle autrement que par un réductionnisme folklorique. Parce qu'être breton, c'est autre chose que manger des galettes et faire des concours de danse traditionnelle ; et être marocain, c'est autre chose que de manger du couscous ou faire le Ramadan. La République Française méprise, écrase, discrimine et menace tout ce qui ne rentre pas dans l'imposition de ses institutions. Elle préfère ses idéaux quand ils sont théoriques, portés loin d’elle, colportés avec hypocrisie pour condamner les pratiques de régimes autoritaires dans le monde ; elle les déteste chez elle, quand il faut les appliquer sur son sol, autrement que par des formules laconiques, des clichés qui confinent à l’extrémisme d’Etat, ou des cécités glaçantes qui empêchent les individus de vivre. Et d’être des femmes et des hommes, des citoyennes et des citoyens, tout simplement.

* En octobre 2019, plusieurs chercheuses et chercheurs, artistes, activistes et entrepreneurs se sont réunis à Vienne, à l'Österreichische Akademie der Wissenschaften (équivalent du CNRS en Autriche) afin de travailler sur ce qui allait devenir le Manifeste pour la diversité bioculturelle. Ce texte fort est inspiré entre autres des travaux de l'UNESCO, qui montrent que les menaces qui pèsent sur l'environnement, en raison du changement climatique, menace directement les langues et cultures humaines dans le monde. Plusieurs personnes ont déjà rejoint cette initiative en la traduisant dans leur langue : merci de nous soutenir ou de nous contacter !

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